cleofide a écrit :
@Camisard : tu parles souvent de ton levier à 1,6 sur IB. Est-ce que tu pourrais expliquer un peu le fonctionnement du levier sur ce broker, les produits sur lesquels il est utilisable (un ETF world par exemple?) et comment le mettre en place ? Le sujet m'intéresse pour plus tard, si une opportunité se présente. C'est pas dans la précipitation d'une grosse correction qu'on apprend bien à mettre ce dispositif en place j'imagine (alors que c'est le meilleur moment pour le commencer ?).
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Il y a 3 niveaux de maîtrise à avoir avant d’utiliser le levier en bourse :
1) La technique de base
2) La compréhension plus fine de la technique, en dynamique
3) La psychologie
1) La technique de base
Le courtier (ici IB) te donne la possibilité d’utiliser tes titres (et ton cash) en portefeuille comme collatéral (= garanties) pour t’endetter auprès de lui, afin d’acheter de nouveaux titres sans devoir apporter de l’argent frais.
Le niveau de dette autorisé dépend à la fois du volume et de la composition du portefeuille (IB prend aussi en compte le profil de risque du portefeuille, puisque pour lui c’est du collatéral, qui lui sert à se protéger).
Sur la base du volume et de la composition du portefeuille, IB définit un montant maximum de marge que tu peux utiliser.
Les montants de marge utilisable et utilisée sont ajustés quotidiennement selon (a) l’évolution de la valeur des titres, (b) l’évolution de la position cash (qui est influencée par les dividendes, les coûts de la marge, les apports et les retraits de cash), (c) tes actions de trading (achats / ventes) et (d) la perception des risques d’IB (facteur souvent oublié – j’y reviendrai).
Pour un compte à marge, il y a donc une valeur brute du portefeuille (= la valeur des titres) et une valeur nette (= la valeur des titres moins la marge utilisée, toutes devises confondues). Le levier correspond au ratio entre valeur brute et valeur nette (1,64 actuellement chez moi). Plus il est élevé, plus la prise de risque est importante – mais c’est une mesure très « grossière » du niveau de prise de risque (qui ignore la composition du portefeuille et son beta).
A chaque instant, IB compare la valeur nette du portefeuille (equity with loan) avec le niveau minimal pour que je puisse conserver mes positions (maintenance margin). La différence entre les 2 (excess liquidity) correspond à mon coussin de sécurité, qui évolue à chaque instant.
Si ce coussin de sécurité baisse jusqu’à zéro, IB se protège en liquidant (sans me demander mon avis) mes titres pour pouvoir réduire mon utilisation de la marge : c’est l’appel de marge.
En comparant le coussin de sécurité (excess liquidity) avec la valeur brute du portefeuille, je peux évaluer le pourcentage de dépréciation de mes titres qui enclencherait un appel de marge : -44% chez moi actuellement.
Lors d’une correction, le coussin de sécurité se réduit rapidement, car le levier accélère la performance dans les 2 sens. Par exemple, si je suppose que mes titres performent en ligne avec un ETF Monde et que celui-ci fait -10% :
- La valeur de mes titres va baisser à 1723 * (1 – 10%) = 1551k (-10%)
- La valeur nette du portefeuille va baisser à : valeur des titres – marge utilisée = 1551 – 673 = 878k (-16%)
- Si IB ne change pas sa maintenance margin, le coussin de sécurité va baisser à : valeur nette – maintenance margin = 878 – 290 = 588k (-22%)
- En réalité, le coussin de sécurité va baisser de plus de -22%, car IB, dans un contexte de correction, risque d’augmenter sa maintenance margin
Donc il est essentiel à chaque instant non seulement de bien suivre son levier, mais aussi de « stress-tester » son portefeuille et de comprendre l’impact d’une correction sur le coussin de sécurité et d’estimer le seuil de déclenchement de l’appel de marge.
Outre cela, il faut réfléchir à la position cash : IB permet de s’endetter via la marge en différentes devises, avec un coût qui dépend (a) du niveau d’utilisation de la marge dans chaque devise et (b) du taux de référence de chaque devise.
Chaque mois, IB va impacter ma position cash par le coût mensuel de la marge dans chaque devise. Si les dividendes ou mes actions (ventes ou apports de cash) ne compensent pas ce coût de la marge sur la position cash, celle-ci va se creuser sans cesse, avec un coût sans cesse croissant de l’utilisation de la marge.
L’utilisation de la marge n’est une stratégie gagnante sur le long-terme que si le rendement de long-terme (total return) des titres achetés via la marge excède le coût de la marge. Il faut donc bien y réfléchir, notamment si les marchés semblent survalorisés.
2) La compréhension plus fine de la technique, en dynamique
La base avant d’utiliser le levier, c’est de bien comprendre la technique de base décrite en (1). Mais cela ne suffit pas. Il y a 2 éléments que bcp d’investisseurs amateurs ignorent dans la gestion en dynamique du levier :
a) Le beta du portefeuille et la corrélation entre les titres : se contenter de regarder le niveau du levier est le meilleur moyen de se planter, car il ignore la composition et le profil de risque du portefeuille, par exemple son beta.
Reprenons l’exemple d’une correction de -10% sur l’ETF Monde. Imaginons maintenant que mon portefeuille a un beta de 1,3 (et non de 1 comme dans l’exemple précédent) – c’est d’ailleurs bien le cas chez moi en réalité :
- La valeur de mes titres va baisser à 1723 * (1 – (1,3 * 10%)) = 1499k (-13%)
- La valeur nette du portefeuille va baisser à : valeur des titres – marge utilisée = 1499 – 673 = 826k (-21%)
- Si IB ne change pas sa maintenance margin, le coussin de sécurité va baisser à : valeur nette – maintenance margin = 826 – 290 = 536k (-29%)
- En réalité, le coussin de sécurité va baisser de plus de -29%, car IB, dans un contexte de correction, risque d’augmenter sa maintenance margin
Le beta agit donc comme un second accélérateur (en plus du levier), qui va faire baisser le coussin de sécurité plus rapidement encore, avec un risque accru d’appel de marge.
b) La capacité pour le courtier, à tout moment, d’ajuster ses exigences de marge : quand on utilise la marge, on accepte la capacité discrétionnaire pour le courtier, à chaque instant, d’ajuster ses exigences de collatéral (car il doit se protéger). C’est donc une source d’erreurs majeures de faire des stress-tests en supposant des exigences de marge constantes. Surtout, le courtier sera très enclin à augmenter ses exigences de marge au pire moment : lors des grosses corrections ! Donc il faut stress-tester ses stress-tests.
Pour mon portefeuille IB, le seuil de déclenchement de l’appel de marge, compte tenu du beta de mon portefeuille et de la capacité d’IB à augmenter ses exigences de marge, est sans doute plus proche de -35% sur un ETF Monde que -44% estimé optiquement plus haut.
3) La psychologie
Tu as raison de penser qu’il vaut mieux se préparer à l’utilisation du levier quand les marchés vont bien que de s’y essayer lorsque les marchés paniquent. Oui, c’est très bien de s’éduquer sur la technique ((1) et (2) ci-dessus), de faire des simulations et des stress-tests, et de définir des plans d’activation de la marge lorsqu’une opportunité se présente (correction).
Mais en pratique, lorsqu’une grosse correction se présente, c’est rarement sans raison, et il y a peu de chances que toi ou moi resteront parfaitement sereins.
Surtout, il faut prendre en compte sa propre tolérance au risque, qui est purement personnelle, et dépend de facteurs à la fois objectifs (situation familiale et professionnelle, capacité d’épargne, situation patrimoniale, disponibilité d’actifs liquides etc.) et psychologiques. Ma tolérance au risque (1,64 sur ce portefeuille IB avec un fort beta 1,3) (a) ne s’extrapole pas à d’autres et (b) doit s’apprécier au regard de ma situation familiale (pas de charges de famille), de ma forte capacité d’épargne, de mon patrimoine, dont des liquidités et des portefeuilles non leveragés (mon levier global sur mon portefeuille en gestion directe n’est que de 1,3), et de l’absence de toute autre dette (notamment pas d’emprunt immo).
Un bon test pour chacun, c’est déjà la capacité à maintenir ses positions sur un portefeuille non leveragé lors d’une grosse correction type COVID en 2020 ou hausses de taux de la Fed en 2022. Si dans ce contexte tu as été capable de maintenir tes positions et de renforcer régulièrement, alors tu peux t’intéresser éventuellement à la marge, en ciblant pour commencer un levier faible type 1,1 et en attendant la prochaine correction pour voir si tu tiens psychologiquement.
Je me considère (pour les raisons objectives mentionnées et par mon profil psychologique particulier) plutôt costaud psychologiquement, mais la correction de 2022 a été éprouvante pour moi. En termes de niveau d’attention requise, je me suis totalement désensibilisé à la volatilité sur mes portefeuilles non leveragés, alors que je surveille ce portefeuille IB comme le lait sur le feu, ce qui n’est pas toujours confortable. Je serais plus à l’aise actuellement avec un levier de 1,5 voire 1,4 (au lieu de 1,64) sur ce portefeuille.
EDIT : Correction d'une erreur de calcul (aussi dans le 1er screenshot) sur le pourcentage de perte sur les titres déclenchant l'appel de marge (c'est -44% et non -56%).