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La Paix Maintenant « Laïc » & « binational » : une confusion française ?
mercredi 17 mars 2004 par Arnaud Lalo
Encore calquer nos visions, voire nos fantasmes, dEuropéens aux peuples du Proche-Orient ou bien soutenir leurs initiatives, dIsraéliens et de Palestiniens, tel le Pacte de Genève, permettant la coexistence de deux États pour deux peuples ?
"Les Palestiniens sont en Palestine parce que la Palestine est la patrie, et la seule patrie, du peuple palestinien. Exactement comme la Hollande est la patrie des Néerlandais, ou la Suède celle des Suédois. Les Juifs israéliens sont en Israël parce quil ny a aucun pays au monde que les Juifs, en tant que peuple, en tant que nation, peuvent appeler leur patrie." Amos Oz
Dans sa réponse à Mommsen, sagissant de lAlsace-Lorraine et de la France, Fustel de Coulanges écrivait en 1870 : " Ce qui distingue les nations, ce nest ni la race, ni la langue. Les hommes sentent dans leur cur quils sont un même peuple lorsquils ont une communauté didée, dintérêts, daffections, de souvenirs et despérances." Marc Ferro (Histoire de France)
Dans Voyage au bout de la nation, Jean Daniel déclare : " La nation nest pas cette assemblée dindividus libres et égaux auxquels la Déclaration des droits de lhomme aurait procuré un beau jour la souveraineté. Il ma fallu beaucoup de temps pour arriver à une telle conclusion. Mais jai surtout découvert que toutes les formes daffirmation de lidentité nationale, quels que soient leurs bonheurs ou leurs dérives, relèvent dun besoin éperdu de continuité. Cest le désir de sadosser à une Histoire comme à un refuge et à une source. Cest la nécessité de sinsérer dans une permanence qui plonge ses racines dans un lointain passé et qui est ainsi mieux assurée davoir un avenir. Cest la volonté dopposer la pérennité à la mort." M. Harsgor M. Stroun (Israël / Palestine LHistoire au-delà des Mythes ; Une réflexion sur deux légitimités)
Lors dune conférence « Pacte de Genève » et en dépit de décennies de conflit, une remarque du public adressée aux négociateurs, patriotes et pacifistes, de lAccord fut celle-ci : « Je ne comprends pas cette guerre. Ne suffirait-il pas tout simplement que vous soyez laïcs ? ». Cette rhétorique emprunte au vocabulaire presque typiquement français (« laïc ») et désigne ce que lon a coutume de nommer « bi- national », terme qui porte en lui-même lincompatibilité de deux concepts : « un État binational » et le droit à « un État-nation ».
Le camp « laïciste » ou « bi-nationaliste »
À linstar dautres camps (de la Paix), le camp bi-national est pour le moins hétéroclite, ce qui donne à réfléchir a priori sur lambiguïté du principe défendu.
Considérant le conflit qui sévit au Proche-Orient et les appellations « État juif » pour Israël et « État arabe » pour la Palestine, nombreux sommes nous, les Français armés de bonne foi et de sentiments pacifiques, à estimer que la « Laïcité » est une réponse au conflit, et une solution qui a fait ses preuves en France pour vivre ensemble dans un seul et même État.
En outre, « Un seul État » est aussi la doctrine des extrémistes. Les uns, Israéliens, pensent pouvoir chasser les Palestiniens en les forçant à lexil (en dégradant leur condition de vie), en les expulsant (le « Transfert ») ou en encourageant un soulèvement dans un État où ils sont majoritaires en tant que réfugiés ou descendants de réfugiés (la Jordanie). Les autres, Palestiniens, pensent quen laissant perdurer lOccupation ou en exigeant un retour des réfugiés palestiniens sur le territoire dIsraël, ils gagneront la guerre démographique et par simple jeu démocratique où lon votera « ethnique » et non pas « politique », ils pourront accéder à leur rêve national et briser celui de lAutre.
Ces positionnements incitent de nouveau à considérer le slogan « Un seul État, bi-national » avec prudence et discernement. Ils entendent indiquer des pistes de résolution du dilemme tragique qui voit sopposer Justice contre Justice, droits légitimes et nécessaires de ceux qui ne pouvaient que revenir contre droits légitimes et nécessaires de ceux qui ne pouvaient que rester. Mais ces positionnements ne semblent faire absolument aucune place aux rêves nationaux des deux peuples, aux rêves démancipation, dindépendance et de normalisation.
La laïcité a-t-elle seulement quelque chose à dire à deux peuples en conflit ?
Volontairement ou naïvement, ce raisonnement occulte la dimension proprement « inter-nationale » de ce qui se joue au Proche-Orient. Il est à ce titre étrange que des personnes saffirmant laïques impriment à ce drame une dimension exclusivement religieuse, à linstar de mouvements, eux, spécifiquement religieux. En effet, les laïcs réclament généralement lémergence dun espace public décorrélé et indépendant des dogmes et des croyances dordre religieux. Il faut peut-être aussi faire ce pas pour considérer le conflit du Proche-Orient.
À suivre ce raisonnement, la laïcité du régime serait une réponse adéquate à un conflit qui verrait saffronter pour une même terre deux communautés. Ainsi, exit le Traité de Versailles de 1919 : un seul État laïc de la Prusse orientale au Finistère breton. Exit aussi les Accords dÉvian de 1962 : un seul État laïc de Dunkerque à Tamanrasset. Évidemment, un tel raisonnement ne tient pas. Même si les Algériens sont majoritairement musulmans et les Français chrétiens, ce nest pas sur ce terrain quils saffrontent, mais sur le fait même que les uns sont Français et les autres Algériens. Et dailleurs, en 1962, la France était déjà un État laïc : simagine-t-on De Gaulle rétorquer aux leaders du FLN : « Pourquoi une Algérie libre et indépendante ? La France est un État laïc !!! »
Si la laïcité est une réponse de choix au « comment vivre ensemble » pour une nation, elle ne peut à peu près rien quant au « comment vivre ensemble » pour deux nations. Considérons lexemple nord-irlandais. Quest-ce qui gêne le plus les « catholiques », que les « Unionistes » soient protestants ou quils se réclament de la couronne britannique ? Et quest-ce qui contrarie le plus les « protestants », que les « Républicains » soient catholiques ou quils se réclament du peuple irlandais et non du peuple britannique ? On le voit ici encore, la religion, ou plutôt lidentification religieuse, nest quun marqueur communautaire, un marqueur identitaire, mais cest lautonomie politique, et non la tolérance religieuse, qui est lenjeu de ces luttes. (Le thème des luttes spécifiquement (ultra-)religieuses recourant au terrorisme (Djihadisme palestinien) ou des luttes « à double langage » pour ladoption de politiques fondamentalistes (Shas, Mafdal israéliens) est volontairement exclu du raisonnement.) En Irlande du Nord, peuvent être « catholiques » ou « protestantes » des personnes totalement agnostiques ou athées. Ces « étiquettes » différencient, plus ou moins habilement il est vrai, ceux qui se sentent une ascendance « irlandaise » de ceux qui se perçoivent comme « Britanniques ». En Irlande du Nord, les Accords de Paix dit « de Vendredi Saint » qui prévalaient mais qui ont à nouveau été suspendus, essayent de dépasser le problème en créant une sorte de nouvelle nation. Cest le mouvement des « Droits civiques » qui dit « Nous ne sommes pas Britanniques, nous ne sommes pas Irlandais, nous sommes Nord-irlandais », et ce afin de gommer les repères et les aspirations antagonistes de chacun. Avec le temps, cela pourrait savérer une solution mais pour linstant cest un échec.
De même en Israël-Palestine. il ne suffit pas quun Juif soit athée pour quil se sente « Arabe » ou quil se prétende « Palestinien » ; il ne suffit pas quun Palestinien soit athée pour quil se dise « Israélien » ou descendant des « Hébreux », cest-à-dire « Juif ». Dans un dictionnaire, on trouvera sur le registre confessionnel : les chrétiens, les juifs (ou les israélites), les musulmans ; et sur le registre ethno-culturel : côté sémite, les Arabes, les Juifs (on ne dit plus les Hébreux), côté indo-européen les Latins, les Slaves, etc. On notera ainsi la double réalité du Judaïsme et de la judéité.
En dautres termes, en Israël-Palestine, en appeler à la résolution du conflit qui oppose deux peuples par une laïcité au sein dun seul et même État relève dune incantation, parfois douteuse, qui conduit, consciemment ou non, à délégitimer les droits nationaux de lune ou des deux Parties.
Laïcité ou droit des peuples à disposer deux-mêmes ?
Ainsi la Laïcité est une manière déviter les conflits internes à une nation mais, la décolonisation en est lexemple frappant, elle nest pas une manière de résoudre des conflits entre nations. Or, au Proche-Orient, sur la même terre dIsraël-Palestine, lHistoire a fait émerger deux Nations distinctes, se réclamant certes de religions différentes mais également de racines historiques distinctes, de langues différentes, de références ethno-culturelles particulières, etc. Évidemment, la frontière entre communautés membres dune seule et même Nation et peuples autonomes désirant sémanciper en tant que Nation souveraine est toujours floue (cf. par ex. les cas France - Corse, Canada - Québec ou le multiculturalisme anglo-saxon). Mais qui dautre mieux que les membres desdites communautés est à même de juger de ce quil en est ? En Israël-Palestine, le sang qui coule depuis des décennies est un indicateur. Mais surtout, tant les luttes des uns que celles des autres, avec leurs bonheurs et leurs dérives, sont des témoins forts de luttes pour lexistence et la survie de Nations et non pas de combats inter-communautaires. Les luttes palestiniennes sont dirigées contre lOccupation (et non pour sinsérer dans la Nation israélienne), pour lIndépendance et pour lémancipation de la tutelle pan-arabe (tragédie de « Septembre Noir », reconnaissance de lOLP). Lémigration juive et les combats pour protéger lÉtat dIsraël dans son essence ont pour objet de fonder et de garantir un Foyer national et non pas de permettre une insertion dans une Nation pré-existante.
Loin de se limiter comme on voudrait le faire croire à une essence religieuse, ces deux Nations puisent leurs fondements dans leurs histoires et dans le développement dune culture propre. À cet égard, on peut garder à lesprit que les premiers mouvements sionistes étaient essentiellement socialistes et se réclamaient des cultures juives plus que de la religion juive, de leur judéité plus que du judaïsme. Parallèlement, les mouvements nationaux palestiniens reconnaissent un lien fort avec la grande nation arabe mais affirment aussi une indépendance vis-à-vis delle et une identité typiquement palestinienne. Évidemment les peuples restent les gardiens des idéologies, religieuses mais aussi non-religieuses, qui sont nées en leur sein, qui ont guidé leur existence et qui ont garanti leur pérennité. La grande nation arabe se sent forcément lhéritière de lIslam et la nation hébreue (pour reprendre une expression de « Israël-Palestine : lHistoire au-delà des mythes » de Michaël Harsgor et Maurice Stroun) est forcément lhéritière du Judaïsme.
Luniversel est un horizon
Certes la nation française porte en elle depuis les Lumières et la Révolution lidée dégalité et duniversalité (avec ses vrais succès et ses terribles fautes telles que lesclavage ou la colonisation). Ces valeurs se sont développées au sein de la nation, qui sen est renforcée et qui se structure avec elles. Mais en aucun cas la nation ne sest effacée devant elles, pour les laisser simposer seules : tout Français laïc quon soit, lon bénéficie dune Patrie, dun pays qui ne nous est pas étranger. Il apparaît injuste de demander à deux peuples qui sentretuent de faire un pas que lon na pas encore fait : celui de vivre dans un État plus ou moins universel qui ne soit pas un État-nation. Il y a quelque chose dirréaliste sans doute et dinjuste surtout, dabord à demander de haut et avec mépris quelque chose à des peuples, et à leur demander de surcroît de se faire les portes-drapeaux de nos propres rêves voire de nos fantasmes, quitte à les priver de la jouissance de la normalité.
La construction et lintégration européennes sont probablement en train de se diriger vers cet horizon mais force est de constater quil est des étapes préalables nécessaires comme larrêt des guerres territoriales, la reconnaissance de lexistence et du droit de lAutre, une coexistence pacifique et surtout des échanges cordiaux et respectueux. Il faut construire des frontières et les respecter avant de les détruire, il est des étapes quon ne peut sauter : cest ce que lEurope a mis non pas un siècle mais plus de 1000 ans à apprendre, et au prix dune rare barbarie sans commune mesure avec les souffrances que les peuples du Proche-Orient simposent mutuellement.
Lérection de frontières et les déclarations de non-belligérance sont les signes vrais et efficaces dune reconnaissance pleine et honnête de lAutre. Le territoire dIsraël-Palestine manque cruellement de frontières et de reconnaissance.
Un seul État pour tout le territoire est la situation actuelle : elle nest franchement pas satisfaisante. On a affaire à un situation typiquement « algérienne » (administration et peuplement de territoires refusant cette souveraineté et naccédant pas à légalité civique) qui pourrait aboutir à une situation « sud-africaine » (développement séparé et discrimination institutionnalisée) si le peuplement et loccupation se poursuivent. Dans la situation « algérienne », la solution a été le désengagement : rapatriement des citoyens (cest le démantèlement des colonies et - cela laccompagne nécessairement - le « transfert » ou « rapatriement » des colons, « pieds-noirs » israéliens) et indépendance du territoire. (On parle de situation « algérienne » bien que, côté occupants, demeurent quelques différences de perception, ce qui ne changent naturellement rien côté occupés : dans les mythes et les identités, la Cisjordanie (Judée-Samarie) nest pas ressentie comme externe à Israël (Eretz-Israël) de la même façon que lAlgérie létait par rapport à la France ; de même il existe une différence de perception sur les besoins sécuritaires par rapport à lenvironnement immédiat, le Moyen-Orient hostile en loccurrence, sensés être assurés en partie par loccupation.) Pour résoudre une situation « sud-africaine », pas encore atteinte (il reste des territoires distinguables), cest effectivement lÉtat bi-national qui surgit. Ceci implique une sorte de « Libanisation » de lorganisation étatique, pour satisfaire chaque communauté bien réelle, et au final labsence de démocratie véritable. En effet la démocratie est le mode de gestion des affaires dintérêt général où chacun consent à abandonner une part de sa liberté et de son pouvoir pour la réalisation des choix dune majorité. Cela fonctionne assez bien lorsque chaque individu, même si ses opinions individuelles sont en opposition, se sent représenté par une majorité légitime. Dans ce cas, les oppositions majorité-opposition sont de lordre des orientations politiques (économiques, sociales, etc.). Dans le cas dune superposition dautres facteurs dans les choix politiques, la démocratie est en panne (Irlande-du-Nord, etc.) et aucun des citoyens naccède réellement aux progrès démocratiques.
Réalités de lémergence de deux nations en Israël-Palestine
Refuser, ou nier, lémergence de deux nations en Israël-Palestine, cest finalement refuser à deux peuples le droit de disposer deux-mêmes, et lalibi laïc ne rend pas moins cette idéologie teintée « dOccidentalisme (post-)colonial ».
Comme celles de la plupart des territoires situés à la croisée des chemins, lHistoire dIsraël-Palestine est multiple : établissement hébreu, affirmation juive, conquêtes byzantines, helléniques, romaines, conquètes et peuplement arabe, islamisation, administration ottomane, antisémitisme européen et dhimmitude en terre musulmane, émergence dÉtats-nations et décolonisation, chute ottomane, sionisme, mandat puis retrait britanniques, génocide des Juifs dEurope, émergence dune conscience nationale arabo- palestinienne etc. Cette conjonction de faits historiques individuels et collectifs a finalement rassemblé deux peuples sur une même terre. À moins que lun des deux renonce à être ce quil est (cest la théorie des extrémistes : ou Eux, ou Nous), il faut pouvoir conjuguer au pluriel.
Il faut que ces deux peuples apprennent à partager leur terre et il nous faut, nous, apprendre à laccepter. Et à ne pas leur mettre des bâtons dans les roues. Il nous faut apprendre à soutenir ceux qui font ce chemin amer et rempli de frustrations, ce chemin qui mène à la Paix et aux lendemains meilleurs. Ils ne doivent pas être les otages de nos fantasmes. Nos fantasmes peuvent attendre, ce nest pas le cas des Palestiniens qui croupissent dans les camps de réfugiés et ceux qui souffrent de lOccupation ni celui des Israéliens quotidiennement menacés dans leur droit à lexistence.
Construction binationale : la laïcité impuissante
Encore une fois, la laïcité ou le bi-nationalisme permettent-ils de répondre aux questions denvergure éminemment nationale telles que : « Quelle langue officielle ? Lhébreu ou larabe ? » ; « Quel jour hebdomadaire chômé ? Le samedi, le vendredi ou le dimanche ? » ; « Quelle source historique nationale ? Les Hébreux ou les Arabes ? » ; « Comment sappelle un tel État ? Israël ou la Palestine ? » ; « De quelle nationalité sont ses ressortissants ? Israélienne ou palestinienne ? » ; « Doit-il/Peut-il adhérer à la Ligue des États arabes, ou non ? ».
Quels que soient les arrangements quon puisse imaginer, lultime question nest-elle pas : « Quelle communauté prive-t-on du droit à se fonder sur ses repères et ses références ? ».
Les mots Israël et Palestine désignent exactement la même minuscule portion de terre, comprise, dest en ouest, entre la vallée du Jourdain et la mer Méditerranéenne et du nord au sud entre le Liban et la mer Rouge. Et la laïcité permet de répondre à la question « comment vivre ensemble dans un même État quand on se réclame de religions différentes ? » mais pas à la question « Quest-ce qui fonde la Nation ? ». Toute laïque quelle est, la France nenseigne pas que la République française est le prolongement des Califats islamiques ou des grandes Dynasties arabes mais bien celui des Royaumes des Francs. Et toute laïque que la France soit, même pour un Français dorigine maghrébine par exemple, bénéficiant du caractère laïc de lÉtat sil est musulman, la communauté nationale française a pour références historiques celles-ci et non pas dautres. La France est un État laïc. Mais cest loin dêtre un État « multinational », une mosaïque de nations. Dailleurs, aucune autre Nation ne sest dotée dune constitution aussi laïque, de sorte quon peut considérer la laïcité comme une caractéristique très française : si la France était une mosaïque de nations, et non pas une nation unifiée, elle ne serait sans doute pas si laïque (On la vu récemment lors des débats sur la Constitution européenne). Ainsi, les références nationales ne sont pas quethniques ou linguistiques ou culturelles ; il sagit aussi dune manière partagée denvisager le « vivre ensemble », le rassemblement dune mosaïque dindividus au sein dune nation qui soit celle de tous. Ceci ne se négocie ou ne sabandonne pas si facilement. La construction européenne peut se percevoir comme une réalisation sapprochant de l« universel », encore quelle seffectue souvent en opposition à dautres (aux États-Unis, au Japon...). Mais la nation française accepterait-elle dy perdre ses caractéristiques propres de laïcité ou de sécurité sociale par exemple ?
Il en est de même pour les peuples israéliens et palestiniens qui ont des expériences politiques ou démocratiques propres et des valeurs à préserver et à utiliser comme repères collectifs et non pas à diluer.
On ne peut donc pas comparer la situation au Proche-Orient à celle qui prévalait en France lors des guerres de religions. Ces guerres de religion étaient des guerres civiles. Elles voyaient saffronter des composantes nationales, des groupes qui se sentaient tous deux appartenir à la mêmes nation. Quils soient catholiques ou protestants, ils étaient tous, sans équivoque, Français. Dans ce cas, mais dans ce cas seulement, la laïcité a apporté la preuve quelle permettait de résoudre le conflit en séparant la sphère publique de lespace privé, seul espace où peut sexercer la religion.
Dans le cas dune opposition entre deux peuples réclamant daccéder à une dimension nationale et à lunique instrument de cette émancipation, la construction dun État souverain, la réponse nest pas la laïcité mais sans doute davantage le droit des peuples à lautodétermination.
Les progrès en terme de « vivre ensemble » liés à une conception reposant sur une formule du type « Deux peuples, deux États » résident profondément dans labandon des irrédentismes de chacun. Lirrédentisme est la doctrine qui dit que tout ce qui fut nôtre, est nôtre. Aujourdhui, cette doctrine est celle qui fait dire aux ultra-religieux et aux ultra-nationalistes israéliens, croyants ou non, que tout ce qui fut hébreu est israélien et, concernant exactement le même territoire, celle qui fait dire aux ultra-religieux et aux ultra- nationalistes palestiniens, que tout ce qui fut arabe ou musulman est palestinien. La formule « Deux peuples, deux États » est aujourdhui, comme hier lors du plan de partage du territoire sous mandat britannique, la seule formule qui garantisse des droits égaux à lémancipation et à la libération nationale, le droit à lautodétermination.
Construction nationale : la laïcité en marche
Une fois ces États créés, reconnus et respectés dans leur identité propre, il sera temps de se préoccuper de laïcité. Dailleurs en quoi cela serait-il insurmontable : un État à majorité chrétienne comme la France est un État laïc, on ne voit pas pourquoi un État à majorité juive comme Israël ne pourrait pas lêtre. Cela na pas vraiment de rapport. « État juif » na pas la même teneur que « République islamique ». Cest une notion avant tout démographique et non religieuse. Cela signifie quil sagit de lÉtat des Juifs, cest-à-dire dun État, le seul, où les Juifs, croyants ou non, nappartiennent pas à une minorité ; mais rien nempêche quils se dotent dune constitution laïque. La version « laïque » de « État juif » (référence religieuse et culturelle) est « État hébreu » (référence linguistique et culturelle), ce qui revient au même : la caractéristique de cet État est dêtre peuplé de Juifs (religieux ou non), qui sont les êtres humains ayant les cultures juives et la langue hébraïque en partage. Dans le cas dune démographie différente, lÉtat nest plus hébreu mais arabe par exemple.
Une « république islamique » comme lIran est une république, certes peuplée de musulmans mais qui déclare que le Coran est sa loi (la Charia). En Israël, il nest ni obligatoire de porter une kippa lorsquon est un homme, ni interdit de conduire une voiture le Shabbat. Mais cet État offre simplement à tout Juif qui le souhaite la possibilité de ne pas vivre dans une minorité et la possibilité de participer à une aventure nationale où lhistoire de la nation commence avec les Hébreux et non pas avec les Gaulois ou les Francs, comme en France, ou avec les Arabes ou les Berbères comme au Maghreb. Et indépendamment de son caractère juif, depuis plus de 50 ans, cest avant tout lÉtat des Israéliens.
Bien quIsraël possède, sur son territoire « légal » une organisation institutionnelle démocratiquement très avancée (une démocratie parlementaire monocamérale et totalement proportionnelle est une organisation très rare !), il reste évidemment encore à accomplir des progrès en terme de démocratie effective et partagée ou de laïcité. Quant à la Palestine, lÉtat arabe moderne de Palestine, indépendamment du territoire sur lequel il est souverain et des modifications par rapport à la Palestine mandataire, il consacrerait pour la première fois lindépendance et la réalisation, jusquà présent inédites, de lindépendance et de la citoyenneté palestiniennes.
Nécessité et limite des engagements non-politiques
Le respect des Droits de lHomme est primordial, par nature, et sil ne peut pas y avoir de paix sans respect des Droits de lHomme, eux seuls ne peuvent pas conduire à la paix dans le sens où ils ne portent en eux aucune solution politique. Dans lattente de la paix, il faut bien-sûr appeler au respect du Droit international humanitaire de la part de chacune des Parties mais il faut néanmoins en parallèle chercher « les solutions politiques qui, sans discrimination, nhumilient ni ne menacent personne dans son droit à lexistence (Ph. Val) ».
Une solution politique basée sur une pleine reconnaissance de lAutre et la création de deux États pour deux peuples exige par nature quaucun terme de lAccord menant à cette solution ne porte atteinte au droit à lexistence de lAutre selon son identité. Ainsi, la loi du retour israélienne permet à tout Juif qui le désire de regagner la terre dIsraël, que ce soit pour des motivations religieuses, vivre en Terre sainte, politique, vivre en hébreu et sinsérer dans une collectivité nationale dont il se sent membre, ou sécuritaire, fuir sa condition minoritaire et/ou lantisémitisme. Cette loi ne pourra garantir ce retour que sur la partie israélienne dIsraël-Palestine (lÉtat dIsraël moderne). LÉtat de Palestine, souverain, en jugerait quant à lui selon ses lois sur limmigration. De même, et cest là le côté dramatique pour ces victimes, les réfugiés palestiniens ne pourraient bénéficier dune loi du retour que sur lÉtat moderne de Palestine (et non pas sur les territoires israéliens de la Palestine historique). Considérant cela, le Pacte de Genève, par exemple, prévoit une indemnisation et une compensation de tous les réfugiés pour le drame dont ils ont été victimes. Mais le Pacte de Genève, et cest là les limites dun Pacte de Paix, ne peut prendre des décisions qui nuiraient à terme à lexistence de lAutre conformément à son identité. Un accord de paix ne peut décider de la mise en place de situations qui justement conduisirent à la guerre. Cest les blessures qui mettront longtemps à cicatriser. Les Israéliens de Cisjordanie, y compris ceux qui y sont nés, sont appelés, tels les « pieds-noirs français dAlgérie », à quitter leur maison mais aussi la terre qui a vu naître leur peuple pour rejoindre leur patrie et permettre à dautres den avoir une. Tels « les Allemands des Sudètes », les Palestiniens de 1948, réfugiés ou descendants de réfugiés, sont appelés à renoncer à la maison de leurs ancêtres pour quitter leurs camps de réfugiés, rejoindre leur peuple, participer à la construction de leur patrie et permettre à dautres de faire de même.
Cest pourquoi le Pacte de Genève parle démigration palestinienne en Israël, émigration à lentière discrétion dIsraël reconnu dans sa souveraineté. Un pacte de paix incluant un retour massif et collectif serait un pacte encourageant la création certes de deux États, mais de deux États palestiniens qui sétendraient sur toute la terre dIsraël-Palestine. Daccord cest un pacte, mais ce nest pas un pacte de paix.
Au sein de leur communauté nationale respective, des Israéliens et des Palestiniens luttent déjà, pour la laïcité et les Droits de lHomme, que ce soient les Israéliens du parti socialiste Meretz ou les Palestiniens du parti démocratique et travailliste Fida par exemple. Mais quels quils soient, tous ces Palestiniens et ces Israéliens qui veulent vivre dans un État laïc désirent aussi tous bénéficier dune Patrie à eux, quon ne saurait leur refuser sous couvert dappliquer le principe de laïcité.
La constitution dun État-nation ne doit pas préjuger de légalité de tous ses citoyens, quels que soient leurs religions, ethnies, sexes, etc. Il doit en être ainsi en Israël des Juifs, des Druzes, des Arabes-palestiniens des Bédouins, etc. Il devra en être ainsi en Palestine, des Arabes-musulmans, des Arabes-chrétiens, des Bédouins et, éventuellement, des Juifs qui décideront de rester en Palestine ou dy émigrer. Cest possible.
Aujourdhui seul le chemin tracé par des Israéliens et des Palestiniens eux-mêmes est réalisable. Cest le chemin de deux États pour deux peuples. Il est pavé de renoncements et de douleurs quant au passé mais il est aussi porteur de paix et despoirs quant à lavenir.
DEUX ÉTATS, LAÏCS SANS DOUTE, DÉMOCRATIQUES CERTAINEMENT, MAIS DEUX ÉTATS SÛREMENT.
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