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C’est l’histoire de deux soldats israéliens, un officier de carrière et un réserviste, qui ont en commun d’appartenir à l’un des mouvements les plus radicaux du monde juif. Le premier est le brigadier général David Bar Khalifa, commandant de la 36e division. Avant le lancement de l’invasion terrestre de la bande de Gaza, en octobre 2023, à la suite de l’attaque d’Israël par le Hamas, il galvanisait ses hommes en citant un texte biblique évoquant la vengeance et appelant à « pulvériser » la « parcelle maudite » d’où viendrait l’ennemi. Le second est le rabbin Avraham Zarbiv, qui officie dans la colonie d’Ariel, en Cisjordanie occupée. En janvier 2025, il se vantait sur une chaîne de télévision israélienne d’avoir détruit 50 bâtiments par semaine dans l’enclave palestinienne. Au printemps, ce religieux postait une vidéo de lui, aux commandes d’un bulldozer blindé D9, démolissant un bâtiment à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza. MM. Bar Khalifa et Zarbiv se réclament tous les deux de la nébuleuse Hardal, une excroissance du mouvement sioniste religieux, imprégnée de rigorisme ultraorthodoxe. Les adeptes de cette doctrine messianique investissent de plus en plus les centres de pouvoir israéliens, à commencer par l’armée, dont ils changent progressivement la culture. « Les hardalim [nom au pluriel des adeptes de ce mouvement] restent une toute petite minorité au sein de l’ensemble des nationaux religieux, mais elle est très organisée et se voit comme une avant-garde de ce que devrait être Israël – et aussi l’armée », explique Yagil Levy, professeur à l’Open University d’Israël et spécialiste des affaires militaires. L’idéologie Hardal, mélange de fondamentalisme religieux (haredi) et d’ultranationalisme (leumi), appelle au rétablissement d’un royaume biblique, gouverné par la loi de la Torah, sur l’entièreté de la terre d’Israël, un espace aux frontières délibérément floues, qui peut englober non seulement les territoires palestiniens, mais aussi une partie du Sinaï et la Jordanie. Un objectif qui implique la colonisation à marche forcée de la Cisjordanie et le retour des colons à Gaza, et ne laisse aux Palestiniens le choix qu’entre la soumission, l’exil ou la mort. Ces idées, saturées de suprémacisme juif, se sont progressivement diffusées dans l’armée, où les sionistes religieux – et donc les hardalim – sont surreprésentés. Selon une étude de l’institut sioniste religieux NTA, le nombre d’élèves officiers membres de cette communauté dans les unités d’infanterie est passé de 2,5 %, en 1990, à 35 %, en 2018. La déshumanisation des Palestiniens véhiculée par le discours hardaliste a aussi contribué à façonner la guerre menée à Gaza, qu’une commission d’enquête, mandatée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, a qualifiée en septembre 2025 de génocide. Le sionisme religieux est né dans les années 1920, à l’instigation d’Abraham Isaac Kook, le premier grand rabbin de Palestine. En affirmant que les pionniers laïques arrivant d’Europe préparent sans le savoir l’arrivée du Messie, le religieux s’efforce de réconcilier judaïsme et sionisme. Le mouvement reste confidentiel jusqu’à la victoire de l’armée israélienne lors de la guerre des Six-Jours, en 1967, la prise de Jérusalem et l’occupation de la majeure partie de la Palestine historique. La prise de la Ville sainte et la colonisation de la Cisjordanie, vue comme le berceau du judaïsme, lancée dans la foulée, sont le signe, pour les sionistes religieux, que le processus de rédemption du peuple juif a commencé. Le retrait israélien de la bande de Gaza, imposé en 2005 par le premier ministre, Ariel Sharon, et approuvé par une majorité de la population israélienne, marque un second tournant dans cette histoire. Les colons prennent conscience de leur isolement. Ils en concluent qu’il leur faut intégrer l’armée, la police, les services, les partis politiques, le gouvernement, les administrations pour influer sur les décisions politiques, voire changer la culture de ces institutions. C’est l’armée ellemême qui a facilité cet entrisme, afin « d’injecter du sang neuf dans les unités combattantes », explique Samy Cohen, directeur de recherche à Sciences Po, dans une étude publiée en septembre 2025 dans le Bulletin de l’Observatoire international du religieux. Ces unités étaient peu à peu délaissées par les jeunes laïques, plus attirés par des filières réputées plus valorisantes, comme le renseignement, gisement de recrutement des entreprises du high-tech. L’armée s’est alors tournée vers un public plus religieux, jugé plus motivé et partisan de la colonisation. Elle a accepté l’ouverture d’écoles mêlant étude de la Torah et service militaire, appelées yeshivot hesder (« arrangement », en hébreu), dans les villes les moins riches et les colonies, puis encouragé le développement d’académies militaires religieuses, destinées à la « fortification spirituelle » de nouveaux commandants. En 2006, pour restaurer les relations avec ces jeunes sionistes religieux très critiques du désengagement de Gaza, l’armée nomme Avihai Ronski à la tête du grand rabbinat militaire. « Ce fut une révolution silencieuse, mais capitale, souligne Yagil Levy. Cela a transformé le grand rabbinat en une école alternative à la culture laïque. Aujourd’hui, la très grande majorité des rabbins de l’armée sont issus du courant Hardal. » Les hardalim imposent de nouveaux codes. Ils affichent des images de figures religieuses dans leurs chambrées, prient en public en s’attachant des tefillin, boîtiers contenant des extraits de la Torah, fixés à un bras et à la tête à l’aide de lanières de cuir, et refusent de côtoyer des femmes. Samy Cohen relate qu’en 2018 des militaires religieux de la 188 brigade blindée ont refusé de suivre un stage de formation en même temps que des soldates. Le 7-Octobre, pour le courant Hardal, n’est pas un désastre, mais une occasion favorable – celle d’imposer ses vues. Les états de service du général Yehuda Vach semblent contredire ce discours. Elevé dans la colonie intégriste de Kiryat Arba, en lisière d’Hébron, il a été diplômé de l’académie militaire de Bnei David, le « West Point » sioniste religieux, à Eli, implantation juive en plein milieu de la Cisjordanie. Des enquêtes du quotidien Haaretz ont révélé comment, au plus fort de la guerre à Gaza, ses troupes ont transformé le corridor de Netzarim, qui coupait l’enclave en deux, en une « kill zone ». Tout Palestinien s’approchant de cet axe était abattu à vue. « Il n’y a pas de civils. Il n’y a pas d’innocents. Chacun d’entre eux est un terroriste », était le leitmotiv du haut gradé. Selon les sources de Haaretz, Yehuda Vach exhortait aussi ses hommes à entraver le passage des convois humanitaires et à déplacer par la force le plus grand nombre possible de Palestiniens. « C’est seulement en perdant leur terre que les Palestiniens tireront la leçon du massacre perpétré par le Hamas », disait-il. Pour accélérer le processus, l’officier, d’après Haaretz, aurait même formé une petite « armée privée », constituée de soldats et de civils, chargée de démolir les abords du corridor de Netzarim. L’armée israélienne a démenti ces accusations, sur lesquelles elle n’a toutefois mené aucune enquête. La Cisjordanie a, elle, été placée à l’été 2024 sous l’autorité du major général Avi Bluth, commandant de la région centrale – soit la Cisjordanie – depuis l’été 2024, et passé, comme Yehuda Vach, par l’académie prémilitaire de Bnei David. La violence des colons s’y déchaîne dans un climat d’impunité totale, faisant régner un véritable état de terreur vis-à-vis des Palestiniens. Quant au brigadier-général Bar Khalifa, l’homme qui sous-entendait qu’il fallait « pulvériser » les terres d’où venait l’ennemi, il a été promu responsable des ressources humaines de l’armée, un poste stratégique où il pourra encourager encore plus le courant Hardal. « Si la société israélienne veut traiter l’origine des crimes perpétrés à Gaza, qui sont de plus en plus qualifiés de génocide, elle doit affaiblir, voire neutraliser, le courant de pensée Hardal », prévient Yagil Levy. Tâche difficile, pour Yehuda Shaul, militant des droits humains israélien, qui a fondé l’ONG Breaking the Silence, formée d’anciens soldats ayant servi dans les territoires palestiniens occupés : « L’entrisme des hardalim est un processus de transformation de l’armée sur le long terme, typique de la façon dont travaillent les populistes. Ils s’emparent des centres de pouvoir dans la société en trois phases : ils délégitiment, ils prennent le contrôle, puis relégitiment. » Pareil phénomène ne concerne pas seulement l’armée… Ainsi, les hardalim sont désormais présents au plus haut niveau de l’Etat. Bezalel Smotrich, chef du Parti sioniste religieux, colon de seconde génération, est ministre des finances et ministre délégué à la défense, chargé à ce titre des colonies en Cisjordanie occupée. David Zini, chef du Shin Bet depuis mai 2025 (service de sécurité intérieure), avait d’abord été écarté par Benyamin Nétanyahou parce qu’il le jugeait… trop messianique, avant de le rappeler.
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