Citation :
Certains tenaient leur noblesse de leur épée, d’autres la tiraient de leur robe, Armont de Hauterive - car c’était ainsi qu’il s'appelait - , l’avait lui, péchée au ruisseau. “Hauterive” en effet était l’un des noms que l’on donnait par tradition aux bâtards et enfants abandonnés de la ville d’Arabel, surtout quand comme lui on l’avait été dans ce recoin particulier du quartier des Guildes, où l’on y pratiquait le plus vieux commerce du monde. De rive en effet à Arabel, il n’y en avait pas. Et pourtant, les fruits involontaires de ces unions toutes passagères pouvaient bien avoir des parents d’au delà des mers.
Par dérision, tous les Hauterive avaient enrichi leur patronyme d’une particule, puisque de toutes les familles d’illustre renommée, celle des Hauterive pouvait sans se vanter, arguer d’être de la plus vénérable antiquité.
Armont était né et avait vécu à l’ombre des héros qui avait sauvé et fait cette ville. C’est en effet aux pieds de la statue du Moine Ten, qu’Armont poussa ses premiers vagissements, qui auraient tout aussi bien pu être ses derniers, si le très court chemin de sa toute jeune existence n’avait croisé celui déjà long et érodé par le temps, de Marta et Bran Hornraven. Privés d’enfants par de cruelles lois de Nature, le couple, déjà chargé par le poids des ans, avait cru voir la main de la Providence dans le hasard de la découverte du bébé, comme une réponse et un remord tardif de cette dernière à des privations qu’elle n’aurait jamais dû leur imposer. Dès lors et d’aussi loin qu’il se souvienne, Armont trouva toujours au sein de leur foyer, l’amour et l’affection dont les conditions de sa naissance avaient voulu le priver. Les Dieux en sont témoins : de toute leur vie, de leur premier cri à leur dernier soupir, Marta et Bran ne firent jamais rien devant l’Eternité qui justifia la cruauté des circonstances de leur disparition.
Mais avant ce drame, les jeunes années d’Armont furent paisibles. Ses parents adoptifs, respectivement sculpteur et tisserande, lui avaient donné leur sensibilité et leur tempérament d’artiste.Mais ce sont ses propres inclinations et mérites qui lui ont donné le goût et quelques talents pour les Lettres et la Poésie. D’un naturel curieux et touche à tout, il avait été envoyé, comme tous les garçons de son âge aptes à travailler, faire son apprentissage de la vie et d’un métier, partout où les Guildes, Corporations, Marchands, Ordres et Chapitres, avaient besoin de petites mains, pour les soulager des tâches du quotidien.
Dans la grande bibliothèque de l’Orphelinat de Maître Ten, à l’intérieur de laquelle il passa plus de temps à dévorer les rayonnages qu’à les ranger, il découvrit l’attrait des lives et des histoires du temps passé. Dans celle de l’école de la Grande Archimage Jfill, il apprit les rudiments des lois qui régissent les harmonies secrètes du Monde ainsi que certaine des méthodes par lesquelles il est possible de les exploiter pour les accorder à sa volonté. L’observation attentive et l'imitation des combattants qui s'entraînaient sous les harangues et les prêches de la terrible Estella von Horst, Grande commandeuse du chapitre local des Paladins de Lathandre, avec les armes qu’il aurait dues fourbir, lui fournirent ses premières leçons d’escrime. Il les perfectionna sous le patronage ombrageux de Krogane Main de Fer, Maître de Forge et Maître d’armes de ce qui était tout à la fois la meilleure armurerie et la meilleure école de combat de tout Féérune, ainsi que la seule où le gérant se refusait à vendre quoi que ce soit qui y ait été produit sans l’avoir testé lui même en conditions réelles. Trop occupé quand il était en fôret à se tailler des arcs et des arbalètes plutôt qu’à ramasser du bois destiné aux travaux de l’acier, ce furent les conseils avisés de la Rodeuse Nyltia, qui lui apprirent à stabiliser sa main et lui enseignèrent les bases du combat au tir.
Quelque furent leurs caractères, tous sympathisèrent avec ce gamin deux fois orphelin. Tous lui contèrent leurs exploits et leurs histoires, auxquels dans son jeune esprit il se plut à s’identifier. Tous, chacun à leur manière, participèrent à développer en lui le sens de l’honneur, le goût de l’équité et de la justice. Tous inconsciemment l’avaient poussé à s’engager dans la Police de la ville. Tous contribuèrent à faire de lui l’homme qu’il est aujourd’hui. Et tous le déçurent, du plus profond de son âme, lorsqu’il réalisa que tous les nobles sentiments qu’ils avaient insufflés en lui n’étaient plus en eux que les échos étouffés d’un temps depuis maintenant trop longtemps révolu. Du moins était-ce qu’il croyait, lorsqu’en ce jour, porteur de graves et tristes nouvelles, la mort dans l’âme, il s’était dirigé, encore une fois, vers l’Orphelinat de Maître Ten.
Ployant sous le poids des malheurs qu’il était venu annoncer, il fut toutefois un peu soulagé de son fardeau, lorsqu’il fut accueilli comme toujours par les piaillements de joie d’une noria d’enfants qui, ignorant tout du danger qui les guettait, lui réclamèrent une histoire. C’était là une tradition immuable qui s’était instaurée quand venait à l’orphelinat et une de celle dont Armont s’interdisait de déroger, en ce jour particulièrement moins qu’en tout autre.
“Oh oui s’il vous plaît Maître Armont, une histoire !”
Alors, touché par leur insouciance, comme coupé du temps et des circonstances qui l’avaient amenés en ces lieux, Armont s’était assis sur le muret de pierre du jardin par où on pénétrait dans l’orphelinat et là où, en ces moments, il avait ses habitudes. Et comme à son ordinaire, il leur avait conté un de ces récits qu’à force, ils avaient fini par connaître par coeur mais que comme à chaque fois, ils faisaient mine de découvrir pour la première fois. Ce jour là, il leur raconta leur préféré. Elle était proche de son dénouement lorsqu’elle fut interrompue par l’un de ses principaux protagonistes.
“Et alors là, voyant que leur ennemi allait leur échapper, n’écoutant que son courage et au mépris de sa propre vie, Maître Ten sauta du clocher dans le vide, pour arrêter le fuyard dans sa course !” Un “Oh” de frayeur parcouru tout l’auditoire. “Mais dans sa chute, il parvint à se saisir d’une corde qui pendait le long de l’édifice puis, tourbillonnant sur lui même comme un diable, d’un seul coup de pied d’un seul, il fit choir son adversaire qui tomba comme une pierre la tête la première, !” Une deuxième “Oh”, plus fort que le premier - et d’admiration cette fois - traversa l’assistance. “Pourtant, et malgré une chute de 50 mètres - la tour n’en finissait plus de gagner en hauteur à chaque fois qu’il racontait cette histoire - malgré une chute de 50 mètre, il ne s'écrasa jamais au sol”. Un tout petit “Oh ?”, de déception et d’interrogation accueillit cette chute qui finalement, n’en était pas une.
“En fait, il S’EMPALA sur la hampe de la lance de Estella von Horst, celle-là même qu’il était parvenu à esquiver quelques instants plus tôt !” Cette fois ci, ce fut “Ah !” de profonde satisfaction, sonore et franc que reçurent ces propos.
“ Mais Maître Armont, l’interrompit un enfant, tout cela, vous l’avez vu ?”
Armont soupira ostensiblement : Je vous ai déjà dit à tous de ne pas m’appeler Maître… Et non, bien sûr que non, je n’ai rien vu personnellement : tout cela s’est déroulé bien avant ma naissance. Mais mon père, enfin mon père adoptif, lui y était et il a tout vu et m’a tout rapporté”.
C’est vrai ?
Comme je vous dit ! Il était tailleur de pierres et sculpteur. C’était le quartier des Guildes autrefois.
Dites Maître Armont, reprit un autre, enfin m’sieur Armont, pourquoi il n’y a plus de Guildes dans le quartier des Guildes ?”
Armont aurait voulu lui répondre sincèrement : “Parce que le royaume comme la ville étaient stables et prospères autrefois. Parce qu’il n’était pas encore le terrain de jeu du Néthéril, du Zentharim et de tous ceux qui en mal d’ambitions avaient décidé de les satisfaire au détriment du peuple. Parce que dans le chaos naissant, la bande des Griffes noires a établi dans le quartier des guildes une de ses bases arrières. Parce qu’ils se sont livrés à toutes les déprédations possibles et imaginables sur les personnes qui y vivaient. Parce que ceux qui auraient dû les protéger ont préféré céder aux attraits de la corruption. Parce que ceux qui ont tenté de leur résister ont vu leurs commerces et leurs maisons brûler”. Brûler.
A l’énoncé de ce mot dans son esprit, Armont repensa à l’incendie. A ses parents adoptifs. A la manière dont ils avaient répondu au “collecteur de fonds” des Griffes noires. A la façon dont ils étaient morts. A leurs corps entrelacés, même dans leurs derniers instants, comme pour se protéger l’un l’autre.
Au jour aussi où il s’était engagé dans la Police urbaine, dans l’espoir de faire changer les chose. Et enfin à l’inutilité de sa démarche, dont il mesurait seulement aujourd’hui toute la vacuité. Une ombre passa sur son visage. Réalisant soudain qu’il s’était perdu dans ses pensées et que les enfants le dévisageaient, il reprit la conversation là où elle s’était arrêtée et mentit :
“Oh et bien… les temps changent tu sais !
Maître Ten, il dit que le quartier des Guildes est dangereux, reprit un enfant. Maître Ten, il dit qu’il ne faut jamais y aller !”
Maître Ten est un homme avisé et sage. Vous devriez tous l’écouter !”, completa Armont. “Il a simplement oublié qu’autrefois, il a aussi été un homme d’action...”, pensa-t-il, mais cela, il le garda pour lui.
Dites Maître Armont dit un autre, est ce que vous savez quand nos amis vont revenir ? Fuguer de l’orphelinat, ça arrive parfois. Mais d’habitude jamais aussi longtemps… Vous croyez que vous allez les retrouver ?”
Brutalement, sans prévenir, la parenthèse d’insouciance ouverte par les piaillements des enfants venait de se refermer et la cruauté froide et acérée de la réalité lui déchira la poitrine aussi sûrement que l’aurait fait un poignard.
Il revit les images. Elles le hanteraient encore longtemps. Il le savait. Mais les enfants eux ne devaient pas savoir. Du moins pas par sa bouche. Pas maintenant. De toute façon ils l’apprendraient bien assez tôt. Vite : mentir. Dissimuler sa pensée. Masquer ses émotions. Ca aussi c’était une chose qu’il avait appris à faire. Une chose que la Ville lui avait enseignée. Une chose de la Ville telle qu’elle était devenue. Heureusement, une voix l’empêcha de trahir la confiance des petits êtres qui l’avaient placée en lui. C’était celle de Maître Ten : une voix chaude, profonde et vibrante, emprunte d’une autorité naturelle, mais dont la gravité inhabituelle laissait transparaître qu’il avait deviné l’objet de l'ambassade de celui qu’il accueillait : “Allons les enfants, la récréation est terminée ! Maître Armont et moi même avons je crois à discuter”. Sans une autre parole, sans un bruit et tandis que les enfants s’égaillairent, ignorant tout du drame qui se jouait sous leurs yeux, ils glissèrent tel deux spectres dans l’orphelinat, jusque dans sa vaste salle de prière dont ils refermèrent les lourdes portes, convaincus que seuls les dieux devaient être témoins de leurs échanges.
Et il eut un trop long silence, comme si chacun craignait ce que l’un allait lui dire et ce que l’autre allait lui répondre. Puis, fuyant de son regard celui de Maître Ten, Armont prit enfin la parole et souffla dans un murmure : “ J’ai… j’ai retrouvé certains des enfants…” Et il lui raconta tout.
“Ainsi que vous le savez, pour la Police et les Magistrats comme pour le pouvoir politique, il n’y a à l’heure actuelle aucune affaire liée à des enlèvements d’enfants. Toutes les personnes qui jusqu’ici ont cherché à rendre la chose publique ont perdu soit leur emploi, comme ça a été le cas pour plusieurs de mes collègues de la police, soit leur réputation à la faveur de l’un ou l’autre scandal opportunément forgé de toutes pièces, soit leur vie. Votre ami Barrig lui, a perdu les deux, dans cet obscure échange de coups de couteaux entre souteneurs auquel il s’est trouvé étrangement mêlé. Quoique cet événement ait été l’un des plus apparents de toute cette affaire et bien qu’il vous ait affecté personnellement, tout me laisse malheureusement à penser qu’il n’en est ni le plus grave, ni le plus révélateur. En parallèle et dans des affaires qui me sont apparues comme périphériques à celle qui nous intéresse, je me suis surpris à constater la mansuétude coupable de quelques nouveaux Échevins, surgis d’on ne sait où et nommés par on ne sait qui, à l’endroit des pires canailles que nous leur présentions. La conjonction de l’ensemble de ces faits m’a suggéré que cette affaire d’enlèvements d’enfants possédait des ramifications bien plus profondes que je ne le supposais originellement”.
Mais tout cela, Maître Ten le savait déjà. Ils en avait déjà longuement discuté. Au fond de lui, Armont le savait : il ne lui en reparlait que pour retarder l’inéluctable conclusion. Se mentant encore un peu à lui même, il lui raconta encore comment, sans en avoir reçu ni l’ordre ni le droit, il avait mené une enquête secrète, assisté par les seuls policiers en qui il put avoir confiance. Comment il avait collecté des indices. Comment il avait retrouvé la trace des ravisseurs. Comment il avait remonté leur piste. Puis enfin, il en vint à ce que Maître Ten ne savait pas encore mais qu’il redoutait déjà : comment hier soir, il s'apprêtait à les arrêter et à sauver les enfants. Mais au lieu de ça… Armont chercha à trouver les mots, mais ils lui restèrent au fond de la gorge, d’où ne sortit qu’une sorte de déglutissement douloureux. Muet et d’une pâleur cadavérique, comprenant sans qu’il soit nécessaire d’en écouter davantage, Maître Ten leva sa main pour intimer le silence à son interlocuteur et comme pour lui signifier qu’il en avait déjà trop dit. Un trop long silence s’instaura à nouveau. Un de ceux qui faisaient un bruit assourdissant, parce qu’ils exprimaient plus que des mots.
Armont reprit enfin la parole : “Mais… ne ferez vous donc rien ? Après… après ce qu’ils ont fait à ces enfants ? Après ce qu’ils ont fait à vos enfants ?”
La voix de Maître Ten résonna, implacable et glaçante : “Si. Je prierai pour le repos de leurs jeunes âmes. Mais rien d’autre. Quelques uns réclament aujourd’hui mes secours au dehors. Dois-je pour autant oublier que beaucoup plus les exigent au dedans ? Dans ma situation, je ne peux ni ne dois rien entreprendre pour les aider”.
Un claquement sec et sourd comme celui d’une chambrière déchira l’atmosphère, devenue irrespirable. Maître Ten n’avait pas vu le coup partir. Armont ne s’était pas vu le donner. La violence des sentiments qui l’animaient en cet instant ne l’avait pas permis de le réaliser. Par une sorte d’effet de trop plein, elle s’était tout simplement communiquée à son bras. Toute sa rage, toute sa colère, toute sa déception s’y était canalisée. Cela avait été quelque chose de primal, tellurique. Même Ten avait vacillé sous le coup. Des coups, il en avait reçu beaucoup durant sa vie. Surtout au début. Mais aucun ne lui avait jamais fait aussi mal. Pourtant en cet instant et quoiqu’un mince filet vermeille se creusait un sillon depuis la commissure des lèvres, ce n’était pas sa chair qui avait été blessée.
Armont ne réalisa les conséquences de son geste qu’une fois celui-ci achevé. Entièrement vidé de sa fureur, il n’affichait plus qu’un visage décomposé et privé de toute forme d’élan vital.
“Vous… vous étiez le dernier… Vous étiez le dernier en qui je fondais quelques espoirs. Je suis tous allé les voir vous savez, avant de venir chez vous. Tous. Jfill, Krogane, Estella, Nyltia… Et tous m’ont fait la même réponse : ils ne peuvent rien faire. Ce n’est ni leur problème, ni de leur responsabilité. Toute ma vie j’avais cru, j’avais naïvement cru que cette ville s’était développée à l’ombre protectrice du souvenir des héros qui autrefois l’avaient sauvée. Mais ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai réalisé à quel point j’avais raison et en même temps à quel point je me trompais. Car des héros d’autrefois en effet, il ne reste plus que l’ombre et le souvenir… Adieu Maître Ten. Adieu à vous et à vos compagnons. Adieu et je l’espère à jamais.”
Pivotant silencieusement sur ses talons, il quitta la pièce comme une salle de veillée funèbre. Tandis que la lourde porte se refermait sur ses pas, la silhouette petite, mais large et massive d’un nain tout caparaçonné de fer, émergea de derrière l’une des colonne de la salle de prière. Le visage marqué des stigmates d’une centaine de combats mais la mine assez farouche pour montrer à tous qu’il était doté d’assez de coeur et d’estomac pour une centaine de plus, c’était là l’apparence d’un être qui toute sa vie avait ignoré la peur. Et pourtant en cet instant tout en lui trahissait qu’il en éprouvait une forme particulière : celle de ne pas pouvoir trouver les mots.
“Ils… ils m’ont pris quatre enfants “ souffla Ten dans un murmure presque inaudible. “Quatre enfants...” Une nouvelle voix se fit entendre. C’était celle d’une jeune femme qui venait de se tirer de la pénombre et portant l’armure étincelante des paladins de Lathandre. Ses paroles se voulaient douces : Le… Le jeune Armont n’a mentionné que trois corps... Oui, répondit Ten sans quitter la porte des yeux. Mais ils m’en ont pris quatre.
Les effets d’un sort d’invisibilité se dissipèrent autour de la grande Archimage Jfill.
Je comprends tes préventions. Mais c’est un tort que de ne pas vouloir impliquer le gamin. Son aide nous serait précieuse. Et même sans qu’il n’en ait jamais rien su, elle l’a déjà été. Les compte rendus d’enquête qu’il nous faisait à tous ont contribué à orienter nos recherches, au moins autant que nos propres investigations !”
Ten explosa : JE N’IMPLIQUE JAMAIS MES ENFANTS, VOUS ENTENDEZ ??? JAMAIS !!! JAMAIS !!! FIN DE LA DISCUSSION.”
Les traits de la Rodeuse Nyltia apparurent sous une arche, où elle se tenait jusqu’ici dissimulée : Mais ce n’est plus un enfant Ten. C’est même un homme fait. Et il est déjà beaucoup plus impliqué que tu ne le souhaiterais, malgré tous tes efforts pour le tenir à l’écart du danger : hier au soir lors de son intervention, trois hommes sont morts sous sa rapière. Pire encore : le bruit de ces ignobles meurtres, vraisemblablement rituels,va commencer à circuler et il ne sera plus possible pour les autorités d’affirmer que rien ne s’est passé. Crois tu vraiment que les Échevins corrompus, les nobles dépravés et les criminels aux ordres de ceux qui sont derrière tout cela, vont encore lui concéder longtemps le droit à l’existence ?
Dans la pièce, un soupir unique se fait entendre : Nyltia avait parlé avec justesse. Ten brisa à nouveau le silence : Compagnons, je pense qu’il est temps de revoir ensemble les grandes lignes de notre plan.
Tous acquiescèrent d’un signe de la tête. Ten se rendit vers l’autel d’où il enleva les objets sacrés qui s’y trouvaient, puis tira de ses vêtements une carte qu’il y déroula. Comme un seul homme, ses frères d’armes firent cercle.
“Compagnons, reprit Ten, depuis le début de cette affaire et jusqu’à aujourd’hui, nous nous sommes astreints dans la conduite de notre enquête à la plus extrême discrétion, convaincus que nous étions que si nos entreprises étaient découvertes, les ravisseurs préfèreraient assassiner leurs captifs plutôt que d’être trouvés avec eux, ce qui aurait révélé leur culpabilité de manière certaine. Nous avons appris ce soir que le sort qui leur est réservé est bien plus ignoble encore que la mort. Nous n’avons donc d’autre choix que de passer directement à la deuxième étape de notre plan : frapper vite, frapper fort et frapper simultanément l’ensemble des lieux et des personnes que nous savons liés de quelque manière que ce soit aux enlèvements, collecter le maximum d’informations à cette occasion, puis nous replier dans l’ombre pour observer les réactions de nos ennemis. Afin de préserver l’effet de surprise, nous allons devoir agir de manière coordonnée, mais en groupes séparés. Nous nous retrouverons ensuite aux lieux que nous avons convenu. Nous ne devons pas nous mentir : compte tenu des ramifications et des intelligences qu’entretiennent nos ennemis et que nos recherches ont déjà révélées, les réactions que nous allons susciter viendront du sommet de l’appareil politique de la ville et peut être de plus haut encore. Nos actions de ce soir feront de nous des hors la loi et marqueront le début d’un combat long et âpre. Ce combat, ce n’est pas le vôtre. Aussi, si en cet instant l’un d’entre vous souhaitait se retirer je…”
Un grognement de fureur , un tombereau d’injures, quelques bruits d’armes glissant de leur fourreau et même le crépitement d’un peu d’énergie magique ne lui permirent pas de terminer sa phrase. Krogane brandissait son poing de fer en direction de Ten en lâchant des bordées d’insultes à son endroit quand la voix de la sagesse s’exprima à travers celle d’Estella : “Bien bien bien compagnons !!! Puisque n’ayant le choix qu’entre la fuite ou une mort quasi certaine nous avons je le crois définitivement éliminé la première possibilité, nous pouvons je pense nous entretenir sereinement des derniers détails qui nous permettront de nous conduire au mieux vers la seconde ? En ce qui me concerne et comme convenu, des chevaliers de mon ordre au courant de la situation et dans lesquels j’ai toute confiance, viendront personnellement t’arrêter à ton orphelinat. Naturellement, ils ne te trouveront pas et ils seront obligés de rester sur place, pour veiller sur tes enfants. C’est qu’on ne peut pas laisser un criminel recherché pénétrer dans un orphelinat, n’est ce pas ?
Jfill poursuivit : Un groupe de mes meilleurs élèves est en ville depuis quelques jours. Ils nous prêteront assistance quand nous ferons appel à eux”.
Le teint de Krogane avait quitté le cramoisi : J’ai dissimulé plusieurs caches d’armes aux endroits que nous avons déterminé. Il y a aussi des vivres et de quoi dormir. Elles pourront nous servir de bases arrières.”
En ce qui me concerne dit Nyltia, j’ai obtenu le soutien du Cercle des Druides du Cormyr, qui a décidé d’abandonner pour l’occasion sa politique de neutralité habituelle. Ils me devaient quelques menus services… En d’autres termes, les animaux que vous pourriez croiser sur votre chemin n’en seront peut être pas. Ils nous tiendront autant que faire se peut informés des mouvements et intentions de nos ennemis.
Bien, conclut Ten. Pour le reste, je crois que tout le monde connaît ses objectifs. Toutefois, il me reste encore un service à vous demander et dont je ne peux m’acquitter moi même : celui d’exfiltrer sans tarder notre jeune ami Armont de Hauterive, de tout lui expliquer et de l’envoyer vers une cité étrangère. Qu’il y oublie donc le métier des armes, au moins quelques temps et qu’il embrasse celui… disons de conteur, de ménestrel ou de quoi que ce soit de ce genre. Après tout, il connaît assez d’histoires et de chansons pour que la chose apparaisse plausible.
Le groupe acquiessa.
Enfin, à la lumière des informations qui nous ont été rapportées ce soir, je crois encore devoir rajouter une cible à notre liste.
Ce faisant, il tendit un index vers un point de la carte où il traça une croix invisible. Et celle-ci, je m’en occuperai moi même...
Un mouvement de stupeur traversa les présents.
Tu veux y aller.. seul ? se risqua Krogane.
Ten leva les yeux vers lui et lui répondit par un de ces regards qui n'admettait pas de réplique.
L’homme courrait. Il courrait plus vite que l’imposant manteau de graisse qui le couvrait n’aurait jamais permis de le supposer. L’Ombre était sur ses pas. Juste derrière lui. Il le savait. Il l’avait vue. Il avait vu l’Ombre s’incarner en chair : elle avait la forme d’un grand homme encapuchonné et qui n’était que ténèbres. L’Ombre avait voulu qu’on la voit. Elle avait voulu instiller la peur dans leurs âmes. Et elle y était parvenue, oh oui !
Les claquements sourds des pas désordonnés de l’homme retentissaient étouffés dans l’air lourd et saturé d’électricité d’une atmosphère qui annonçait l’orage. Et en vérité, c’était une tempête qui allait s’abattre sur la ville, mais il était maintenant trop tôt ou trop tard pour y penser.
Courir. Courir pour échapper à son destin. Courir pour échapper à l’Ombre. C’était tout ce qui comptait. Il l’avait vue à l’oeuvre. Elle était devenue ondoyante, ophidienne, serpentine et avait comme envahi tout l’espace. Elle ne s’était pas manifesté comme un déchaînement de rage incontrôlée, non ! Elle s’était transformée en une entreprise d’extermination systémique, un ballet de mort inéluctable, programmé, indéfectible, frappant partout, toujours, tout le temps avec une froideur chirurgicale et une précision méthodique.
L’homme ne savait pas ce qu’était l’Ombre. Mais il savait qu’elle était la forme la plus chimiquement pure et la plus aboutie de l’anéantissement de toute forme de vie élevée au rang d’art. De cela au moins l’homme était certain. Tout près de lui les roulements sourds d’un tambour se firent entendre. Il réalisa que ce n’était que les battements de son propre coeur. Heureusement, l’asile dans lequel il comptait se réfugier serait bientôt devant lui ! Ca y est, il venait d’apparaître dans sa ligne de vue !
Et puis les jappements de bête traquée qu’il poussait se transformèrent en une série de petits couinements flûtés et suraiguës : l’Ombre était là, devant le bâtiment dans lequel il croyait effrontément pouvoir trouver son salut. Elle l’attendait. Elle l’attendait lui. Elle l’attendait peut être depuis longtemps. C’est que l’on échappait pas à l’Ombre. Il n’avait vu personne lui survivre. Déjà elle était sur lui. Sous lui, les jambes lui manquèrent.et il s’affaissa, mais ce n’était pas grâve : il ne lui servait de toute façon plus à rien de courir. Et puis un terrible hoquet venait de le saisir. Alors il rampa. Il rampa, raclant le pavé de son manteau graisseu en poussant des petits grouinements toujours plus hauts à chaque quinte de hoquet entrecoupée de sanglots qui le prenait, à mesure que l’Ombre se rapprochait. Elle avait à nouveau revêtu son corps de chair. Sous la mince lumière d’une nuit sans lune, on aurait presque pu la prendre pour un être humain. De près, elle ressemblait même étonnamment à un homme en robe de moine. D’une main, l’Ombre faite chair écarta les plis de la capuche qui couvrait les traits de son visage. Dans un vagissement de porc que l’on égorge, l’homme comprit alors :
“VOUS ??? Ecoutez, je ne savais pas ce qu’ils allaient faire aux gosses d’accord ? Je ne pouvais pas le deviner !!! D’habitude quand ce genre de types ont besoin d’un enfant c’est seulement pour… prendre un peu de bon temps ! Satisfaire certaines inclinations… Et puis écoutez, ce sont juste des gamins des rues ! Personne ne les attend le soir à la maison ! Il ne comptent pour personne ! Ils ne manquent à personne ! Et puis je ne connais pas les commanditaires, juste certains intermédiaires ! Je vous dirai tout !!!”
Mais ce n’était pas la peine : l’endroit où il avait voulu se réfugier dénonçait assez ceux qui étaient au dessus de lui. Et de toute façon, Ten n’écoutait plus. Sa conscience toute entière s’était tournée vers l’intérieur de lui même et se consacrait à la répétition des textes sacrés à laquelle il s’astregnait à chaque fois qu’il devait discipliner son esprit :
“Il y a un temps pour toute chose en ce monde :
un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour tuer et un temps pour guérir, un temps pour démolir et un temps pour construire, un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser, un temps pour se taire et un temps pour parler, un temps pour aimer et un temps pour haïr, un temps pour la guerre et un temps pour la paix”.
Et tandis qu’il se livrait à cet exercice mental, il portait alternativement son regard vers les longues piques de forme compliquée qui terminaient la haute grille de fer forgée de l’Hôtel de Ville et la masse de chair informe qui avait voulu s’y réfugier, toute gargouillante et glaireuse, suintante et suppurante de fluides corporels, souillée de flots d’urine et de merde qu’elle n’avait pu contenir et qui maintenant filtraient à travers ses vêtements.
“Mais ce n’est pas un temps pour la paix pensa l’Empaleur. Oh non : ce n’est définitivement pas un temps pour la paix.”
Epilogue :
Voici ami,
qu’elle a été l’histoire de celui qui,
chassé d’un chemin de vie,
où il n’avait rien de plus précieux,
que de satisfaire par quelques histoires,
un tout jeune auditoire,
pour voir briller leurs yeux,
fut poussé sur un autre,
fait de combats, de peines et parfois de pleurs,
mais au bout duquel, si devait sonner sa dernière heure,
et la fin de son histoire,
Il n’y aurait rien d’autre,
que la mort où peut être la gloire.
Fils de pute et fils de rien,
oui mais,
fils de juste et fils de bien,
Un peu hâbleur, Parfois menteur,
mais toujours homme d’honneur,
Voici ami, qu’elle est aujourd’hui, l’histoire de cette homme qui,
cherche à oublier dans ses stances,
les vicissitudes de son existence,
par une piètre poésie
et quelques quatrains,
où l’on ignore l’alexandrin,
comme la didascalie.
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