Citation :
Si des personnes qui ont la vue basse, ayant à lire de loin des lettres écrites en petit caractère, apprenaient que ces mêmes lettres se trouvent écrites ailleurs en gros caractères sur une surface plus grande, il leur serait, je crois, très avantageux: d'aller lire d'abord les grandes lettres, et de les confronter ensuite avec les petites pour voir si ce sont les mêmes.
Il est vrai, reprit Adimante ; mais que vois-tu de semblable dans notre recherche sur la nature de la justice ?
Je vais te le dire. La justice ne se rencontre-t-elle pas dans un homme et dans un État ?
Oui.
Mais un État est plus grand qu'un homme?
Sans doute.
Par conséquent la justice pourrait bien s'y trouver en caractères plus grands et plus aisés à discerner. Ainsi nous rechercherons d'abord, si tu le trouves bon, quelle est la nature de la justice dans les États : ensuite nous l'étudierons dans chaque homme, et nous reconnaîtrons en petit ce que nous aurons vu en grand.
C'est fort bien dit.
Mais en assistant, par la pensée, à la naissance d'un État, ne verrions-nous pas aussi la justice et l'injustice y prendre naissance ?
Il se pourrait bien.
Nous aurions alors l'espérance de découvrir plus aisément ce que nous cherchons.
Assurément.
Hé bien ! veux-tu que nous commencions ? Ce n'est pas , je crois, une petite entreprise. Délibère.
Notre parti est pris. Fais ce que tu dis.
Selon moi, ce qui donne naissance à un État, c'est l'impuissance de chaque individu de se suffire à lui-même, et le besoin qu'il éprouve de mille choses ; ou bien à quelle autre cause un État doit-il son origine ( ?
A nulle autre.
Ainsi le besoin d'une chose ayant engagé un homme à se joindre à un homme, et le besoin d'une autre chose, à un autre homme, la multiplicité des besoins a réuni dans une même habitation plusieurs hommes pour s'entraider, et nous avons donné à cette association le nom d'État : n'est-ce pas?
Oui.
Mais on ne fait part à un autre de ce qu'on a pour en recevoir ce qu'on n'a pas qu'en croyant y trouver son avantage.
Oui, certes.
Voyons donc ; jetons par la pensée les fondements d'un État. Ces fondements seront nécessairement nos besoins : or, le premier et le plus grand de tous, n'est-ce pas la nourriture d'où
dépend la conservation de notre être et de notre vie?
Oui.
Le second besoin est celui du logement; le troisième celui du vêtement et de tout ce qui s'y rapporte.
Il est vrai.
Mais comment l'État fournira-t-il à tous ces besoins? ne faudra-t-il pas pour cela que l'un soit laboureur, un autre architecte, un autre tisserand ? Ajouterons-nous encore un cordonnier ou quelque autre artisan semblable ?
Il le faut bien.
Tout État est donc essentiellement composé de quatre ou cinq personnes.
Cela est évident.
Mais quoi ! faut-il que chacun fasse le métier qui lui est propre pour tous les autres? que le laboureur, par exemple, prépare à manger pour quatre et y mette par conséquent quatre fois plus de temps et de peine, ou vaudrait-il mieux que, sans s'embarrasser des autres, et travaillant pour lui seul, il employât la quatrième partie du temps à préparer sa nourriture, et les trois autres parties à se bâtir une maison, à se faire des habits et des souliers?
Peut-être, Socrate, le premier procédé serait-il plus commode.
Je n'en serais pas surpris, car au moment où tu parles, je fais réflexion que chacun de nous n'apporte pas en naissant les mêmes dispositions ; que les uns sont propres à faire une chose, les autres à faire une autre. Qu'en penses-tu?
Je suis de ton avis.
Les choses en iraient-elles mieux si un seul faisait plusieurs métiers, ou si chacun se bornait au sien?
Si chacun se bornait au sien.
Il est encore évident, ce me semble, qu'une chose est manquée lorsqu'elle n'est pas faite en son temps.
Oui.
Car l'ouvrage n'attend pas la commodité de l'ouvrier; mais c'est à l'ouvrier à s'occuper de l'ouvrage quand il le faut.
Sans contredit.
D'où il suit qu'il se fait plus de choses, qu'elles se font mieux et plus aisément, lorsque chacun fait celle à laquelle il est propre, dans le temps marqué, et sans s'occuper de toutes les autres.
Assurément.
Ainsi il nous faut plus de quatre citoyens pour les besoins dont nous venons de parler. Si nous voulons, en effet, que tout aille bien, le laboureur ne doit pas faire lui-même sa charrue,
sa bêche, ni les autres instruments aratoires. Il en est de même de l'architecte auquel il faut beaucoup d'outils, du tisserand et du cordonnier.
N'est-ce pas?
Oui.
Voilà donc les charpentiers, les forgerons et les autres ouvriers semblables qui vont entrer dans le petit État et l'agrandir.
Sans doute.
Ce ne sera pas l'agrandir beaucoup que d'y ajouter des bergers et des pâtres de toute espèce, afin que le laboureur ait des boeufs pour le labourage , l'architecte, des bêtes de somme pour le transport de ses matériaux, le tisserand et le cordonnier, des peaux et des laines.
Un État qui réunit déjà tant de personnes n'est plus si petit.
Ce n'est pas tout. Il est presque impossible de s'établir dans quelque lieu que ce soit sans y avoir besoin de denrées étrangères.
En effet, cela est impossible.
Notre État aura donc encore besoin de personnes chargées d'aller chercher ce qui lui manque dans les États voisins.
Oui.
Mais que ces personnes viennent les mains vides, sans rien apporter qui puisse servir à ceux auxquels elles demandent ce qui leur manque à elles -mêmes, elles s'en retourneront aussi les mains vides.
Je le crois.
Il faudra donc travailler non seulement pour les besoins de l'État, mais pour les échanges à faire avec les étrangers.
Oui.
Notre État aura besoin, par conséquent, d'un plus grand nombre de laboureurs et d'autres ouvriers.
Évidemment.
Il nous faudra de plus des gens qui se chargent de l'importation et de l'exportation des divers objets ; et c'est là ce qu'on appelle des commerçants : n'est-ce pas?
Oui.
Nous aurons donc besoin de commerçants?
Certainement.
Et si le commerce se fait par mer, il nous faudra encore un grand nombre de personnes habiles à faire ce genre de commerce.
Oui, un grand nombre.
Mais dans l'intérieur même de la cité, comment les citoyens se feront-ils part les uns aux autres des fruits de leur travail ? Car c'est dans ce but qu'on s'est associé et qu'on a formé un État.
Il est évident que ce sera par vente et par achat.
De là la nécessité d'un marché et d'une monnaie, signe de la valeur des objets échangés.
Sans doute.
Mais si le laboureur, ou quelque autre artisan, ayant porté au marché ce qu'il a à vendre, n'a pas pris justement le temps où les autres ont besoin de sa marchandise, restera-t-il oisif au marché, laissant son travail interrompu ?
Point du tout. Il y a des gens qui ont vu l'inconvénient qui en résulterait, et qui ont offert leurs services pour le prévenir. Dans les États sagement réglés, ce sont ordinairement des personnes d'un corps débile, et incapables de faire aucun autre ouvrage. Leur profession est de rester au marché, d'acheter aux uns ce qu'ils ont à vendre et de revendre aux autres ce qu'ils ont besoin d'acheter.
En conséquence notre État ne peut se passer de marchands. N'est-ce pas le nom que l'on donne à ceux qui se tiennent sur la place publique pour acheter et revendre, réservant le nom de commerçants pour ceux qui voyagent d'un État à l'autre?
Oui.
Il y a encore, ce me semble, d'autres gens à employer , gens peu dignes par leur esprit de faire partie d'un État, mais dont le corps robuste est à l'épreuve de la fatigue. Ils trafiquent des forces
de leur corps, et appellent salaire l'argent que leur procure ce trafic, d'où leur vient, je crois, le nom de mercenaires : n'est-ce pas?
Oui.
Les mercenaires entrent donc aussi dans la composition d'un État?
A ce qu'il me semble.
Hé bien, Adimante, notre État est-il déjà assez grand pour que rien n'y manque ?
Peut-être.
Mais où la justice et l'injustice s'y rencontrent-elles ? Où crois-tu qu'elles prennent naissance dans tout cela?
Je ne le vois pas, Socrate, à moins que ce ne soit dans les rapports des citoyens les uns envers les autres, en faisant tout ce que nous venons de dire.
Peut-être as-tu rencontré juste ; mais il faut voir encore, sans nous rebuter. Et d'abord considérons quelle sera la manière de vivre de ces hommes dont nous venons de déterminer tous les besoins. Ils se procureront de la nourriture, du vin, des vêtements, des chaussures; ils se bâtiront des maisons : pendant l'été, ils travailleront ordinairement peu vêtus et nu-pieds; pendant l'hiver, bien vêtus et bien chaussés. Leur nourriture sera de farine d'orge et de froment dont ils feront des pains et de beaux gâteaux, que
l'on servira sur du chaume ou des feuilles bien nettes; ils mangeront, eux et leurs enfants, couchés sur des feuilles d'if et de myrte; ils boiront du vin, chanteront les louanges des dieux, couronnés de fleurs, vivant ensemble joyeusement, et ne faisant pas plus d'enfants qu'ils n'en peuvent nourrir, dans la crainte de la pauvreté ou de la guerre.
Ici Glaucon m'interrompant : il paraît, me dit-il, qu'ils n'auront rien à manger avec leur pain.
Tu as raison, lui dis-je ; j'avais oublié qu'ils auront encore du sel, des olives, du fromage, des ognons et les autres légumes que produit la terre et qu'on peut cuire. Je ne veux pas même les priver de dessert. Ils auront des figues, des pois, des fèves, et feront griller sous la cendre les baies du myrte et les faînes du hêtre qu'ils mangeront en buvant modérément. C'est ainsi que, tranquilles et pleins de santé, ils parviendront jusqu'à la vieillesse et laisseront à leurs enfants l'héritage de cette vie heureuse.
Si tu formais un État de pourceaux, les engraisserais-tu autrement? s'écria-t-il.
Que faut-il donc faire, mon cher Glaucon?
Ce qu'on fait d'ordinaire. Si tu, veux qu'ils soient à leur aise, fais-les manger à table, coucher sur des lits, et sers-leur les mets et les desserts qui sont en usage aujourd'hui.
Fort bien; j'entends. Ce ne serait plus simplement l'origine d'un État que nous chercherions, mais celle d'un État plein de délices. Peut-être ne serait-ce pas un mal : nous pourrions bien découvrir aussi de cette manière par où la justice et l'injustice s'introduisent dans les États. Toujours est-il que le véritable État, celui dont la constitution est saine, est tel que je viens de le décrire. Maintenant si vous voulez que nous en considérions un autre gonflé d'humeurs, rien ne nous en empêche. [373a] Il y a apparence que plusieurs ne seront pas contiens de ces dispositions ni de notre régime de vie : à ceux-là il faudra encore des lits, des tables, des meubles de toute espèce, des ragoûts, des parfums, des odeurs, des courtisanes, des friandises et de tout cela avec profusion. On ne mettra plus simplement au rang des choses nécessaires celles dont nous parlions tout à l'heure, une demeure, des vêtements, une chaussure : on va désormais employer la peinture avec ses mille couleurs: il faut avoir de l'or, de l'ivoire et de toutes les matières précieuses : n'est-ce pas ?
Oui.
Dans ce cas, agrandissons l'État. En effet, l'État sain que nous avions fondé né peut plus suffire ; il faut le grossir d'une multitude de gens que le luxe seul introduit dans les États, comme
les chasseurs de toute espèce, et ceux dont le métier consiste à imiter, par des figures, des couleurs et des sons; de plus les poètes, avec leur cortège ordinaire, les rapsodes, les acteurs, les danseurs, les entrepreneurs et ouvriers en tout genre, entre autres ceux qui travaillent pour les ornements de femme, et encore une foule de personnes employées à leur service. N'aurons-nous pas besoin de gouverneurs et de gouvernantes, de nourrices, de coiffeuses, de barbiers, de traiteurs, de cuisiniers et même de porchers ? Tout cela ne se trouvait pas dans l'État tel que nous l'avions fait d'abord, car il n'en avait pas besoin ; mais maintenant on ne pourra s'en passer, non plus que de toutes les espèces d'animaux dont il prendra fantaisie à chacun de manger.
Comment s'en passer en effet ?
Mais en menant ce train de vie, les médecins nous seront bien plus nécessaires qu'auparavant.
Beaucoup plus.
Et le pays qui suffisait auparavant à l'entretien de ses habitants ne sera-1-il pas désormais trop petit ?
Cela est vrai.
Si donc nous voulons avoir assez de pâturages et de terres à labourer , il nous faudra empiéter sur nos voisins, et nos voisins en feront autant
par rapport à nous, si, franchissant les borner du nécessaire, ils se livrent comme nous à une insatiable cupidité.
Cela est à peu près inévitable.
Après nous ferons la guerre, Glaucon? ou quel autre parti prendre ?
Nous ferons la guerre.
Ne parlons point encore des biens ni des maux que la guerre apporte avec elle; disons seulement que nous avons découvert l'origine de ce fléau si funeste aux États et aux particuliers.
Fort bien.
Il faut donc encore agrandir l'État pour y donner place à une armée nombreuse qui puisse aller à la rencontre de l'ennemi et défendre l'État avec tout ce qu'il possède et tout ce que nous venons d'énumérer.
Les citoyens ne pourront-ils pas faire cela eux-mêmes?
Non, si en procédant à la formation de l'État nous avons établi un principe vrai. Or, s'il t'en souvient, nous avons établi qu'il est impossible qu'un seul homme fasse bien plusieurs métiers à la fois.
Tu as raison.
N'est-ce pas un métier, à ton avis, que la guerre?
Certainement.
Crois-tu que l'État ait plus besoin d'un -bon cordonnier que d'un bon guerrier?
Nullement.
Nous n'ayons pas voulu que le cordonnier fût en même temps laboureur, tisserand ou architecte, mais seulement cordonnier, afin qu'il en fît mieux son métier. Nous avons de même appliqué chacun au métier auquel il est propre et dont il doit s'occuper exclusivement pendant toute sa vie, pour l'exercer avec succès. Penses-tu qu'il ne soit pas aussi de la plus grande importance de bien exercer le métier de la guerre? ou ce métier est-il si facile qu'un laboureur, un cordonnier ou quelque autre artisan puisse être en même temps guerrier, tandis que pour être excellent joueur de dés ou d'osselets, on doit s'y appliquer sérieusement dès l'enfance ? Quoi ! il suffira de prendre un bouclier, ou quelque autre arme, pour devenir tout à coup un bon soldat; tandis qu'en vain prendrait-on en main les instruments de quelque autre art que ce soit, jamais on ne deviendrait par là ni artisan ni athlète, à moins d'avoir une connaissance exacte des principes de chaque art et d'en avoir fait un long apprentissage !
Si cela était, les instruments seraient alors d'un bien grand prix.
Ainsi plus le métier de ces gardiens de l'État
est important, plus ils doivent y apporter de loisir, d'étude et de soins.
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