Citation :
15 décembre 2008, par Artus
Il y a 1000 choses à faire et à voir à La Havane, et je continue aujourd'hui ma visite de la ville. Je traverse d'abord la très touristique et animée rue Obispo, dans le vieux centre, qui offre à peu près tous les services qu’on chercherait longtemps en vain ailleurs : distributeur de billets, restaurants, office de télécommunications, quelques boutiques, et même un ou deux « cyber cafés ».
Quand on parle de cyber café à Cuba, il faut replacer la réalité : un cyber café est un grand mot pour désigner un ordinateur généralement installé dans un coin du hall d'un grand hôtel, et qui permet d'accéder à un internet bas débit pour la modique somme de six dollars de l'heure. Ce qui est évidemment prohibitif pour les Cubains.
On ne sera pas non plus surpris de constater qu'un certain nombre de sites internet sont inaccessibles à cause du « caractère subversif » de leur contenu. Y compris le site du Monde. Mais là je vous rassure : pas à cause du contenu du journal, mais seulement des fenêtres de publicité en pop-up que le journal persiste à imposer à ses lecteurs.
Je m'éloigne un peu du centre, et me dirige droit vers la place de la Révolution, où trône le mémorial Marti. Qui a droit à une sculpture géante à sa gloire. Juste en face, un portrait géant du Che s'étale sur la façade d'un immeuble. Seulement 20 mètres de haut.
Le régime cubain s'enorgueillit généralement que pas une rue, pas une école, pas un hôpital, ne porte le nom de Fidel Castro, mais la propagande n'en est pas moins présente à chaque coin de rue, notamment avec ces affichettes célébrant le 50e anniversaire de la Révolution, et qui ornent la devanture de chaque magasin. Ou encore sur les murs. Le triptyque du régime cubain ? « Etudes, travail, fusil. » Bonjour l'ambiance. Partout, des devises patriotiques rappellent l'importance d'être fidèle aux idées de la Révolution.
L'ascenseur du mémorial Marti est en panne, ce qui empêche d'accéder au point de vue sur La Havane qui s'offre depuis son sommet. Pas de réparation prévue avant la fin du mois (mais ils ne m'ont pas précisé lequel...).
Long chemin retour vers les rues du Centre. Ce qui est sidérant dans ce pays, c'est que j'ai beau chercher et chercher, je ne vois que des habitations, et très peu de magasins. La Havane compte plus de deux millions de personnes, il y a quelque chose qui cloche ! Où sont les magasins de vêtements, d'alimentation, de produits courants, de téléphones portables ? Ici comme en Afrique, tout le monde en a un. Mais en Afrique, les rues étaient remplies de vendeurs. Ici, rien. Où les Cubains s'approvisionnent-ils ? Ce n'est pas le petit espace pour « vendeurs à leur propre compte », ni les quelques marchés alimentaires, qui peuvent y suffire.
Arrivée dans le quartier du Centre, derrière le Capitole. Classiquement, un Cubain me demande du feu pour allumer sa cigarette, et engage la conversation. Le meilleur endroit pour apprendre à danser la salsa ? Pas de problème, il m'emmène sur le champ ! Nous nous arrêtons un instant chez lui, et cinq minutes plus tard il revient avec une fille, Keila, 18 ans, officiellement pour m'apprendre à danser. « Et tu peux même coucher avec elle », me dit-il avec un grand clin d'œil.
Merci Iguel, mais je cherche un cours de danse à la verticale, pas à l'horizontale. Nous ressortons. En 15 minutes, Iguel m'invite à boire un verre à mes frais, à acheter une boîte de cigares seulement 80 pesos convertibles, et enfin à lui payer un nouveau jean. A me demander de l'argent ou à vouloir que j'en dépense pour lui, Iguel m'a rappelé mon ami Weezy, au Malawi. Temps pour moi de reprendre ma balade en solitaire.
Je repasse à côté du Capitole, et trouve enfin au sein de la bibliothèque étudiante le cyber café dont m'avait parlé Pablo : une douzaine d'ordinateurs reliés à internet ! Pour y accéder, il faut de nouveau payer six pesos convertibles de l'heure, par tranches indivisibles d'une heure, et laisser nom, prénom, et numéro de passeport.
La nuit tombe tôt à Cuba. Je prends le temps de me changer, de manger un morceau, puis retourne dans le quartier du Vedado (à la cubaine, prononcer « Ve'a'o » , incompréhensible quand les Cubains se parlent entre eux et font subir le même sort à tous les mots). Je rejoins un des lieux repérés hier soir. En ce lundi soir, pas grand monde, et du coup je commence à discuter avec un des serveurs. Qui n'a pas sa langue dans la poche, et pour cause : son père est député du parlement cubain, ce qui procure au fils l'opportunité de s'exprimer sans être inquiété par la police.
Et justement, le fiston a des choses à dire. Autour de lui, d'autres Cubains se mêlent à notre conversation, rapportent une anecdote, complètent le tableau. Lequel n'est ni rose, ni gris : il est carrément noir.
La liberté d'embauche n'existe pas à Cuba. L'Etat est propriétaire de la plupart des entreprises. Pour avoir un emploi, il faut en passer par les cadres du Parti communiste (rappelons que les autres partis sont interdits). Le responsable a besoin d'un nouveau salarié ? Il fait une demande à son chef, qui transmet à son chef, qui transmet à son tour... puis la réponse redescend. Et on nomme quelqu‘un. Qui, en guise de salaire, recevra l'extraordinaire somme de 10 pesos convertibles, soit environ 240 pesos cubains (10 dollars US).
Vit-on à Cuba avec 10 dollars par mois, salaire officiel ? Bien sûr que non. Comment font les Cubains ? Ils volent. Ils volent le Gouvernement, beaucoup. Ils volent les touristes, aussi. Ils reçoivent de l'argent envoyé par les émigrés, encore. La quasi-totalité de l'économie courante est une économie parallèle. Il n'y a pas de magasins ? Parce que les Cubains se fournissent dans les casas, dans les habitations. Ils savent où aller pour trouver les derniers vêtements à la mode, contrefaçons probablement chinoises, qui atterrissent là par la débrouille, érigée en art par un peuple soumis aux restrictions les plus élémentaires en matière d'économie.
Revenons sur le vol : voler, ce n'est pas seulement dérober. Au quotidien, c'est surfacturer, c’est fournir un peu moins que ce qui est prévu, c'est récupérer ça et là tout ce qu'il sera possible de revendre ensuite pour son compte, histoire d'arranger un peu l'ordinaire. Facile à observer, pour les touristes, c'est la façon dont les choses se passent au restaurant : voler, c'est ne pas rendre toute la monnaie aux clients. C'est servir un mojito avec deux fois moins d’alcool que prévu, histoire de récupérer une bouteille sur deux. C'est servir des portions réduites, et mettre de côté tous les aliments économisés en les facturant quand même. Evidemment, ceux qui travaillent au contact des touristes dans le secteur des services ont beaucoup plus de chance de s'en sortir. Nul ne s'étonnera de ce qu'à Cuba, les chauffeurs de taxi gagnent beaucoup mieux leur vie que les médecins. Ni de ce qu'Iguel, mon arnaqueur à la petite semaine, avait en fait une formation d'avocat.
Extrait de la discussion : « Mais concrètement, tu fais comment pour vivre, avec 10 pesos convertibles par mois ?
- Tu ne peux pas. Tu voles. Tu ne peux pas. J’ai 24 ans, je suis papa d’une petite fille de trois ans. Des souliers pour ma fille, des souliers qui font cette taille (il montre la taille avec le pouce et l’index), ça coûte 25 pesos (convertibles). 25 pesos ! Tu ne peux pas vivre. On se débrouille. »
La voix du jeune homme vibre de colère contenue. La colère d'un père qui travaille tous les jours pour l’Etat, et qui a du mal à acheter une paire de chaussures à sa petite fille. Deux mois et demi de salaire, en supposant qu'on n'a besoin de rien d’autre. Mais il faut bien payer pour tout. Le logement ? Un loyer est dû à l’Etat. A vie. Officiellement, il ne peut dépasser 10% des revenus. Mais l'Etat cubain encaisse sans vergogne des loyers mensuels de plusieurs dizaines de pesos convertibles. Plusieurs fois ce que le travailleur est payé par l'Etat. L’hypocrisie est une valeur essentielle du système cubain. « Todo es mentira », tout est mensonge.
A Cuba, l'homme n'est pas un citoyen. C'est un travailleur. Il est réduit à sa fonction collective, il n'est qu'un maillon. Critiquer, émettre une opinion personnelle, c'est trahir la Révolution. Trahir son pays. Se renier. Le Cubain doit être révolutionnaire, et doit être castriste. Mais dans les faits, tout s'est figé. La Révolution, c'est théoriquement la capacité de tout changer. A Cuba, rien ne change, jamais. Castro a fait la Révolution une fois dans sa vie, et s'est persuadé qu'un peuple pouvait se contenter de ça. Mais le régime cubain est de fait nombriliste et aveugle.
La supériorité des démocraties, c'est que la révolution peut s'y accomplir chaque jour, sur chaque sujet. Chacun peut s'exprimer, monter une opération de communication, mobiliser les foules, la presse. Sur chaque sujet, la révolution est possible. A Cuba, la Révolution est invoquée chaque jour pour tenter de faire oublier qu’elle n'est qu'un spectre, une pathétique commémoration. Cuba vit dans le passé, le peuple s'en rend compte, mais ne peut rien faire.
Le soutien des Cubains au régime et à Fidel Castro est un leurre. L'appartenance de millions de Cubains aux Comités de Défense de la Révolution, un mensonge. La plupart des Cubains y sont inscrits d'office, et celui qui refuse ou souhaite s'en désinscrire attire forcément l'attention. Et perdra à coup sûr son travail, puisque c'est le Parti communiste qui l'attribue et le retire. Du jour au lendemain, on lui explique qu'il ne travaille plus. Les droits sociaux du Cubain, c'est de travailler et de se taire ! Pour 10 dollars par mois.
Et comme l'argent manque partout, la corruption est partout présente. Un Cubain veut acheter une voiture ? Il faut d'abord qu'il achète les papiers de demande officielle. Lesquels coûtent 2000 pesos convertibles... Oui, 2000 dollars le formulaire ! Ensuite, il faut qu'il trouve la voiture, à savoir quelqu'un qui veut bien vendre la sienne. Enfin, il faut que la demande soit acceptée. Prévoir de quoi verser encore de quoi convaincre l'appareil de la dictature.
Par quoi continuer ? A chacune de mes questions, la réponse est édifiante. Que se passe-t-il si un Cubain ne travaille pas ? La police finit par venir le voir. Pour lui trouver un travail ? Que nenni. Pour lui tenir à peu près ce langage : « Ecoute, tu ne travailles pas, mais tu as un logement, des vêtements, tu ne meures pas de faim, c’est donc que tu as des activités illégales, contre les principes de la Révolution. On ne veut pas savoir ce que tu fais. Mais ça coûte tant. Sinon, c'est la prison. » Idem avec celui dont on se rend compte qu'il a beaucoup d'argent. Pas d'explication à donner, mais une sommation à contribuer davantage à la victoire de la Révolution.
Que se passe-t-il lorsqu'un Cubain se révolte, et se met à dénoncer publiquement ce système ? On le prévient. Une fois. Deux fois. Puis il disparaît. « Où est-il passé ? », demanderont en vain sa famille, ses amis. La réponse officielle, c'est qu'il a pris la fuite, sans doute aux Etats-Unis. La vérité, c'est qu'on ne le reverra jamais.
Il y a pire encore. Le sort des filles. Nous changeons de lieu, rejoignons un club dans les faubourgs. Bienvenue à Diablo Tun Tun. Où la musique est excellente, et les filles jeunes : « Mais non, j’ai 17 ans ! se défend celle que je repousse. Les autres, elles ont 15 ans ! »
A Cuba, pour une poignée de pesos, toutes les filles sont à vendre. Les frères vendent leurs sœurs, les maris leur femme, les femmes leurs filles. Castro a fait de Cuba une société de menteurs, de voleurs, d'hypocrites, et de prostituées. Mais rappelons-nous les paroles de Pedro l'ivrogne : « Il n'y a pas de problème ici, c'est un Etat socialiste. »
Ceux qui accusent l'embargo américain ne sont jamais venus ici. Et ignorent probablement que l'embargo ne concerne par exemple ni les produits alimentaires, ni les médicaments. De fait, les Etats-Unis sont même les premiers partenaires commerciaux de Cuba. Le capitalisme américain nourrit les Cubains, dont l'agriculture jadis florissante est en crise : 80% des terres agricoles sont abandonnées. Comment voulez-vous encourager les paysans à être productifs, quand ils n'ont retireront aucune amélioration de leur condition, et seront réduit encore à toujours au même sort : la misère ?
Je garde vibrante au fond de moi la colère du jeune papa croisé là bas. S'il se trouve en France des défenseurs du modèle castriste, je connais des dizaines de Cubains prêts à échanger dans la seconde leur situation. Là-bas, les voitures roulent, les jardins publics sont entretenus, la société cubaine semble fonctionner mieux qu'ailleurs, mieux que dans nombre des pays d'Afrique que j'ai traversés, par exemple. « Mais sans la liberté, ça sert à quoi ? Pourquoi nous interdire de penser ? Pourquoi faire de nous des esclaves ? »
Je laisse à Besancenot, à Mélenchon, et à tous ceux qui rêvent encore d'égalitarisme, de communisme, ou même de socialisme, le soin de répondre à la question. Nier les aspirations individuelles des citoyens, les réduire à l'intérêt décrété comme collectif, refuser le libéralisme politique et économique, c'est nier leur humanité.
|