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Cela ne surprendra guère, dans le combat théorique ranimé par la recherche de la «sortie de crise» qui oppose les fidèles de David Ricardo aux thuriféraires de John Maynard Keynes, le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, campe fermement dans le camp des premiers. A l'occasion du récent séminaire de Jackson Hole, camp d'été annuel des banquiers centraux de la planète, le primus inter pares des «gnomes de Francfort» a tracé une perspective d'économie politique pour les dix prochaines années inspirée du père de l'école «classique» ou «ricardienne». En résumé: la croissance stable et porteuse d'emplois est au bout de la cure d'assainissement que la crise impose (enfin?) à tous les abonnés à l'incontinence financière, gouvernements, banques, entreprises ou ménages.
Shirakawa (Banque du Japon), Trichet (BCE) et Bernanke (Fed) à Jackson Hole, le 21 août.
Shirakawa (Banque du Japon), Trichet (BCE) et Bernanke (Fed) à Jackson Hole, le 21 août.© Reuters
Cette édition 2010 du rassemblement, organisé par la Fed de Kansas City dans l'ombre fellinienne du massif du Grand Teton, a d'ailleurs donné lieu à une curieuse inversion des rôles. Alors que le professeur d'économie Ben Bernanke, président de la Réserve fédérale des Etats-Unis, bornait son propos à une analyse de la conjoncture (elle est mauvaise) et des réponses toujours possibles de la politique monétaire (l'espoir fait vivre!), le praticien Trichet (pas économiste mais ingénieur des Mines et inspecteur des finances) délivrait une sorte de manifeste du banquier central pour la seconde décennie du XXIe siècle, étayé par trois pages de bibliographie et de références.
Quand il passe du rôle de pompier à celui de vigie, le patron de la BCE voit pour les «économies avancées» un avenir consacré à «traiter l'héritage des excès et des déséquilibres accumulés aux cours des décennies antérieures par les ménages, les entreprises et les institutions financières – en particulier l'expansion de la dette, la montée en puissance du risque et l'augmentation de l'effet de levier». «Symptôme» de ces déséquilibres, la crise y a ajouté une quatrième dimension: «une croissance importante et rapide de la dette publique».
Pendant la période dite de la «Grande Modération», ce «calme avant la tempête» dixit Trichet aujourd'hui, qui s'achève à l'été 2007 dans la crise des «subprime», les bénéfices de la dérégulation et de l'innovation financière ont masqué «les moteurs cachés de la croissance excessive du crédit, qui était aussi une façon de corriger les conséquences macroéconomiques de l'inégalité au sein de la société». Dans de nombreux pays industrialisés, l'endettement des ménages a atteint ou dépassé le seuil record de 100% du revenu disponible tandis que les entreprises non financières, aux Etats-Unis et en Europe, voyaient le ratio de leur endettement bondir de 65% à 75-80% du PIB. Quant aux banques... #
L'inflation n'est pas la solution
«La crise a mis un coup d'arrêt brutal à l'accumulation de dettes privées» mais, plans de relance et de sauvetage des banques obligent, «l'effet de levier a commencé à grossir dans le secteur public». Des déficits budgétaires records en temps de paix, une dette gouvernementale qui prend 20 points de pourcentage en moyenne en quatre ans dans la zone euro, entre 35 et 45 points respectivement aux Etats-Unis et au Japon. Et, cerise sur le gâteau, «la réponse à la crise a conduit à une augmentation considérable de la taille des bilans des banques centrales», qui ont plus que doublé dans le cas de la Fed et de la BCE.
Sortir «progressivement» de cette énorme gueule de bois financière est, selon Jean-Claude Trichet, le «défi de la décennie à venir» car «le fardeau de la dette porte la responsabilité ultime dans le ralentissement de la reprise économique» puisque les ménages mais aussi les entreprises (et les institutions financières parfois sous la contrainte) ont réagi en augmentant leur taux d'épargne au détriment de la consommation.
Que faire ? Des différentes purges possibles, le président de la BCE en exclut une d'emblée: «la répudiation de la dette dans les pays industrialisés». Tout dépend si on inclut la Grèce dans ce club mais Jean-Claude Trichet, qui a déjà mangé son chapeau à plusieurs reprises ces derniers temps, prend ici un risque, celui d'être démenti. Resteraient donc l'inflation, l'accoutumance et la croissance.
La première n'est pas souhaitable, on s'en doutait un peu. «L'histoire de la déstabilisation de la monnaie à travers l'hyperinflation a été désastreuse partout. Même avant d'atteindre des niveaux extrêmement élevés, l'inflation surprise produit une redistribution arbitraire de la richesse et impose un fardeau à ce qui ne sont pas préparés, spécialement les plus faibles», affirme le patron de la BCE. L'inflation, impôts sur les pauvres, disait Fernando Henrique Cardoso, le président brésilien qui en purgea son pays.
Derrière la deuxième option, on reconnaîtra les keynésiens: «Plutôt que d'avancer dans le désendettement, il faut encourager le supplément de dépense pour soutenir la croissance à court terme», résume Jean-Claude Trichet. «Je pense qu'adopter ce point de vue serait très dangereux pour nos économies», estime-t-il. Et d'expliquer: «Il y a un exemple très parlant des conséquences du choix de vivre avec la dette: le Japon des années 90», celui de la «décennie perdue» parce que l'assainissement du système bancaire a été sans cesse différé.
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La dette plombe la croissance
Au contraire, la théorie et l'observation du réel enseignent qu'«une charge d'endettement excessive – qu'elle concerne le secteur privé, les ménages ou le secteur public – pèse sur la dépense et par conséquent étouffe la croissance», affirme Trichet. Et de reprendre à son compte le raisonnement qui est à la base des «équivalences ricardiennes» appliquées à l'envolée de la dette publique: «Les entreprises et les ménages savent qu'en fin de compte ils devront supporter les conséquences des mesures douloureuses nécessaires pour réduire la dette.» Ce qui veut dire, réduction des investissements pour les premières, de la consommation pour les seconds et croissance réduite. «Dans les chiffres, insiste le président de la BCE, on trouve la preuve de l'existence d'une association négative entre le niveau de la dette publique et de la croissance induite du PIB, qui est particulièrement évidente à des niveaux élevés d'endettement.»
Et il existe, dans un tel contexte, un remède que Trichet considère comme pire que le mal, la «répression financière» qui consisterait à «contraindre par des mesures réglementaires le secteur financier et/ou les ménages à détenir des obligations gouvernementales à des taux d'intérêts bas ou même négatifs». Une telle politique aboutirait à consolider par la contrainte le phénomène bien connu d'expulsion des emprunteurs privés au bénéfice de la puissance publique. Pour l'investissement et la croissance, on peut rêver mieux. Sans compter qu'en économie ouverte, l'exercice d'une telle contrainte est problématique, sauf à revenir au contrôle des changes et des mouvements de capitaux.
Alors, bien sûr, «la solution la plus attrayante à l'intoxication par la dette est évidemment d'obtenir une forte croissance économique», qui permet «d'élever la valeur nette des ménages et des entreprises, réduisant ainsi leur endettement». «Une croissance économique solide dope également les recettes du gouvernement et réduit les dépenses, particulièrement quand existent d'importants stabilisateurs automatiques, conduisant à une baisse rapide du ratio de la dette publique par rapport au PIB.»
C'est ce que la période des Trente Glorieuses a démontré à l'échelle de toute l'Europe occidentale, même si Trichet ne cite que l'exemple particulièrement éclairant du Royaume-Uni, dont la dette publique retombera de 240% du PIB au sortir de la Seconde Guerre mondiale à 60% au début des années 70. Ce qui soulève aujourd'hui plusieurs questions: les taux d'intérêts peuvent-ils rester durablement bas sans recourir, comme à l'époque, à la «répression financière»? L'Europe peut-elle faire remonter ce fameux taux de croissance potentielle (autour de 2% dans le meilleur des cas), et à quelles conditions, même s'il ne faut pas rêver à un retour du «miracle économique» de l'après-guerre?
Le cercle vertueux de l'assainissement budgétaire
Dans la pratique, pour revenir au plafond de 60% inscrit dans le Pacte de stabilité et de croissance de l'Union économique et monétaire, la dette publique en Europe doit baisser globalement de 30 %. Cela a déjà été fait dans un passé récent (avec comme objectif justement l'entrée dans l'UEM) par la Belgique, l'Irlande ou l'Espagne mais dans un contexte de réduction des taux d'intérêts alors que leur niveau actuel, déjà exceptionnellement bas, prive les gouvernements de ce levier.
Reste par conséquent, selon le président de la BCE, «l'assainissement budgétaire» par réduction de la dépense et/ou l'augmentation de la recette. Faut-il, comme le pensent les keynésiens, attendre le retour éventuel de la croissance pour imposer ce traitement à une économie encore trop fragile? Selon Trichet, «le point de vue strictement ricardien peut fournir une évaluation moyenne plus raisonnable des effets probables d'un assainissement. Pour une dépense donnée, un basculement de l'emprunt vers la taxation ne doit pas avoir d'effet sur la demande réelle puisqu'il s'agit simplement de remplacer un fardeau fiscal futur par une charge immédiate».
Au contraire, l'engagement de l'effort d'assainissement budgétaire peut, estime le président de la BCE, enclencher un processus vertueux. Le secteur privé anticipe une baisse des impôts à terme, ce qui encourage la consommation et l'investissement. Recourant à un parfait oxymore, Trichet estime que «des restrictions budgétaires expansionnistes se manifestent quand les effets vertueux sont assez forts pour compenser les conséquences négatives de la demande publique». Et d'ajouter que «certaines preuves suggèrent que ce résultat n'est pas seulement une curiosité théorique».
D'ailleurs, les gouvernements des démocraties avancées ont-ils vraiment le choix de retarder l'ajustement budgétaire? Jean-Claude Trichet rappelle qu'ils sont sous la surveillance de marchés sujets à «des mouvements amples et soudains» et qui peuvent réagir «en poussant fortement à la hausse les primes de risque sur les obligations gouvernementales quand la situation budgétaire n'est pas considérée comme crédible à long terme».
Mais, souligne le président de la BCE, «la ponctualité ne signifie pas nécessairement que toutes les mesures soient mises en œuvre immédiatement. Elle implique plutôt la présentation en temps utile d'un plan à long terme crédible». «Avec une feuille de route crédible, et une application pas à pas des mesures de restriction qu'elle prévoit, l'incertitude diminue et peut même disparaître complètement», conduisant l'économie sur le chemin d'une reprise durable.
L'«apolitisme économique» du banquier central
L'assainissement lui-même doit être bien ciblé, ignorant les expédients de court terme (ventes ou locations d'actifs) au profit de changements structurels. Ici encore, «la recherche suggère que les assainissements budgétaires ciblant les réductions des dépenses et de la masse salariale du secteur public peuvent mieux réussir que les consolidations fondées sur des hausses d'impôt», souligne Trichet. En particulier quand la hausse de la pression fiscale conduit à une compensation qui va venir peser sur les coûts unitaires de production. «De fait, les déséquilibres budgétaires et la perte de compétitivité vont souvent de pair», ajoute-t-il. Ce que l'histoire récente de la Grèce, entre autres exemples, tendrait en effet à confirmer.
Les banques centrales peuvent-elles aider les démocraties avancées à sortir de cette passe très difficile ? Oui, mais..., répond le président de la BCE. Elles l'ont fait dans l'urgence, depuis l'été 2007, rappelle le président de la BCE. Et le feraient de nouveau si nécessaire, dans une situation globale qui se caractérise par un «degré sans précédent d'incertitude», dans laquelle une crise «se manifestera sous une forme qui ne peut pas être anticipée en détails». Elles doivent être prêtes à agir très vite, les crises étant devenues «lorenziennes», «un battement d'ailes de papillon pouvant provoquer des ouragans».
Toutefois, les mesures dites «non conventionnelles» (taux d'intérêts voisins de zéro, assouplissement quantitatif, etc.) resteront subordonnées à l'objectif de moyen terme. «Une orientation de stabilité des prix à moyen terme crédible est la meilleure contribution que les banques centrales peuvent apporter à une croissance durable et stable», insiste Trichet. Ces mesures non conventionnelles ne doivent pas avoir d'autre objectif que de préserver «un canal de transmission pour la politique monétaire, même dans des circonstances difficiles».
Autrement dit, la politique monétaire ne pouvait pas être, n'a pas été et ne sera pas davantage à l'avenir un substitut aux actions de préventions, de régulation et de réforme structurelle qui relèvent du politique. C'est une position que les banquiers centraux devront défendre à l'avenir, à leurs risques et périls. «Ce que j'ai appelé ‘l'économie apolitique' de nos décisions, y compris les plus difficiles, sera plus important que jamais dans un environnement où les contrefactuels sont pratiquement impossibles à communiquer.» A condition de comprendre la langue des physiciens, que Trichet affectionne, les gouvernements voulant faire pression sur les banques centrales sont avertis. Pour ce qui concerne la BCE en tout cas.
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