l'Antichrist a écrit :
Le problème que pose l'existence de la science est qu'elle évolue dans le domaine de ce que j'appelle la transcendance (en langage spinoziste), ce que DocMaboul nomme un peu plus haut "le sacré". Ce que vous ne pouvez manifestement pas comprendre (à vous lire...), esclaves comme vous êtes de votre imagination, c'est que notre condition ontologique est "religieuse" : comme vivant, nous sommes irréductiblement reliés à la Vie absolue. Mais si notre salut est toujours déjà accompli, n'a pas de commencement, il ne devient réel que lorsque nous nous y abandonnons et l'éprouvons effectivement dans notre chair ! A notre naissance transcendantale (voir plus bas) nous devons donc faire succéder une re-naissance éthique en adoptant une démarche phénoménologique de réduction. Deux questions se posent ici : pourquoi la vie se nie t-elle ainsi en se jetant dans le monde, spécialement sous la forme du projet scientifique ? Comment re-naître, quelle place doit tenir le lien religieux dans cette ambition ?
La "transcendance", c'est-à-dire le pouvoir de se rapporter à un monde (comme donnée co-appartenant à l'épreuve de soi), est un mode d'existence qui consiste pour l'homme à oublier la vie en rendant un culte au fini : le Soi s'historialise en se jetant passivement auprès des objets qui affectent son corps et, plus exactement, le laisse sous l'emprise des images issues de ces affections de son corps. Or, ces images ne nous donnent ni les choses telles qu'en elles-mêmes, ni l'ensemble de l'enchaînement des causes et des effets qui les ont produites (soit l'ensemble de la Nature, mais qui reste une approche abstraite). Bref, le scientifique nie la vie car il s'en tient à une connaissance inadéquate, prend ces images irréelles pour la réalité et ne voit même plus que ce ne sont que des images, prisonnier de son culte du fini. Ainsi, le pathos en lequel se déploient les opérations transcendantales elles-mêmes ne s'y montrent jamais, ni elles, ni la vie qui les porte. Considérer les ob-jets indépendemment du processus par lequel ils se manifestent, les considérer comme subsistant par eux-mêmes, comme se suffisant à eux-mêmes (ce que Husserl nommera l"attitude naturelle" ), n'est qu'illusion ! Pour la science, la Nature, c'est ce qui nous entoure, un monde objectif s'expliquant par lui-même. Le scientifique prend une image irréelle pour la réalité, occultant la vie du savant qui seule lui confère son effectivité ontologique. La science substitue à la nature sensible, en tant que pathos, une représentation irréelle.
La science commet le crime de nier la vie dans un processus de substitution par lequel la vie est remplacé par sa représentation objectivée. Le scientifique vit dans le "silence de ses organes". Mais cette "vie" n'est que barbarie ! Car le Soi est irrémédiablement enchaîné à lui-même, ne peut cesser de faire l'épreuve de soi et cherche à jouir toujours davantage de soi. Le "barbare" est celui qui vit comme si c'était au monde qu'il se représente (avec ses objets, ses lois, les autres, réduits eux-aussi à l'état d'objet...) qu'il devait de s'éprouver : c'est l'araignée qui effraie, c'est la mort qui angoisse, c'est la beauté de ce corps qui attise son désir, etc... Son histoire s'explique entièrement par un monde subsistant par lui-même et dont il rend son existence réellement dépendante. Et l'on s'étonne après que la dé-pression soit le mal de notre époque ! Mais comment pourrait-il en être autrement lorsqu'on sait que le barbare élévé au bon grain de l'objectivité scientifique vit constamment sous la pression d'un monde devenu le théâtre tragique de sa conscience représentative et où son désir ne produit plus rien, n'exprime plus rien ! La praxis de la vie qui s'épuise dans l'expérience intérieure qu'elle fait d'elle-même devient une poesis : une série de gestes observables, mesurables, calculables, qui s'accomplit dans le monde et lui emprunte ses matériaux, ses instruments, ses lois, les formes qu'elle crée et par conséquent ses fins.
Mais cette vie s'ennuie, en elle l'incessant passage des sentiments les uns dans les autres n'est le plus souvent qu'un passage incompris, l'éternel retour du semblable et du pareil. En cette vie, le pathos est plongé dans l'ignorance, contraint d'obéir aux lois d'un monde irréel, soumis à des effets privés de leurs prémisses.
Paradoxalement, le drame de notre humanité se joue dans cette épreuve de soi qu'est la vie où s'opère notre naissance transcendantale, c'est-à-dire le passage d'un soi passivement amoureux de la vie, au "Je" activement soucieux (au sens heideggérien) de soi et du monde qu'il déploie devant lui. Toute la philosophie occidentale (Depuis Platon à Kant) est le développement refoulé d'une scientificité qui commence par la découverte du Sujet pensant, fondateur et libre. Rentrant en possession de soi comme ego, comme "Je", le soi s'affirme libre de son destin en se prenant pour le fondement de son être, illusion par laquelle aussi, revers de la médaille, il est soudain pris d'angoisse devant le champ des possibilités ainsi ouvertes devant lui. C'est en vivant auprès des étants, dans un lien religieux toujours plus serré, que le pathos du soi transcendantal cherche à s'étreindre, d'abord en fuyant le pathos de la vie comme souffrir et jouir. Au moment même où le soi accède au pouvoir de s'éprouver soi-même de telle façon qu'il souffre d'être ce qu'il est, d'être chargé de soi, de ne pouvoir se déprendre de soi, de ne pouvoir être autre, le désespoir le frappe avec toute la force du pouvoir de se sentir qu'est la vie elle-même. Dans les avatars de la re-présentation scientifique issue de cette structure du pathos, ce fabuleux trompe l'oeil qu'est le progrès scientifique ne fait que renforcer un désespoir qui croit désespérer des biens de ce monde alors qu'en réalité, c'est seulement du moi qu'il désespère, de ce moi dans l'impossibilité, précisément, de se séparer de soi.
Le drame de notre existence n'est jamais dans le monde, toujours dans la vie ! La science est la négation de la vie, la pire des croyances, celle qui nous promet de nous débarrasser du poids de notre souffrance en trouvant à l'extérieur, dans le monde, notre vraie destination. Mais le silence ou l'absence de soi n'est qu'une modalité de la souffrance, sa neutralisation pour être précis, et non sa disparition ! Dans le plaisir ou dans le silence, la vie ne s'écarte jamais de son dynamisme, elle le détourne et son histoire se résume alors à tenter par tous les moyens de se préserver pour ne pas souffrir. Mais chercher à neutraliser son souffrir primitif, c'est en même temps modifier le monde (non représenté) inclus dans l'épreuve immanente de soi. Suspendre son souffrir dans le silence du pathos, c'est suspendre l'épreuve du monde. Le Cosmos vivant devient lui-même silencieux. Il ne nous parle plus. Plus le monde invisible de nos affects se fait discret et plus le monde visible de la représentation, dépouillé de tout pathos, occupe le devant de la scène. La ferveur religieuse des participants de ce topic envers la science implique ainsi à la fois une négation du dynamisme de la vie (l'amour) et une croyance forcenée dans les pouvoirs des biens mondains dont l'efficience scientifique donne le meilleur exemple.
Comment, dèslors, la vie peut-elle re-naître à elle-même, qu'est-ce qui peut la reconduire à elle-même ? C'est là où il est peut être intéressant de suivre la figure du Christ.
Il s'agit de quitter la transcendance pour s'installer définitivement dans l'immanence comme chez soi. Il faut s'abandoner à la vie qui n'obéit qu'à sa nature, être soi-même l'instrument de la vie, l'esclave de Dieu comme dit Spinoza, "faire le don de sa propre chair" pour porter assistance à la vie en tant que modélisation de celle-ci. C'est dire que le langage se situe toujours en deçà de l'épreuve a-priori de la vie qui s'est toujours déjà accomplie lorsqu'on prend la parole. Le savoir n'est pas la science et notre salut ne passe pas par un type de vérité, fut-elle phénoménologique (n'en déplaise à Husserl) qui jouerait le rôle de "conscience de l'humanité" : la vie n'a besoin d'aucune sagesse, elle ne tend vers aucun accomplissement, elle se suffit à elle-même. Tout discours philosophique sur la vie (fut-ce sous la forme de son auto-objectivation) renvoie à un au-dehors du discours, là ou s'éprouve phénoménologiquement le pathos de la vie.
Ainsi, il y a deux manières d'aborder les Ecritures, soit comme des textes historiques approchés de l'extérieur, soit comme oeuvre édifiée par la Vie elle-même pour éprouver plus intensément son bonheur de vivre ! La première voie est inintelligible d'un point de vue phénoménologique et nous oblige à nous incliner devant le mystère du Jésus de Nazareth. Dans la seconde voie, Christ est le lien pathétique et, pour tout dire, tragique entre le Soi transcendantal (qui s'objective et s'historialise dans le monde) et la Vie absolue.
Pour comprendre cela, il faut dabord rappeler (même si la tâche est rebutante...) la nature du Christ. Dieu est la substance comme Vie et Christ (ou plus exactement " l'Esprit du Christ " ) est le mode infini immédiat comme premier vivant, " idée de Dieu " ou encore " Fils éternel ". Autrement dit, les conatus s'affirment eux-mêmes dans la mesure ou Dieu est ce pouvoir de s'affirmer qui, effectivement, s'affirme lui-même dans sa totalité sous la forme de l'idée unique qu'il a nécessairement de lui-même. Sans être un objet de sa pensée, une re-présentation relevant de l'imagination, l'idée de Dieu est un mode infini puisqu'il est co-éternel à Dieu : Dieu ne peut être sans son idée, il l'enveloppe nécessairement de toute éternité. Bref, Christ n'est pas une créature même si le Père est ontologiquement antérieur au Fils par la cause (et non par le temps). Comme mode infini, il est lui-même antérieur aux autres modes finis : l'idée de Dieu renferme toutes les autres idées, elle est comme l'enclos ou paissent les brebis. L'idée de Dieu ne crée aucune idée : elle est la totalité (par laquelle Dieu se connaît) en laquelle est comprise toutes les idées particulières. Chaque conatus est une partie du Christ, de la totalité. Non que Dieu se divise en une infinité de parties : Dieu est identiquement présent en nous et en son Fils. Simplement, même si Dieu produit tous les modes, il faut comprendre que nous ne sommes pas en Dieu mais en son Fils ! Christ est celui par qui tous les conatus s'affirment, c'est-à-dire celui par qui la Vie se donne aux vivants et par qui les vivants vont à la Vie (salut). Bref, le Christ est tout intérieur comme accès à soi-même.
Dans un tel contexte, il est clair que la question de lexistence historique de Jésus est congédiée dentrée. La question concerne lincarnation qui reste, dans le meilleur des cas, admise dans son mystère : lexistence du Jésus de lhistoire est celle dun mode fini, cest-à-dire dun homme à part entière qui a eu mystérieusement lintuition de la sagesse de Dieu, surpassant tous les prophètes et assurant le salut par la foi et lobéissance. Mais, sans chercher à réfuter le Jésus des Ecritures, que cet homme soit Dieu implique quil ne peut se comprendre par lui-même, à partir du monde. Sa chair est certes comme la nôtre : elle nest pas capable de se suffire à elle-même et, comme mode de la substance, elle sefforce dabord de vivre comme individu empirique et libre à partir dun monde conçu par limagination et dont elle ignore quil est une image. La chair de Jésus est une modalisation de la Vie séprouvant comme Soi transcendantal, ce Soi entrant en possession de lui-même et de ses pouvoirs (limagination par exemple) en devenant un "Je", un ego : sa seule liberté est alors de se vivre comme le réel point de départ de sa vie, dans lignorance des véritables causes, dans loubli du processus dengendrement qui ne cesse de le poser dans lêtre, dans loubli de la Natura naturans. Le lien religieux ne cesse jamais : simplement, le "Je" porte dabord la possibilité de loubli en déployant sa vie auprès des étants ! Mais le corps de jésus est irréel, d'où sa capacité à endurer la souffrance qui doit nous rappeler que ce n'est pas lui qui sauve véritablement (inutile d'exiger de voir le Corps du christ pour le toucher) mais ce à quoi il renvoie nécessairement, à savoir Christ, Fils éternel de Dieu qui se manifeste de l'intérieur en toute chose, en chaque homme et en particulier justement en Jésus. Nous possédons d'emblée une idée adéquate de Dieu et il est vain, comme l'on fait Descartes, Kant et même, peut-être, Husserl et Heidegger, de tenter de soumettre le fondement à la progression de la pensée, puisqu'on fait alors de la cause recherchée l'effet produit par le raisonnement.
C'est parce que nous avons une idée de Dieu que nous pouvons ensuite élaborer un savoir sur lui : le discours n'est rien d'autre que la connaissance réflexive ou l'idée de l'idée (Spinoza), c'est-à-dire l'auto-objectivation de la Vie.
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