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Le soleil éclabousse les rues de Surrey, près de Vancouver, en ce paisible après-midi du 18 décembre 1998. Au volant de sa camionnette, Glen Nikkel emmène sa femme, Kim, chercher sa voiture au garage. Il vient de terminer son dernier chantier de construction de l'année et s'apprête à prendre des vacances bien méritées. Soudain, Kim repère un peu plus loin sur sa droite deux pitbulls qui aboient furieusement sur une pelouse. Le règlement municipal interdit de laisser ce type de chiens en liberté. «Où est le propriétaire? s'exclame-t-elle. Ces deux-là sont en train de devenir fous!» Le couple ne sait pas encore que les molosses ont déjà frappé. A 13h15, Allan Lavallee remonte en voiture la 128e rue quand il aperçoit un vieil homme étendu sur la chaussée, tentant désespérément de repousser les attaques de deux pitbulls. Il freine d'un coup sec et klaxonne. Surpris, les chiens lâchent leur victime et s'enfuient vers la maison de leur propriétaire. On dirait deux fauves dérangés avant la mise à mort de leur proie, pense Allan avec effroi. Le plus grand, un mâle blanc avec des taches noires et une tête de la taille d'un ballon de basket-ball, est le plus gros pitbull qu'il ait jamais vu. Sa mère au poitrail puissant, noire avec le bout des pattes blanc, n'est pas moins impressionnante. Allan aide le vieil homme à monter dans sa voiture. Le malheureux a des plaies béantes aux mains et aux bras, et perd son sang en abondance. Craignant qu'il ne tombe en état de choc, Allan s'efforce de lui faire la conversation. Témoin de la scène depuis sa maison, Joan Dupre court appeler le 911. La camionnette des Nikkel passe devant les chiens, qui continuent à aboyer. Kim se fige brusquement en apercevant une petite femme qui arrive en sens inverse, au pas de gymnastique, ignorante du danger. Elle porte un baladeur sur les oreilles, et la clôture qui borde l'allée de la propriété l'empêche de voir les pitbulls. Kim la suit des yeux dans le rétroviseur extérieur et, quelques mètres avant un feu rouge, crie à son mari: «Arrête-toi! Ces chiens sont en train d'attaquer une femme!» Glen freine brutalement, mais il bloque la circulation et n'a pas de place pour faire demi-tour. «Fais le tour du pâté de maisons, lui dit Kim. Vite!» Glen enfonce l'accélérateur au plancher. Danielle Ovenden a à peine le temps de lever les bras que déjà les pitbulls, babines retroussées, sont sur elle. L'un lui saute à la poitrine, l'autre aux genoux. Une fois la jeune femme à terre, ils la traînent chacun par une jambe de leurs mâchoires puissantes, à la manière des prédateurs qui tirent une proie dans leur tanière. Ils secouent son corps frêle comme une poupée de chiffon et enfoncent leurs crocs de plus en plus profondément. Danielle sent qu'ils sont en train de lui broyer les os. Ses cris alertent Allan Lavallee. Le vieil homme blessé toujours assis à côté de lui, il démarre à toute vitesse et fait demi-tour sur les chapeaux de roues. Puis il escalade le trottoir, charge les deux chiens et freine au dernier moment en faisant hurler le moteur. Les bêtes laissent tomber leur victime ensanglantée et bondissent à travers la porte d'entrée grande ouverte de leur maison. Les Nikkel arrivent au même moment et stoppent derrière Allan. Kim, qui a suivi un cours de secouriste, court s'agenouiller près de Danielle Ovenden: «Pouvez-vous bouger?... -- Les chiens!» murmure Danielle d'une voix étranglée, en jetant des regards affolés autour d'elle. Kim est effrayée par la quantité de sang qui s'échappe d'une dizaine de morsures monstrueuses, semblables à celles d'un requin, au point qu'elle ne sait pas par où commencer pour arrêter l'hémorragie. Elle voudrait bien mettre Danielle en sécurité dans la camionnette, mais craint de la tuer en la déplaçant. «Tenez bon», l'encourage-t-elle, pendant que Glen cherche dans son véhicule un marteau, une clé à molette, n'importe quoi pour protéger les deux femmes. Il s'en veut terriblement d'avoir rangé ses outils le matin même. Pendant ce temps, Allan, qui a repéré les pitbulls à la fenêtre du salon, saute de sa voiture et fonce vers la porte de la maison pour la refermer. Trop tard, ils l'ont vu et se ruent à sa rencontre. Il n'a que le temps de leur claquer la portière de sa voiture au nez. Kim entend alors des grondements profonds et féroces. Elle relève la tête en se retenant de courir. Tous crocs dehors, une bave rouge aux lèvres, les deux molosses les observent, elle et Danielle. Ils ont pris goût au sang, se dit-elle. «Ne bougez pas», murmure-t-elle à Danielle, en regardant où est Glen. Il a trouvé une rallonge de trois mètres de long, avec de grosses prises jaunes. Même enroulée, cela ne fait pas une arme bien efficace, mais c'est tout ce qu'il a. Kim entend crier de l'autre côté de la rue. C'est Joan Dupre qui, ignorant que les chiens sont de nouveau passés à l'attaque, est descendue jusqu'au trottoir pour dire à Allan qu'elle a appelé le 911. Aussitôt, les pitbulls tournent leur attention vers elle et bondissent à travers la rue. Horrifiée, Joan entend le cliquetis précipité des griffes sur la chaussée. Elle n'a pas le temps de se réfugier chez elle et court se cacher derrière la haie du voisin, dans l'espoir qu'ils ne la verront pas et qu'elle pourra peut-être leur échapper. Ils lui sautent dessus par derrière. La femelle plante ses dents dans sa cuisse gauche et la projette sur le ventre. Le mâle referme ses mâchoires sur son visage et enfonce un de ses crocs dans l'orbite de son œil gauche, qui se remplit instantanément de sang. Joan Dupre se débat en criant à l'aide. Glen se précipite à son secours, sa rallonge électrique dans la main droite. Contournant la haie, il s'attaque au pitbull qui tient la tête de Joan entre les dents. «Fiche le camp!» hurle-t-il. Maniant la corde comme un fléau médiéval, il en cingle le dos de l'animal, qui tressaille mais ne lâche pas. Glen continue de frapper et finit par l'atteindre au crâne. Fou de rage, le chien laisse tomber la tête de Joan pour s'en prendre à lui. Glen l'évite, abat à nouveau son fouet improvisé et touche l'animal sur le côté de la tête. Avec un grognement féroce, le pitbull tente alors de contourner son adversaire pour l'attaquer par derrière. Glen sait qu'il est perdu s'il le quitte des yeux ne serait-ce qu'une seconde, mais l'autre pitbull, la femelle, continue à labourer de ses crocs les jambes de Joan. Alors, tout en continuant à faire face au mâle, il se rapproche suffisamment de la chienne pour lui assener un violent coup sur l'échine. Elle pousse un hurlement de douleur et bat en retraite. Les chiens se mettent à deux pour traquer Glen. Surtout, ne les laisse pas passer derrière toi, se dit-il. Debout devant Joan, il fait tournoyer le câble comme un lasso. Tout à coup, comme obéissant à un signal, les chiens font demi-tour et contournent la haie à toute vitesse. Glen devine immédiatement leurs intentions. «Kim! hurle-t-il. Monte dans la camionnette. Vite! Ils arrivent. » Il fait face à un terrible dilemme. Son instinct lui dicte de courir protéger sa femme, mais, laissée à elle-même, Joan ne survivra pas à une nouvelle attaque. Il ne lui reste qu'à espérer que Kim aura le temps de se réfugier dans la camionnette. Il soulève Joan par les épaules et la traîne vers sa maison. Kim tient Danielle dans ses bras, quand elle entend l'avertissement de Glen. Les pitbulls retraversent la rue, et une dizaine de spectateurs remontent précipitamment dans leur voiture. Elle a, elle aussi, une terrible décision à prendre. Si elle se lève et abandonne Danielle, le mouvement va attirer les chiens, qui achèveront leur victime. Si elle reste, elle risque de subir le même sort. Mais, soudain, les yeux de Danielle se révulsent, et elle s'évanouit. Tant qu'elle ne bouge pas, ils ne l'attaqueront pas, se dit Kim. Elle prend une grande respiration, plonge vers la portière ouverte de la camionnette, la claque derrière elle et s'effondre sur le siège, tremblante de peur. A son grand soulagement, elle constate que les chiens n'accordent pas la moindre attention au corps inerte de Danielle. Dans l'allée, Allan Lavallee klaxonne et hurle de toutes ses forces pour les distraire. Une minute plus tard, Kim pousse une exclamation d'horreur: Danielle commence à s'agiter. «Ne bougez pas! lui crie-t-elle. Restez tranquille!» Mais la jeune femme s'assoit, à demi consciente, et Kim ne peut que regarder, impuissante, les pitbulls bondir vers elle. La femelle attaque Danielle à la tête, lui arrachant l'oreille gauche. Le mâle lui déchire le haut du dos. Tous les deux s'acharnent sur la victime. «Oh! S'il vous plaît, que quelqu'un l'aide!» sanglote Kim. Elle voit alors son mari passer en courant. Galvanisé par l'adrénaline, Glen s'interpose. «Lâchez-la», hurle-t-il en abattant son câble sur les chiens. Sous la violence des coups, le mâle laisse tomber la tête de Danielle. Au tour de la femelle, maintenant. Glen l'atteint aux hanches, et elle aussi bat en retraite. Mais les deux fauves se regroupent autour de lui, cherchant une ouverture. Danielle, en proie à une souffrance terrible, s'accroche à la clôture, tandis que Glen lui sert de rempart. «Ne m'abandonnez pas», le supplie-t-elle. -- N'ayez pas peur», lui dit-il. Les chiens se rapprochent, et Glen lève sa rallonge électrique, prêt à frapper. Il faut que je le couvre, se dit Allan dans sa voiture. Il recule sur la pelouse et se dirige à angle droit vers les pitbulls. «J'arrive!» crie-t-il, en fonçant sur les deux bêtes dans l'espoir de les écraser contre la clôture. Mais, rapides comme l'éclair, ils contournent l'avant de la voiture et essaient de planter leurs crocs dans le pare-chocs et les pneus. Soulagé par l'intervention d'Allan, Glen surveille la scène en tentant de prévoir le prochain mouvement des chiens. Cela fait 15 minutes que Joan Dupre a appelé le 911, mais on dirait un siècle. Les chiens courent vers l'arrière de la voiture, mais Allan leur coupe le chemin en reculant sa voiture. Ils repartent à fond de train vers l'avant, et il se dépêche d'avancer à nouveau. Ils ont bien failli passer, mais voilà qu'une camionnette arrive à son tour à toute allure sur la pelouse. Un autre conducteur a compris le but de la manœuvre et vient lui prêter main-forte. Les deux véhicules remplissent maintenant l'allée, et les chiens n'arrivent pas à les contourner. Chaque fois qu'ils tentent leur chance, les conducteurs avancent ou reculent pour les intercepter. Gyrophare allumé, une voiture de police arrive sur les lieux. L'agent Brent Kelly aperçoit Danielle gisant dans une mare de sang et se dirige vers les chiens. Un pompier en congé, qui passait là par hasard, court rejoindre Glen agenouillé près de Danielle. «Je m'occupe d'elle, dit-il. -- D'accord », répond Glen. Sa rallonge à la main, il se précipite à la rencontre de l'agent. Il ne se rend pas compte du danger, se dit-il. «Sortez votre pistolet, crie Kim au policier. Les chiens vont vous attaquer dès qu'ils vous verront.» Le policier dégaine son semi-automatique et s'avance à côté de la voiture d'Allan Lavallee. Les chiens l'aperçoivent et chargent immédiatement. Il vise la femelle, tire et rate. Même chose avec le mâle, qui sent cependant que les rôles se sont inversés et prend la fuite en sautant par-dessus la clôture. La femelle, elle, continue d'attaquer. Brent Kelly fait feu à nouveau. Atteinte à la poitrine, la chienne est projetée sur le dos, en apparence inanimée, mais, à la stupéfaction du policier, elle se retourne sur ses pattes et repart à l'attaque. Il tire encore. Cette fois, elle ne bouge plus. Tandis qu'on emmène les trois victimes à l'hôpital, Glen passe son bras autour de Kim et jette la rallonge dans la camionnette. Son survêtement est trempé de sang et ses mains tremblent. «Allons-nous-en», dit-il. Le policier pénètre dans la maison du propriétaire des chiens et découvre un troisième pitbull dans la lingerie. Quant au mâle, on le retrouvera plus tard caché dans une haie, trois pâtés de maisons plus loin. Il sera abattu la journée même. Danielle Ovenden a subi 300 points de suture et des mois de chirurgie plastique. Joan Dupre a eu besoin de 260 points de suture au visage, au bras droit et aux jambes. Glen Nikkel a reçu la Médaille de la bravoure pour avoir sauvé la vie de Danielle Ovenden et de Joan Dupre. Cette dernière et Allan Lavallee ont également été honorés. Nick Page, le propriétaire des pitbulls, a écopé d'une amende de 1200 $, plus 300 $ pour une précédente attaque de ses chiens contre un enfant. On lui a permis de garder le pitbull trouvé dans la maison, et le juge a refusé de lui interdire la possession de pitbulls pendant deux ans, comme le demandait le procureur.
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