Citation :
Il ne peut y avoir de moyen mystérieux pour résoudre les problèmes financiers d’un
gouvernement ; s’il a besoin d’argent, il doit se procurer cet argent en le prélevant par l’impôt
sur les citoyens (ou, sous certaines conditions, en l’empruntant à ceux qui ont de l’argent).
Mais beaucoup de gouvernements, nous pouvons même dire la plupart des gouvernements,
pensent qu’il y a un troisième moyen d’obtenir la monnaie désirée, c’est de l’imprimer, tout
simplement.
Si le gouvernement veut réaliser quelque chose d’avantageux — si par exemple il désire
construire un hôpital — le moyen de trouver l’argent nécessaire à ce projet est de lever la
somme sur le contribuable et de la consacrer à la construction projetée. Dans ce cas, il ne
se produira pas de « perturbation des prix », parce que lorsque le gouvernement prélève les
sommes et construit l’hôpital, les citoyens, une fois l’impôt payé, sont obligés de restreindre
leur dépense. Le contribuable individuel, lui, est bien forcé de réduire soit sa consommation,
soit ses investissements, soit son épargne liquide. Le gouvernement se présentant sur le marché
comme acheteur, remplace le citoyen individuel ; le citoyen achète moins pendant que le gou-
vernement achète davantage. Le gouvernement, bien entendu, n’achète pas toujours les mêmes
biens que le citoyen aurait achetés, mais dans l’ensemble, il ne se produit pas de hausse des
prix consécutivement à la construction d’un hôpital par l’État.
J’ai choisi cet exemple d’un hôpital parce que les gens disent parfois : « Il y a une différence,
si le gouvernement emploie ses fonds pour de bons objectifs ou pour de mauvais objectifs ».
Mais j’entends supposer que le gouvernement emploie toujours la monnaie qu’il a fait im-
primer, pour des objectifs les meilleurs possibles, des objectifs sur lesquels nous sommes tous
d’accord. Car ce n’est pas la façon dont l’argent est dépensé, mais ma façon dont il est obtenu
qui provoque les conséquences que nous appelons inflation, conséquences que la majorité des
gens dans le monde d’aujourd’hui ne considèrent pas comme bénéfiques.
Par exemple, sans qu’il y ait inflation, le gouvernement pourrait utiliser l’argent levé par
l’impôt pour recruter de nouveaux fonctionnaires, ou pour payer mieux ceux qu’il emploie
déjà. Alors ces gens dont les appointements ont augmenté, sont en mesure de dépenser da-
vantage. Quand le gouvernement prend de l’argent au contribuable et l’emploie pour relever
les salaires de son personnel, les contribuables ont moins à dépenser mais les fonctionnaires
en ont davantage. Les prix en général ne monteront pas.
Mais si ce que le gouvernement distribue ainsi ne provient pas des recettes fiscales, si c’est
simplement de la monnaie imprimée en supplément, cela signifie que certaines personnes
auront en poche davantage de monnaie alors que toutes les autres en auront autant qu’avant.
Les gens qui reçoivent cette monnaie fraîchement créée vont être en compétition avec les
acheteurs qui étaient déjà sur le marché. Et comme il n’y a pas en vente plus de choses
qu’avant, alors qu’il y a davantage de monnaie offerte — comme il y a des gens qui désormais
peuvent acheter aujourd’hui plus qu’ils ne pouvaient acheter hier — il y aura une demande
plus forte pour la même quantité de biens en vente. Par conséquent, les prix auront tendance
à monter. Il n’y a pas moyen d’éviter cela, quel que soit l’U.S.A.ge fait de cette monnaie
nouvellement émise.
Il y a plus important encore ; cette tendance des prix vers la hausse va se communiquer de
proche en proche ; ce n’est pas un mouvement global, vers le haut, de ce qu’on a appelé le
« niveau des prix ». Il ne faut jamais se servir de cette expression métaphorique, le « niveau »
des prix. Lorsque les gens parlent d’un « niveau » des prix, ils ont à l’esprit l’image d’un
liquide dont le niveau monte ou descend selon que sa quantité augmente ou diminue ; mais
le niveau d’un liquide dans un récipient monte ou descend de la même hauteur en tous ses
points. En ce qui concerne les prix, il n’y a rien qu’on puisse appeler leur « niveau ».
Les prix ne varient pas tous ensemble dans la même proportion. Il y a toujours des prix
qui changent plus rapidement, qui montent ou baissent plus vite que les autres prix. Et il y a
une raison à cela.
Considérez le cas d’un employé de l’État qui a reçu de cette nouvelle monnaie émise en
supplément. Les gens n’achètent pas aujourd’hui exactement les mêmes articles qu’hier, et dans
les mêmes quantités. La monnaie additionnelle que le gouvernement a imprimée et introduite
sur le marché n’est pas employée à acheter toutes les denrées et services. On l’emploie pour
acheter certains articles, dont le prix tendra à monter, pendant que d’autres articles resteront
au prix antérieur. Ainsi, quand l’inflation débute, des groupes différents de la population s’en
trouvent affectés de différentes façons. Ceux d’entre ces groupes qui reçoivent les premiers la
monnaie supplémentaire ont un avantage momentané.
Lorsqu’un gouvernement recourt à l’inflation pour faire la guerre, il doit acheter des mu-
nitions, et les premiers à recevoir la monnaie additionnelle sont les industries fabriquant des
munitions et les gens qui travaillent dans ces industries. Ces groupes sont alors dans une po-
sition très favorables. Les profits et les salaires y sont plus élevés, leurs affaires se développent.
Pourquoi ? Parce qu’ils ont été les premiers à encaisser la monnaie émise. Et ayant maintenant
plus d’argent à leur disposition, ils achètent. Ils achètent à d’autres gens, qui fabriquent et
vendent ce dont ont envie les gens qui font des munitions.
Ces fournisseurs forment un second groupe. Et ce second groupe considère que l’inflation
est une chose excellente pour les affaires. Pourquoi pas ? N’est-ce pas merveilleux que de vendre
davantage ? Par exemple, un propriétaire de restaurant à proximité de l’usine de munitions se
dit : « Tout va très bien ! Les ouvriers et les employés de cette usine ont plus d’argent, et ils
sont bien plus nombreux qu’avant ; ce sont des clients fidèles de mon restaurant ; j’en suis bien
content. » Il ne voit aucune raison de penser autrement.
La situation est celle-ci : les gens auxquels la monnaie émise arrive en premier ont main-
tenant un revenu plus élevé, et ils peuvent encore se procurer nombre d’articles et de services
à des prix qui correspondent à l’état antérieur du marché, à la situation existant à la veille de
l’inflation. Ils sont donc dans une position très favorable.
Ainsi l’inflation se répand petit à petit, d’un groupe de la population à d’autres. Et tous
ceux auxquels la monnaie additionnelle parvient dans les premiers temps de l’inflation en sont
avantagés parce qu’ils peuvent encore acheter certains biens à des prix établis dans la période
antérieure, et traduisant l’ancienne relation d’échange entre la monnaie et les marchandises.
Seulement il y a d’autres groupes dans la population, et à ceux-là la monnaie additionnelle
ne parvient que beaucoup plus tard. Ces gens-là sont dans une situation défavorable. Avant
que la monnaie additionnelle ne leur parvienne, ils sont obligés de payer plus cher qu’avant
beaucoup de choses — ou pratiquement toutes les choses — qu’ils avaient l’habitude d’acheter,
alors que leur revenu n’a pas changé, qu’il n’a pas augmenté proportionnellement.
Considérez par exemple un pays comme les États-Unis pendant la Seconde Guerre mondi-
ale ; d’une part, l’inflation à ce moment-là favorisait les ouvriers métallurgistes, les industries
d’armement, les fabricants de canons, pendant que d’autre part elle portait un dommage
à d’autres groupes de la population. Et ceux qui supportaient les plus lourds désavantages
étaient les enseignants et les membres du clergé.
Comme vous le savez, un membre du clergé est une personne très modeste qui ne doit pas
trop parler d’argent. Les enseignants, de même, sont des personnes dévouées qui sont censées
penser plus à l’éducation des jeunes qu’à leurs propres appointements. En conséquence, les
instituteurs et les pasteurs furent parmi les plus pénalisés par l’inflation, car les diverses écoles
et églises furent les dernières à comprendre qu’il fallait reconsidérer leurs salaires. Lorsque
les conseils paroissiaux et les associations de soutien des écoles s’aperçurent enfin que, après
tout, l’on devrait bien aussi améliorer le revenu de ces personnes dévouées, les pertes qu’elles
avaient subies dans l’entre-temps restèrent à leur charge.
Pendant longtemps, elles durent acheter moins qu’avant, réduire leur consommation d’ali-
ments les meilleurs et les plus chers, retarder leurs dépenses d’habillement — parce que les prix
de ces objets avaient déjà été rajustés en hausse pendant que leurs revenus, leurs traitements,
ne l’avaient pas encore été. (Cette situation a changé considérablement maintenant, au moins
pour les enseignants.)
Il y donc toujours divers groupes dans la population, que l’inflation affecte diversement.
Pour certains, l’inflation n’est pas tellement un mal ; ils demandent même qu’elle continue,
parce qu’ils sont les premiers à en profiter. Nous verrons, dans la leçon suivante, pourquoi
cette inégalité dans les conséquences de l’inflation affecte de façon vitale les politiques qui
conduisent à l’inflation.
Dans le cours des changements entraînés par l’inflation, nous avons des groupes qui sont
avantageux et des groupes qui réalisent directement des profits. Je n’emploie pas le terme de
profits pour en faire reproche à ces gens, car s’il y a quelqu’un à blâmer, c’est le gouvernement
qui a été établi l’inflation. Et il y a toujours des gens qui sont partisans de l’inflation parce
qu’ils comprennent ce qui va se passer plus tôt que les autres. Leurs profits à cette occasion
tiennent au fait qu’il y aura nécessairement inégalité dans les répercussions de l’inflation.
Le pouvoir peut penser que l’inflation —en tant que moyen de fiscalité inavouée — est
préférable à l’impôt, qui est toujours impopulaire et malcommode. Dans beaucoup de grandes
et riches nations les législateurs ont souvent discuté, pendant de nombreux mois, les diverses
modalités de nouveaux impôts qui étaient devenus nécessaires parce que le parlement avait
décidé d’augmenter les dépenses. Ayant examiné les diverses méthodes de prélever les fonds
par l’impôt, l’on a finalement décidé qu’il était probablement plus indiqué de la faire par
l’inflation.
Mais bien entendu, on n’a pas parlé d’inflation. Le politicien au pouvoir qui se prépare
à y recourir n’annonce pas « je vais procéder à une inflation ». Les méthodes techniques
employées sont si complexes que le citoyen ordinaire ne se rend pas compte qu’elle est déjà
en marché.
L’une des plus gigantesques inflations de l’histoire se produisit dans le Deuxième Reich
allemand après la Première Guerre mondiale. L’inflation n’avait pas été si importante pendant
la guerre même ; ce fut l’inflation après les hostilités qui s’acheva en catastrophe. Le gouverne-
ment n’a jamais dit « Nous allons faire de l’inflation ». L’État emprunta simplement de l’argent
très indirectement à la banque centrale. Le gouvernement n’avait pas à s’inquiéter de la façon
dont la banque se procurerait l’argent pour le lui donner : elle l’imprimait tout simplement.
Aujourd’hui, les techniques inflationnistes sont compliquées par le fait de la monnaie-
chèques. Elle implique une technique différente, mais le résultat est le même. D’un trait de
plume, le gouvernement crée de la monnaie par ordre, gonflant ainsi la quantité de monnaie
et de crédit. Le gouvernement donne simplement un ordre, et la monnaie-miracle est là.
Au début, le gouvernement ne s’inquiète pas du fait qu’il y a des perdants, la montée des
prix ne lui cause aucune appréhension. Les législateurs trouvent le système extraordinairement
pratique. Mais cet admirable système a un défaut radical : il ne peut pas durer. Si l’inflation
pouvait se répéter indéfiniment, il n’y aurait aucune raison de dire aux gouvernants de ne pas
s’en servir. Mais la chose certaine en ce qui concerne l’inflation, c’est que tôt ou tard, elle
devra s’arrêter. C’est une politique qui ne peut être permanente.
À la longue, l’inflation prend fin par l’effondrement de la monnaie légale, qui est une
catastrophe, analogue à celle qu’on connue les Allemands en . Le août , la valeur
du dollar était de marks et pfennigs. Neuf ans et trois mois plus tard, en novembre ,
le dollar était coté à milliards millions de marks. En d’autres termes, le mark ne valait
plus rien, il n’avait absolument aucune valeur.
Il y a quelques années, un auteur célèbre écrivait « à long terme, nous sommes tous morts ».
C’est une vérité évidente, quoique triste. Mais la question pratique est de savoir combien de
temps durera le court terme ? Au dix-huitième siècle vivait une dame fameuse, Madame de
Pompadour, à qui l’on prête ce mot : « Après nous, le déluge ». Madame de Pompadour eut du
moins la chance de mourir dans le court terme. Mais sa remplaçante au même poste, Madame
du Barry, survécut au court terme et fit décapitée au long terme. Pour bien des gens le « long
terme » devient rapidement le court terme, et d’autant plus court que l’inflation a déjà duré
plus longtemps.
Combien le long terme peut-il durer ? Combien de temps une banque d’émission peut-elle
continuer à faire de l’inflation ? probablement aussi longtemps que les gens restent persuadés
que le gouvernement, tôt ou tard mais en tout cas pas trop tard, s’arrêtera d’imprimer de la
monnaie et donc de faire diminuer la valeur de chaque unité monétaire.
Lorsque les gens cessent de croire cela, lorsqu’ils comprennent que le gouvernement ira
de plus en plus loin sans aucune intention de s’arrêter, alors ils commencent à réaliser que
les prix de demain seront plus hauts que ceux d’aujourd’hui. Et ils se mettent à acheter à tout
prix, ce qui fait que les prix montent à des hauteurs telles que le système monétaire s’écroule.
Je cite cet exemple de l’Allemagne, parce que le monde entier l’a vu se dérouler. De nom-
breux livres ont décrit les événements de cette époque. (Bien que je ne sois pas Allemand, mais
Autrichien, j’ai vu tout cela de l’intérieur : en Autriche, la situation n’était pas très différente
de celle de l’Allemagne ; l’une et l’autre n’étaient d’ailleurs pas très différentes de celles de
plusieurs autres pays d’Europe). Pendant plusieurs années, les Allemands avaient cru que leur
inflation n’était qu’une affaire temporaire, qu’elle finirait par s’arrêter un jour prochain. Ils
pensèrent de la sorte pendant neuf ans presque, jusqu’à l’été de . Finalement, ils se mirent
à douter. L’inflation persistant, les gens pensèrent qu’il était plus prudent d’acheter tout ce
qu’ils pouvaient trouver, au lieu de garder de l’argent en poche. En outre, ils se dirent qu’il
était contre-indiqué de consentir des prêts en monnaie, et que s’endetter était une excellente
idée. Ainsi l’inflation nourrissait elle-même l’inflation.
Cela continua en Allemagne exactement jusqu’au Août . Les multitudes avaient
vécu dans l’illusion que la monnaie inflationniste était la vraie monnaie, et découvraient que
les choses avaient changé. À cette extrémité de l’inflation, en Automne , les entreprises
allemandes payaient leurs salariés chaque matin d’avance, pour la journée. Et l’ouvrier arrivait
à l’usine avec sa femme, lui remettait son salaire — tous les millions qu’il recevait — sans
perdre un instant. Et l’épouse immédiatement allait dans un magasin acheter quelque chose,
n’importe quoi. C’est qu’elle avait compris comme presque tout le monde à l’époque, que du
jour au lendemain le mark perdait la moitié de son pouvoir d’achat. L’argent fondait dans la
poche des gens comme un morceau de chocolat sur un poêle allumé. Cette ultime phase de
l’inflation allemande ne dura pas longtemps ; au bout de quelques jours le cauchemar s’acheva :
la mark n’avait plus de valeur, et il fallait établir une nouvelle monnaie légale.
|