Citation :
Les dessous des cartes de la crise libanaise actuelle 21 mai 2008 Bernard Mikael
Est-ce un coup d’état du Hezbollah,
Une désobéissance civile,
L’opposition a-t-elle retourné ses armes vers l’intérieur ?
Les réponses sont souvent contradictoires, selon si elles proviennent de la coalition gouvernementale et sa presse alliée, ou de l’opposition.
Pour répondre clairement à ces questions, une analyse de l’historique de la crise actuelle permet de comprendre les « dessous des cartes ».
Deux projets divergents Sans parler des adjectifs qualificatifs qui sont employés d’une façon automatique loin d’être innocente –surtout par la presse française supposée être neutre- pour désigner le gouvernement « pro occidental et anti-syrienne » et l’opposition « pro syrienne et iranienne », il existe aujourd’hui deux projets en totale divergence. Le premier projet, celui de l’administration Bush, cherche à imposer une solution au ²discours israéliens et même arabe sur l’« obsolescence » de la résolution 194 des Nations Unies sur « le droit au retour » des réfugiés palestiniens.
Le projet Bush s’inscrit aussi dans un plus vaste projet de communautarisation de la région, celui d’abandonner la notion de nation dans les pays du « Grand Orient » et créer une région de communautés, en conflit permanent entre elles, et facilitant ainsi l’accès aux réserves de pétrole et assurant la sécurité de l’occident et l’état d’Israël. Le deuxième projet ou plutôt le non-projet, celui de la Syrie, de l’Iran et de leurs alliés, est tout simplement un « front de refus » au projet Bush. Le concours des circonstances a créé les diverses alliances entre ces deux pays idéologiquement différents et leurs alliés.
L’Iran chiite qui cherche à étendre son pouvoir sur la région a pris pour allié le Hezbollah libanais et le Hamas palestiniens. La Syrie de Bachar Al Assad qui s’est retrouvée isolée et pour qui le scénario de fin du conflit proposé par Bush n’inclut pas forcément le retour du plateau du Golan à la Syrie. Le Hezbollah est donc l’allié idéal pour combattre le projet Bush et s’opposer au projet du gouvernement libanais sunnite, totalement adhéré au projet Bush.
Le Hezbollah, une minorité chiite dans la région, a trouvé sa source d’armement et de fonds entre l’Iran et la Syrie, lui permettant la libération du sud du Liban occupé depuis des décennies.
Le gouvernement Siniora L’adhésion du gouvernement Siniora au projet Bush n’est plus un secret. Tout d’abord, il s’agit d’un gouvernement à influence sunnite et pour lequel l’implantation des réfugiés palestiniens sunnites et leur naturalisation par la suite basculera le rapport des forces en leur faveur et assied leur hégémonie sur le pouvoir au Liban pour toujours. Ce qui rentre dans le projet saoudien de « sunnitisation » de la région et l’éternel bras de fer iraniens/saoudiens ou chiite/sunnite d’une façon plus général.
Pour aboutir à l’implantation des palestiniens, et selon la constitution libanaise, ce projet nécessite une majorité parlementaire de 86 députés, soit le 2/3 du Parlement, une majorité gouvernementale de 20 ministres sur 30 et la signature du président de la république. D’ailleurs le fait d’avoir la majorité parlementaire permet d’élire le président et de former un gouvernement qui eux signent ses résolutions.
La base électorale des Hariri et leurs alliés ne permet pas d’avoir les 86 députés. Il faut d’abord une alliance avec une tierce partie, une loi électorale favorable et, surtout, écarter les chrétiens de cette alliance, très opposés à l’implantation des palestiniens au Liban, une question existentielle qui donne un coup de grâce à leur existence dans l’Orient.
D’où l’alliance quadruple faite en 2005 entre le Courant du Futur (Sunnite), le Parti Progressiste (Druze), Amal et le Hezbollah (tous les deux Chiites).
Cette étape, même très coûteuse, a garanti aux Hariri une majorité parlementaire leurs permettant de former un gouvernement sans « minorité de blocage ». A cette époque, le projet Haririen n’était pas visible. En 2005, et tout de suite après sa désignation, le gouvernement dissout le « Conseil Constitutionnel », seule institution capable d’abroger le mandat de quelques députés de la majorité élus illégalement et d’abroger une résolution gouvernementale anticonstitutionnelle (e.g l’implantation des réfugiés palestiniens)
A partir de ce moment, les Hariri commence une campagne d’isolation en vue de limoger le président Emile Lahoud opposé au projet Hariri. Cette campagne n’ayant pas abouti et le mandat du président Lahoud ayant expiré, il fallait désormais paralyser les institutions en vue de garder une main mise sur les pouvoirs puisque, selon la Constitution libanaise, en cas de vacances du poste de la présidence, c’est le premier ministre qui hérite de ces pouvoirs. Les forces constituant le gouvernement Siniora continuent dans son plan de paralysie des institutions :
Depuis 2005, forment leurs propres milices, les arment et les entraînent pour former un contre pouvoir au Hezbollah Arment et financent les groupuscules salafistes extrémistes comme Fath Al Islam, un autre contre pouvoir au Hezbollah Supportent implicitement Israel dans sa guerre contre le Hezbollah, en vue de son écrasement et devenir la première force militaire dans le pays Discréditent systématiquement l’armée libanaise, seule garante de l’équilibre libanais. La crise actuelle Le système politique libanais repose, depuis des centaines d'années, sur une coexistence entre les différentes communautés religieuses qui composent son tissu social. Plusieurs formules ont été élaborées au fil du temps afin d'assurer une participation équilibrée au pouvoir de ces différentes communautés et permettre ainsi une "vie commune" paisible et constructive. Toute atteinte à cet équilibre ne peut, par conséquent, que mettre en péril la paix civile et fragiliser le pacte de coexistence. Le cadre de cette relation entre les communautés au Liban est fixé par la constitution libanaise, promulguée en 1943 et modifiée après les accords de Taëf en 1989, à la sortie d'un long conflit. Cette constitution établit une sorte de contrat entre les trois principales communautés et repartit entre elles les responsabilités comme suit: les chrétiens seront représentés par la présidence de la république, les chiites par la présidence du parlement et les sunnites par la présidence du gouvernement. L'instance principale de direction du pays étant confiée au gouvernement tout entier qui est censé représenter toutes les communautés libanaises. Par conséquent, toute entorse à l'une des règles de ce contrat ou toute discrimination à l'une de ces communautés peut remettre en cause le fonctionnement du régime et l'équilibre du pouvoir. Dans ce sens, le gouvernement de Fouad Siniora n'a eu de cesse, depuis sa nomination en 2005, de violer cette Constitution et de menacer la "vie en commun" entre les libanais.
La feuille d’entente entre le Hezbollah et le Courant Patriotique Libre du Général Aoun représente un coup dur pour la coalition gouvernementale. Dans une nouvelle logique américaine de « diviser pour régner» (à travers le gouvernement Siniora), basée sur le communautarisme, l’entente entre chiites et chrétiens, soit deux tiers des libanais, met un coup de frein au projet américain. Il y eut ensuite la démission des ministres chiites du gouvernement Siniora. Par conséquent, le gouvernement devient illégitime. Selon l’Article 95 et Préambule de la Constitution : Atteinte au contrat de vie commune. Ces deux textes constituent la base de la philosophie adoptée par les libanais pour diriger ensemble leur pays, celle de la "démocratie consensuelle". Ils stipulent que le gouvernement doit représenter équitablement toutes les communautés. A défaut, il sera considéré illégitime.
Le gouvernement a commis aussi les violations suivantes: Article 19 : Paralysie du Conseil Constitutionnel Article 83 : Absence de budget annuel de 2006, 2007 et 2008 Articles 49 et 52 : Atteinte à la fonction du Président de la République Par conséquent, pour les deux tiers des libanais, le gouvernement Siniora est illégitime. Son pouvoir est bien restreint et est à la merci de l’opposition représenté par le CPL et le Hezbollah.
Pour équilibrer et redresser cette situation, l’opposition demande de se référer à la Constitution et donc au partage du pouvoir selon la Constitution libanaise. A la désobéissance civile ?? Tout a commencé début mai dernier. Les chaînes télévisées du pouvoir et ses milices engagent une grande campagne de propagande contre le réseau de télécommunications filaires appartenant au Hezbollah et contre Wafic Choukair, le chef de la sécurité de l'aéroport de Beyrouth, considéré comme un proche du Parti de Dieu. Le gouvernement illégitime se réunit (sunnite, druze et minorité chrétienne), le matin du 6 mai, à 4h00 –oui, 4h00 du matin- décide d’ouvrir une enquête sur ce réseau de télécommunications et d’engager des poursuites envers ceux que l’enquête désignerait comme responsables. Il s’agit, en d’autres termes, de la personne de Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah…
Le gouvernement veut contrôler ce système qui permet aux responsables du parti chiite de communiquer entre eux et de relier la banlieue sud de la capitale, où siège le parti, au sud du Liban, région où vivent la majorité des chiites… En d’autres termes, exposer le Hezbollah à tous les risques d’écoute de ses communications militaires. Un système qui lui a valu la victoire lors de la guerre de juillet 2006.
S’agit-il d’une résolution locale libanaise ou d’une résolution prise par procuration pour une puissance régionale ou internationale ?
Pourquoi le gouvernement Siniora expose-t il Hezbollah alors qu’il s’est engagé à le protéger, le défendre et lui assurer son armement … dans sa déclaration ministérielle faite en 2005 ?
Dès le lendemain, Hassan Nasrallah monte au créneau. « Ces décisions sont une déclaration de guerre, tonne-t-il. Il ne s'agit que d'un premier pas [...]. Après ils s'attaqueront à nos missiles et à l'ensemble de notre arsenal. [...] Nous avons le droit de nous défendre [...]. » Et il avertit : « La main qui touchera aux armes de la résistance sera coupée [...], celui qui tirera sur nous, nous tirerons sur lui, même s'il s'agit de nos frères. » Voilà qui est clair. Le Hezbollah est le seul parti libanais à avoir officiellement conservé une branche armée tant que le combat contre Israël n'est pas terminé (déclaration ministérielle du gouvernement « futuriste » faite en 2005).
Pourtant, à Beyrouth, les menaces d'Hassan Nasrallah ne sont pas véritablement prises au sérieux par le Premier ministre. La vie politique étant bloquée, nul ne prend plus de décision, Fouad Siniora n'a pas cru que le Hezbollah irait jusqu'à prendre les armes contre le gouvernement. Erreur de jugement ou volonté de mettre au pas le Parti de Dieu ? Les télécommunications du Hezbollah n'ont été qu'un prétexte.
Ce réseau de télécommunications existe depuis 1995 et a été étendu après le retrait israélien du Sud Liban en 2000. Pourquoi alors le gouvernement Siniora décide de lancer l’enquête la veille d’un mouvement ouvrier de la CGTL ? Pourquoi le gouvernement oppose ses milices aux manifestants de la CGTL, en positionnant leurs francs-tireurs le long du chemin de la manifestation et laisse ses milices attaquer les manifestants avec les bâtons de baseball et lancer les pierres pour les disperser, avant même l’intervention télévisée de Nasrallah l’après midi du jour même de la manifestation :
Le scénario le plus probable est celui d’un plan gouvernemental machiavélique : Durant une semaine avant la manifestation de la CGTL, le pouvoir et ses milices lance sa propagande contre le réseau de télécommunications filaires du Hezbollah. On attend et on mesure la réaction du Hezbollah concernant le démantèlement de son réseau :
S’il réagit positivement, un point sera marqué, Israël ou les services de renseignement peuvent maintenant s’attaquer aux cadres du Hezbollah, voire à la personne même de son Leader, Hassan Nasrallah. Si le Hezbollah réagit négativement, on mesurera la répercussion d’une telle résolution. Le matin même du mouvement ouvrier du 6 mai, le gouvernement Hariri annonce une résolution provocatrice d’investiguer sur le réseau filaire de télécommunications du Hezbollah. Lors de la manifestation du CGTL, le gouvernement déploie ses milices avec comme mission la provocation des manifestants en vue d’une dérive de la rue. Les milliers de manifestants vont répliquer à cette provocation répandant ainsi le chaos dans les rues de Beyrouth. Les milices actionneront les francs- tireurs et les hommes armés. Des victimes innocentes tomberont. La deuxième phase est alors lancée, en accusant le Hezbollah d’une réaction démesurée à la résolution gouvernementale, semant ainsi morts et terreurs dans les rues de Beyrouth, détournant ainsi ses armes vers les libanais. Le plan « haririen » est mis à exécution. Mais, mais… Ce plan ne fera pas long feu.
Ghassan Ghosn, secrétaire général du CGTL, et dès le déploiement des francs- tireurs sur les toits des immeubles et des milices gouvernementales dans les rues et dès les premières provocations, appelle à l’arrêt immédiat des manifestations et au retrait des manifestants, évacuant ainsi les rues de Beyrouth.
Les hommes armés du Hezbollah et de Amal -parti chiite de Nabih Berry, président du Parlement- prennent alors le relais. En 24 heures, les milices « haririennes » à Beyrouth sont désarmées, les armes trouvées à l’intérieur de leurs locaux sont livrées à l’Armée Libanaise. Le Hezbollah a détourné ses armes vers les libanais Oui, le Hezbollah a détourné ses armes. Mais, quand il s’agit de sa propre existence, tout être humain ou structure sera en devoir de réagir pour se protéger.
Par ailleurs, Hassan Nasrallah l’a dit : "Le réseau de télécommunications est vital pour la survie du Hezbollah et constitue une partie intégrante de nos armes…" et « On coupera la main à ceux qui touchent à nos armes ».
M. Siniora le savait. Volontairement ou non, il a essayé d’ébranler l’équilibre très fragile du pays et le mettre au bord de l’explosion.
Quelques soient les intentions, le résultat reste le même : 65 familles en deuil, plusieurs dizaines d’handicapés, des entreprises fermées, des employés au chômage…
Jusqu’où peut-on aller avec le jeu de la mort pour marquer quelques points…
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