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Des terroristes inconnus ?
Mais il y a peut-être encore plus grave. Car si le scénario des attentats n'était pas étranger aux services de renseignement américains avant le 11 septembre, il semble bien que, contrairement à ce qu'on nous a dit, un certain nombre des kamikazes ne leur étaient pas étrangers non plus. Si l'on en croit le Chicago Tribune du 13 décembre 2001, seuls deux des kamikazes avaient suscité l'attention de la CIA et du FBI avant le 11 septembre : "The only hijackers to have come to the FBI's attention before Sept. 11, according to a well-placed source, were Khalid Almihdhar and Nawaf Alhazmi, whom the Central Intelligence Agency learned had met in Malaysia with two Al Qaeda operatives later involved in the suicide bombing of the destroyer USS Cole in Yemen." Leur identification par la CIA comme membres d'Al-Qaida avait eu lieu dès janvier 2000 (voir ici), mais n'avait été portée à la connaissance du FBI qu'au printemps 2001 (The New York Times, 9 août 2005).
L'information de cette double identification est corroborée, à une nuance près, par Newsweek, dans un article du 20 septembre 2001 : "U.S. officials say that at least three of the hijackers—al Midhar, his associate aboard the Pentagon flight, Nawaf al Hamzi, and Mohammed Atta, who was on American Airlines flight 77—had been known as associates of Islamic terrorists well before last Tuesday’s attacks." Mohamed Atta ? Lui aussi identifié ? Ce n'est pourtant pas la version qu'a finalement retenue la Commission sur le 11 septembre. Selon elle, le chef des pirates de l'air avait été ignoré des services de renseignement américains jusqu'au 11 septembre ; c'est ce que nous rappellait encore le New York Times dans un article du 23 août 2005 : "In its final report last year, the Sept. 11 commission said that American intelligence agencies were unaware of Mr. Atta until the day of the attacks."
Cette version des faits a volé en éclats depuis la révélation, le 19 juin 2005 dans The Times Herald, de l'existence d'une unité de renseignement militaire qui avait, selon toute vraisemblance, repéré Atta, ainsi que trois autres des futurs pirates de l'air (Marwan Alshehhi, ainsi que les déjà reconnus Khalid Almihdhar et Nawaf Alhazmi), plus d'un an avant le 11 septembre ! Les quatre hommes avaient été identifiés comme des membres d'Al-Qaida oeuvrant aux Etats-Unis, dans la cellule dite "de Brooklyn". Alors que, répétons-le : "Neither Mr. Shehhi nor Mr. Atta was identified by the American intelligence agencies as a potential threat, the commission report said." (The New York Times, 9 août 2005) L'unité de renseignement qui fit cette découverte était placée sous l'autorité du Commandement des Opérations Spéciales de l'armée des Etats-Unis (SOCOM), et avait pour nom "Able Danger". Un nom qui se trouve aujourd'hui au centre de la polémique outre-Atlantique sur le 11 septembre (retrouvez une présentation vidéo de cette affaire dans le très conspirationniste Everybody's Gotta Learn Sometime, à partir de la 22e minute).
L'affaire a été véritablement médiatisée grâce à l'intervention du représentant républicain du Congrès Curt Weldon, le 27 juin 2005, devant la Chambre des Représentants (à lire ici). Weldon tient ses informations - comme il le sera révélé un peu plus tard - du Lieutenant-Colonel Anthony Shaffer, qui prétend avoir été associé à l'unité de renseignement Able Danger. Ces allégations ont été confirmées le 22 août 2005 par Scott Philpott, un Capitaine de la Navy (voir The New York Times, ou Fox News) ; selon ce dernier, "Atta was identified by Able Danger by January-February of 2000" (plus d'un an et demi avant les attentats). Et le 27 août 2005, c'était au tour d'une troisième source, J.D. Smith - qui prétend avoir travaillé sur l'aspect technique de l'opération Able Danger -, de confirmer cette incroyable histoire : "I am absolutely positive that he [Atta] was on our chart among other pictures and ties that we were doing mainly based upon [terror] cells in New York City" (Fox News).
L'unité Able Danger a donc identifié certains des pirates de l'air bien avant le 11 septembre ; mais ce n'est pas tout : car Curt Weldon livra encore, dès sa première intervention le 27 juin, ou dans les semaines qui suivirent, trois autres informations fort problématiques :
Premièrement : suite à leurs découvertes, les membres de l'unité Able Danger avaient recommandé au SOCOM que le FBI soit chargé de démanteler la cellule de Mohamed Atta ; mais les avocats travaillant pour le SOCOM leur avaient rétorqué que ces informations ne pouvaient pas être partagées avec le FBI. Motifs invoqués : Atta et ses complices étaient aux Etats-Unis en règle, bénéficiant d'une "green card" ; de plus, on craignait de revivre, avec l'intervention du FBI, le carnage qui avait suivi, en 1993, le siège de Waco.
Deuxièmement : le Lieutenant-Colonel Anthony Shaffer a témoigné devant la Commission sur le 11 septembre au sujet de l'unité Able Danger (il aurait même informé personnellement Zelikow, son directeur exécutif, en octobre 2003) ; mais la Commission, dans son rapport final, ignora ce témoignage. A en croire pourtant sa propre déclaration d'intention, son but était : "to provide the fullest possible account of the events surrounding 9/11"... Pourquoi avoir donc passé sous silence le témoignage de Shaffer ? Thomas Kean et Lee H. Hamilton, respectivement Président et Vice-Président de la Commission, ont répondu le 12 août 2005 à cette critique, en disant qu'ils avaient demandé au Ministère de la Défense des informations concernant Able Danger, mais que rien dans les documents qu'on leur avait fournis n'indiquait une quelconque identification de Mohamed Atta ou d'autres terroristes...
Troisièmement : Curt Weldon déclara devant la Commission Judiciaire du Sénat, le 21 septembre 2005, que 2,5 téraoctets de données sur Able Danger avaient été détruits à l'initiative d'avocats du Pentagone (pour information, 2,5 téraoctets de données équivalent environ au quart des documents imprimés que renferme la bibliothèque du Congrès américain...). Le témoignage de Weldon ne tarda pas à trouver confirmation. De la part de celui-là même qui avait opéré cette destruction. En effet, le Commandant Eric Kleinsmith affirma à son tour sous serment qu'il reçut, de la part du Général Tony Gentry, l'ordre de détruire les informations concernant Able Danger. Il précise avoir exécuté l'ordre entre mai et juin 2000 (voir ici ou là).
Ce n'est pas sans ironie que Curt Weldon put déclarer, suite à toutes ses révélations : "In two weeks with two staffers, I've uncovered more in this regard than they did with 80 staffers and $15 million of taxpayer money." A ce jour pourtant, les autorités américaines n'ont jamais reconnu les témoignages de Weldon, Shaffer, Philpott et Smith. Le 14 février 2006, Weldon revenait, certes, à l'assaut, affirmant que certaines données concernant Able Danger avaient pu être retrouvées (ici). Mais, le 22 septembre 2006, il devait recevoir le coup de grâce en lisant le Washington Post ; un article annonçait le "verdict" du Ministère de la Défense sur toute cette affaire : "The Defense Department's inspector general has concluded that a top secret intelligence-gathering program did not identify Mohamed Atta or any other hijacker before the Sept. 11, 2001, attacks, determining that there is no evidence to substantiate claims that Atta's name and photograph were on charts collected by military officials before the strikes." Affaire classée ? En tout cas, Weldon a fait savoir qu'il rejetait les conclusions du rapport du Ministère de la Défense.
Mais, d'ailleurs, pourquoi se focaliser sur Able Danger ? Parce que c'est cette unité qui aurait, pour la toute première fois, identifié certains des pirates de l'air avant le 11 septembre ? Il semble bien que ce ne soit même pas le cas ; car Atta et certains de ses complices avaient été identifiés dès... 1998 ! Par les services de renseignement allemands. Ceux-ci surveillèrent, en effet, dès novembre 1998, une cellule d'Al-Qaida basée à Hambourg, qui comptait, parmi ses membres, Mohamed Atta et Marwan Alshehhi. Il semble même que la CIA se mit à filer Atta à Hambourg dès janvier 2000, sans en avertir les Allemands (voir ici et là). Voici ce qu'on pouvait lire à ce sujet dans The Observer le 30 septembre 2001 : "Atta was not unknown to the authorities. Indeed he was under surveillance between January and May last year after he was reportedly observed buying large quantities of chemicals in Frankfurt, apparently for the production of explosives and for biological warfare. The US agents reported to have trailed Atta are said to have failed to inform the German authorities about their investigation. The disclosure that Atta was being trailed by police long before 11 September raises the question why the attacks could not have been prevented with the mens' arrest."
Et ce n'est pas fini. Dernières révélations en date, celles de l'hebdomadaire allemand Stern ; d'abord, le 14 août 2003 : on y apprenait alors que Marwan Alshehhi était en fait suivi par la CIA dès mars 1999 ! Les services secrets allemands avaient, à cette époque, averti leurs homologues américains des liens étroits qui unissaient le jeune étudiant à un certain Mohammed Haydar Zammar, membre éminent du réseau Al-Qaida en Allemagne. Ils leur avaient communiqué de nombreuses informations sur Alshehhi, y compris son numéro de téléphone portable... Il semble que la CIA n’ait jamais communiqué ces informations au FBI. Ce qui permit à Alshehhi de se rendre tranquillement aux Etats-Unis, en mai 2000, pour y prendre des leçons de pilotage (voir ici, là ou là).
Enfin, le 20 août 2003, le magazine Stern nous apprenait cette fois-ci que la CIA surveillait, dès janvier 2000, Ziad Jarrah, autre membre de la cellule de Hambourg, et futur kamikaze (à lire ici, là ou là). Une information à mettre en perspective avec cette autre information, révélée par le Chicago Tribune du 13 décembre 2001, et qui laisse songeur : Jarrah avait déjà été arrêté et interrogé aux Emirats arabes unis, plus de sept mois avant le 11 septembre, à la demande des Etats-Unis (probablement de la CIA), en raison de ses liens avec le terrorisme. Au cours de l'interrogatoire, Jarrah avait révélé avoir passé les "deux mois et cinq jours" passés au Pakistan et en Afghanistan, et indiqué qu'il s'apprêtait à retourner en Floride, où il avait déjà vécu et pris des cours de pilotage durant plus de six mois. Le FBI, pour sa part, avouera après les attentats n'avoir jamais été mis au courant qu'une autre agence de renseignement américaine suspectait Jarrah d'être lié à des organisations terroristes, pas plus qu'elle ne sut que Jarrah s'était rendu en Afghanistan.
Récapitulons : si l'on en croit les sources officieuses (qui contredisent la version officielle), en mars 1999, la CIA commence à filer Marwan Alshehhi. En janvier 2000, elle se met à surveiller Mohamed Atta, Khalid Almihdar, Nawaf Alhazmi, et Ziad Jarrah. Selon Peter Franssen, ces cinq personnages étaient les chefs de groupes des 19 pirates. Parmi eux, on retrouve, en outre, trois des quatre pilotes du 11 septembre : Atta (Vol 11, crashé sur la Tour Nord du WTC), Alshehhi (Vol 175, crashé sur la Tour Sud du WTC) et Jarrah (Vol 93) - Hanjour étant le quatrième (Vol 77, crashé sur le Pentagone). Tous ces bonshommes, identifiés comme des membres d'Al-Qaida, prennent des cours de pilotage aux Etats-Unis, sous leurs vrais noms. Al-Qaida qui, on s'en souvient, projeta d'exécuter, en 1995, l'épouvantable opération Bojinka, consistant, dans sa seconde phase, à détourner des avions de ligne pour les crasher contre des buildings américains... Du 15 janvier au mois d'août 2000, Alhazmi et Almihdhar vivent à San Diego ; ils y achètent une voiture d'occasion, ouvrent des comptes bancaires, demandent un raccordement téléphonique, disposent d'un numéro de sécurité sociale... à leurs vrais noms. En 2001, Alhazmi et Jarrah, terroristes-déjà-identifiés, sont arrêtés pour excès de vitesse ; mais leurs noms ne figurent bizarrement pas sur la liste des personnes recherchées... Les futurs kamikazes pourront acheter tranquillement leurs billets d'avion pour le 11 septembre, encore une fois sous leurs vrais noms.
Si l'on met en perspective ces informations avec ce que nous avons déjà dit, à savoir que les services de renseignement américains avaient manifestement identifié, quelques mois avant le 11 septembre, une menace terroriste imminente et de très grande ampleur, consistant pour Al-Qaida à détourner des avions de ligne pour les crasher contre des bâtiments symboliques sur le sol américain, pouvant inclure le World Trade Center... on a de quoi rester perplexe. On sait que les autorités américaines ont plaidé l'incompétence, ou du moins une mauvaise coopération entre les différentes agences de renseignement, un manque d'échanges d'informations entre elles ; si l'on admet ce que nous révèlent les sources officieuses, la quantité d'informations était telle, avant le 11 septembre, au sujet de ces attentats et aussi de ceux qui pouvaient les perpétrer, qu'il faut supposer un niveau de dysfonctionnement dans ces agences qui est assez inouï. Cela n'en reste pas moins possible. Ce qui n'est, néanmoins, pas du tout l'avis de l’ancien procureur fédéral américain au criminel, John Loftus : "The information provided by European intelligence services prior to 9/11 was so extensive that it is no longer possible for either the CIA or FBI to assert a defence of incompetence." (cité dans l'article de Michael Meacher dans The Guardian) La suspicion qui a même gagné récemment, certes pour d'autres raisons, essentiellement techniques et scientifiques, un ancien membre de l'administration Reagan, Paul Craig Roberts...
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