Compte rendu du marathonniversaire. Je fais court
5H50 - je me lève et je te bouscule, tu ne réveilles pas, comme d'habitude.
Air connu.
6 heures. Je me réveille donc en forme, j'ai très bien dormi, je prends mon petit déjeuner comme un cowboy solitaire dans ma cuisine. Je pense à Mylise qui dort encore.
Je sors balader mon chien, Paris s'éveille.
J'ai préparé toutes mes affaires la veille. Je squatte alors mon canapé tranquillement tandis que Monsieur Sonia, Parisien d'origine mais qui n'aucun PUTAIN de sens de l'orientation (excuse my french
) m'assaille de questions en manipulant le plan dans tous les sens :
- Bon, on se retrouve Rue de Rivoli après le parcmètre, au croisement de la rue bidule et de le rue machin, puis ensuite à la fin, tu prends la sortie B, je ne sais plus quoi, et on t'attendra blabla. Tu penses arriver vers quelle heure ?
- Euh. Ok.
Je fais semblant d'écouter, et c'est une chose que je fais très bien.
Je m'habille. Hop là, photo avant le grand saut.
Dans le métro, je croise une femme avec son petit garçon qui est venue supporter son mari qui court lui aussi son premier marathon. Ils sont auvergnats, ils pourraient être marseillais, on s'en fout mais bon, j'ai le sens du détail. On discute un peu, je lui dis qu'aujourd'hui c'est mon anniversaire et que pour mes 40 ans, je m'offre un marathon.
Elle me souhaite bonne chance. Paris est magique et aujourd'hui, plus que jamais, Paris est à moi.
J'arrive, il fait beau, je prends place dans le sas. Ce n'est pas du tout la bousculade, très bonne organisation contrairement au semi-marathon. Il y a des files d'attente incroyable aux toilettes avec carrément des double-boucles. C'est fascinant cette gestion de l'espace. Moi qui, en temps normal, ai envie de faire pipi toutes les 45 secondes, ma vessie se tient étonnamment bien. Et côté sphincter - je devance vos interrogations - tout, à ce stade, va très bien.
Un plan sans accroc
Je jette un oeil sur mon téléphone. 4 sms de Môsieur Sonia qui me redonne à nouveau tous les points de rendez-vous. Je pense à divorcer.
Des SMS de mes amis et de ma famille qui me souhaitent bonne chance et un bon anniversaire.
Départ.
Je cours avec mon téléphone mais j'ai décidé de ne pas enclencher Runtastic. A mon niveau, je me fous un peu de la performance purement sportive, je sais que je manque de km dans ma préparation, que je vais m'écrouler vers le 30 et peut-être avant, je suis prête à cela. Le but étant d'être au départ et l'arrivée. Du coup, j'ai le sourire aux lèvres et je profite à fond de l'événement. J'envisage un peu le marathon comme une sorte de quête spirituelle. J'avais lu qu'on trouvait dans le marathon ce qu'on y avait mis au départ. Je pense également à cette phrase également de Zatopek "si tu veux courir 1km, si tu veux changer ta vie, cours un marathon". Je pense à la mort de Mimoun. Au fait qu'il courait encore tous les jours ses 10Km jusqu'à la fin de sa vie. Bref, je suis une cérébrale, j'oublie que j'ai un corps
mais mes jambes, ces salopes, vont bientôt me ramener sur terre et me faire comprendre que ce n'est pas le cas
Les premiers km se passent. Je repense également à ce que j'avais lu ici, de découper la course mentalement en 15/15/12.
15 km, tu regardes le paysage.
15 km, tu te concentres sur ta foulée et ton placement.
12 km. Tu fais comme tu peux.
Je suis dans mon jardin, les Tuileries, La rue de Rivoli, c'est chez moi.
Après Bastille, Reuilly, j'ai un point de côté. Et je commence à souffrir pas mal de la chaleur. Je m'hydrate à max… Je me pose encore la question de savoir comment une moitié Tunisienne par son père peut-elle à ce point souffrir du chaud… Ca devrait être dans mes gênes d'endurer cela !!
Je bois comme une dingue, je me balance de la flotte, sur les bras, les mains, la nuque. Je scrute désespérement le ciel, j'attends les nuages comme le messie…
Au 18eme, je ne suis pas au mieux de ma forme, je fais des calculs qu'il ne faut évidemment pas faire. Combien, il reste, combien machin, est-ce que le soleil va arrêter de taper, et quand, et pour combien de temps. Je suis à deux doigts d'appeler Météo France.
Je me dis que si je finis ce marathon, je m'engage dans une association contre le réchauffement climatique.
Je décide d'ouvrir un gel comme si je prenais une corde.
Allez haut les coeurs, un pshhit de gel et une gorgée d'eau plus tard et hop là, je vomis direct contre un arbre comme un poivrot aviné. La classe américaine.
Un type vient vers moi, m'encourage et me dit de ne pas lâcher… Je ne réponds pas (bah oui, je vomis, c'est pas facile hein pour dire Ok, je lâche pas merci
). Je trouve les gentils et prévenants, je me dis qu'on n'a pas tant l'occasion que cela dans la vie que de donner et de recevoir ainsi de la délicatesse spontanée, sans calcul, que ça fait du bien d'évoluer un peu les uns les autres sans cynisme. Même si j'ai, bien sûr, envie sur le coup de lui beugler de se la fermer, telle une mégère, et lui sommer de se barrer tissa sans quoi je lui vomis sur les pieds et il fera moins le malin avec ses bons sentiments.
19e, je sais qu'il y a mon entraîneur sur la voie de droite qui est venu supporter ses athlètes. Comme il entraîne des types qui court en largement moins de 3 heures, il n'attend plus que moi. Je suis son petit extra-terrestre.
Je l'aperçois, en jaune flou, et son large sourire me fait chaud au coeur.
Il décide de partir avec moi, j'ai envie de pleurer tellement je suis touchée. Sur la course, il fait plaisir à regarder, il est comme un gosse, ça fait très longtemps qu'il n'a pas participé à un marathon, ça le démange, c'est un champion, un type qui court en 2H10. Je mesure le cadeau qu'il me fait.
Il m'encourage, il encourage les gens autour de moi, il me fait rire, me filme, fait des photos de nous avec son téléphone. C'est un super cadeau d'anniversaire ! AU 25e, il s'arrête, je le remercie encore du bout de chemin. Je lui dis que je suis claquée mais que je vais pas lâcher. Il faut finir.
Le tunnel. Mais putain qui a eu cette idée débile de foutre de la musique à fond dans une chaleur accablante avec des lumières de boîte de nuit ? Un toxicomane ? Un épileptique ? Un type nostalgique des rave-party en descente de LSD ?
J'ai envie de pleurer, et peut-être je pleure, je ne sais pas. Je crois avoir des hallucinations en apercevant subitement un cul tout blanc. Une raie de toute beauté bien en évidence plus loin dans le tunnel.
Le cul me motive. Je me dis, tu passes le cul, allez tu passes le cul. Je dépasse le cul au même moment où la jeune raie se relève.
Sortie du tunnel. Je reprends de l'air. On a tellement crevés de chaud dans ce truc qu'on a tous l'air de zombies asphyxiés et que l'arrivée sur les quais sonne comme une échappée dans les Alpes. Délivrance. Ce sera à peu près le cas, jusqu'au 27eme, où je commence à souffrir très durement. Je sens que cela s'affaisse. J'ai l'impression que ma ceinture abdominale va s'écrouler sur le sol. Je me promets de faire des abdos tous les jours à l'avenir ! Mon genou gauche commence à tirer la tronche. Je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est. Je décide de marcher un peu. Je ne sais pas combien de temps exactement, je marche. Je suis hors temps. Je reprends, je me dis, allez au 30eme, au moins ça, go.
J'arrive au 30e très péniblement. Il y'a plein de monde pour encourager, ça fait très très plaisir. Je passe le truc carrément euphorique.
Bras en l'air. Ouais, super, génial, ahahaha, le mur du 30e ? Moi, jamais ! Ca va ? Ouais ça va super et vous ? C'est quoi ces conneries de mur sans déconner ? Encore un coup des Portugais hahaha ! (blague raciste, pardon aux familles).
AU 31e, je n'en peux plus. J'ai le moral à zéro, j'en ai maaaarre, et commence le calvaire qui avait commencé un peu avant quand même et voire même encore avant. Commencent les deals avec soi-même : allez tu marches 50 mètres, tu cours 200 mètres. Jusqu'à l'arbre. Regarde tous les obèses et les vieux de 150 ans te dépassent, mais cours feignasse !!!
Je vois passer les chariots de types transportant des gens atteints de mucoviscidose. A ce stade de la course, je me sens tellement mal en point, que je me dis que j'ai forcément une maladie grave, incurable. Putain, je suis MALADE et je le sais pas. Que si ça se trouve, moi aussi, j'ai un cancer ou une mucoviscidose et que comme UNE CONNE je suis en train de courir un marathon au lieu de faire des analyses sanguines.
Je m'imagine l'année prochaine dans le carrosse euh le chariot
portée par des types de la RATP. Le rêve quoi.
Entre le 32 et le 42, marche, cours, gémis.
Tout dans ma tête se bouscule : "est-ce qu'un accouchement, niveau douleur, ça fait plus mal que ça ?" Je ne me rappelle plus.
"Et pourquoi je fais ça ?". Je ne sais pas.
Je voudrais un coca, pas du light, pas du zéro, un COCA. La mondialisation putain, y'a que cela de vrai. Donnez-moi un coca, voilà où j'en suis de ma quête spirituelle.
Ce passage dans le bois est interminable. Je maudis ce tracé.
Je m'imagine organiser une réunion d'urgence avec les organisateurs de ce foutu marathon, les sommant de m'expliquer qui a pondu cette idée de MERDE de faire courir les 10 derniers km dans un PUTAIN de bois, sans rien à regarder, sans personne à qui se raccrocher, même pas un sanglier (dédicace à Blob
) ? Un randonneur urbain sans doute !!!
C'est dur mais je ne lâche pas, je sais que je ne lâcherais pas, abandonner n'est plus négociable. Autour de moi, ça souffre tellement, de manière visible. Des types boîtent et continuent de courir quand même, certains sont assis enveloppés dans des couvertures de survie. Tout le monde souffre et beaucoup, toutefois continuent d'avancer. Une femme me tombe alors de ton corps sur les pieds :
"Are you OK ???" "Yes I'm fine !!" "Ok Shirley, reprends donc un peu de cocaïne et let's go !".
Enfin l'arrivée. Au sortir de ce bois infernal, place Dauphine et ses pavés qui font très mal, et le début de l'avenue Foch.
Les derniers mètres, j'ai cette chanson de Peaches dans la tête,
Fuck the Pain away.
https://www.youtube.com/watch?v=GmFp0I8AZqw