tu m'as fait rire, vrai.
Encore une fournée, et puis je me calme.
Magicienne damnée
J’aurais voulu, pour te plaire, manger des mets humains que tu m‘aurais servi sur un plateau vermeil. J’aurai aimé présenter mon corps nu aux rayons du soleil. Tu m’aurais pris le bras, éclairée des lueurs de son incendie. Les oiseaux blancs qui traversent le ciel auraient battus leurs ailes. Je t’aurais fait l’amour sous l’aplomb d’un rocher. Il y aurait sur l’autel des fleurs en abondance, des rameaux d’olivier et des paniers de fruits. O Hécate au triple visage ! Magicienne damnée, écoute un peu ma peine de me savoir aimé. Je tend mes bras vers toi dans l’or du soir tombant. Tu ne m’as répondu que d’un Dies Irae… O filles incestueuses : j’ai plus de mille années ! Alicia, pose encore tes lèvres sur les miennes dans la pénombre retrouvée. Caresse le cou raide de ton grand dragon aux cornes menaçantes. Chauffe bien tes artères dans mon manteau safran, affolée d’amour. Les Dieux, finalement, ne sont pas plus heureux.
Cruelle Saphone
Cruelle Saphone, maudite Anshee, mes sœurs corrompues, retrouvez mes empreintes au fond du labyrinthe. Venez sur ma figure cracher votre poison. Amoureuses des chats, chahutez ma folie de vos grands sexes ouverts. J’ai dormi vingt secondes et je n’ai pas rêvé. Mes entrailles s’altèrent et s’appauvrissent, je poursuis dans les cloîtres la race de Caïn, pour lui faire rendre gorge et m’apaiser enfin. La douleur est mon salut. Exubérants brouillons qui menacez ma paix, lâchez donc votre fourche et vos balles de cuivre, vous ne pouvez m’atteindre que d’un pieu dans le cœur. Après tout, vous aussi, vous faites boire vos chiens ! Ah trop belle Saphone, agite ton sein lourd à l’heure des trépas, je ne suis pas malade mais j’ai simplement faim. Je jure de l’aimer, pas de vous épargner, mais cela coûte cher. Hoc magno constat… Le violon pleure encore dans la pièce où tu es, à la troisième note, je gronde encore un peu et je tombe en poussière…
Alicia mon amour
Alicia mon amour, fais glisser lentement ta robe évanescente sur le parquet ciré. Fais le. Ne prend pas garde aux merles imprudents qui se cognent aux vitres et tardent à mourir. Mes paumes sans chaleur ne peuvent triompher de leur lente agonie. Tes pleurs en cadeaux leur feront pour salut une escorte idéale. Laisse tomber l’oiseau et pose ton grimoire. Ton corps est un joyaux divin, cause de mes blessures, vers lequel je me tend. Les princesses des contes sont faites pour dormir ! Exquise sorcière, la foule enragée criera sur ton bûcher, si jamais elle arrive à connaître nos tristes aventures. La pomme de l’histoire, même pour un vampire, est un fruit délicieux …
Bande de voyageurs, passez votre chemin ! Il n’y a rien sous mes soupentes vermoulues pour soulager vos maux et dénouer vos liens. Alicia reste seule après m’avoir aimé, en remettant sa robe elle chante son couplet. Elle enterre l’oiseau sous un amas de sel en oubliant sa peine. Il reste dans ses yeux une transe sacrée : le sperme d’un pendu coule à flot dans son ventre.
Pendant que vous dormez
Pendant que vous dormez de vos sommeils injustes, silhouette fluide, je vais, flanqué de mes molosses qui grimpent les talus. Je contourne songeur les étranges golems que font autour de moi les grandes statues de bronze, que j’ai décapité. Les ombres qui me suivent se pressent en sanglot longs, foulant d’un pas rapide les spores asséchés des mousses brunes qui grimpent aux balcons. Je suis le prédateur de vos derniers regrets, mais je n’en tire pas gloire, car je suis confronté à des gens difficiles. Vos résistances m’impressionnent. J’éteins de ma voix douce tous les malentendus et respecte les vieux. Je rature pour vous le livre aux prophéties de ma belle plume d’aigle, qui passe doucement sur ma face irritée. Dans le silence morne de mon vaste salon, j’écoute les bruits que font vos guerres séduisantes. Par les fenêtres en meneaux, aux heures de grandes décisions, j’entend ces aboiements qui montent de la terre, à l’heure du sacrifice et toute mes tensions s‘évanouissent. Appétissant serpent qui contourne vos ruines, le fleuve de votre sang coule jusqu’à la mer. J’aurais été heureux au sac de Babylone, car l’abomination régnait dans la cité.
Les jasmins
Les jasmins que tu aimes tant giclent en vomissures sur la façade austère de la grande bâtisse. Les plantes ont des patiences que les vampires n’ont pas. Je baille de toute ma gueule et mes dents claquent au vent, l‘estomac révolté. Ma table n’est jamais somptueuse. Met un bâillon au diable, douce aimée, gracieuse sylphide que je regarde en noir et blanc, prolonge l’oraison des non-dits, car je siège au milieu des ordures. Derrière tes bienheureux lambeaux, la brume s’est éclaircie. La couleur d’Alicia est le bleu des nuées qui passent sur la grève en frémissant d’ardeur. Moi j’ai celle de la cloche du couvent déserté qui bat dans le ciel noir, sous les coups violents du zéphyr. Oui, j’ai fait fuir les nonnes de la basilique ! Pour dire la vérité, je serais bien fâché d’y mordre encore : je préfère de beaucoup les filles de valets, qui ont la hanche ronde et les yeux polissons.
Le doux corps d’Alicia
Le doux corps d’Alicia est un rempart charmant, j’y campe aux murailles sous les pierres apparentes, quand luit sur elles l’immense voie lactée. Elle a aussi, mais je ne peux le dire, quelque-part dans ses plis un fabuleux tatouage qui lui fait un singulier fanion. Ma propre peau est jaune et glacée comme celle, écailleuse, des vipères crevées. Ma gorge sèche, au fond de son palais, braille et réclame son poisseux liquide. Viens contre moi diffuser ta chaleur, caresses-moi sans fin de ta chair frissonnante. Je n’aurais à t’offrir en retour que des mares aux crapauds et des yeux de hiboux, des orties urticantes et des fleurs épineuses. Je suis le somnambule honnis qui fuit les crucifix. J’ai froid.
Parles moi encore et ne t’arrêtes pas, les mots que tu susurres gentiment sont ma juste vengeance et mon baume suprême. J’ai vu souvent scintiller dans les perles irisées de tes prunelles toute l’étendue de ce que j’ai perdu et qui ne cessera jamais plus de me manquer. Certaines blessures ouvertes, charriant leurs humeurs comme des bouches torves et muettes, ne peuvent pas crier. Je me réchauffe peu à peu. Tu peux à nouveau sourire, je t’ai percé la lèvre du poinçon de ma dent.
Grave vulnus
Il y aura un grand fracas. Ils cogneront aux portes en hurlant des injures : Mademoiselle Alicia, Mademoiselle Alicia, vous allez bien ? Si jamais ils m’attrapent ils limeront mes dents jaunies comme on fait aux chevaux, pour leur faire du bien. Ils me fouetteront jusqu’au sang aux barreaux de la geôle. Ce ne sera que justice…Si jamais ils me prennent ils me passeront au col un grand nœud coulissant, pour que je danse au vent la gigue des pendus. S’ils me prennent il me rendront sur la figure tous les crachats que je leur fit. Ils traceront en vain sur ma chair sanglante les sillons ciselés de vilaines et graves meurtrissures. Grave vulnus. Ils essaieront de me brûler. S’ils s’emparent de moi, je n’aurais plus l’espoir de t’aimer, ce qui sera la pire des tortures. Ils comprendront enfin comment me supprimer et tu les suivras discrètement au cul-de-basse fosse. Mon âme transie de solitude se réchauffera un peu aux derniers feux de ton regard. Puis tu leur parleras :
- « Messieurs, ayez pitié de lui, maintenant, achevez le ! »
Ce fut reine fabuleuse
Ce fut reine fabuleuse, en mon rouge royaume. Elle avait sur sa tête la tiare des déesses et dans sa main ourlée de satin pailleté, le bâton des victoires. Elle avait plusieurs noms, je gardais celui d’Alicia. Devant elle, justice aux yeux bandés détournait son regard. Mais bien sûr, vous n’avez pu la connaître, vous dormiez. Elle dansait d’envoûtants pas de deux sur le gouffre aux chimères, mignonne ballerine aux cuisses fuselées de soie rose, chacun de ses mouvements traçait pour mon plaisir de lentes gestations. Elle mit un jour ses doigts sur les miens ; vas-y, pianotes un peu, joues-moi ton requiem ! Les grandes orgues ont fusé sous la voûte de pierre… Je m’abreuvais au corail de ses lèvres si divinement ourlées, sur ce feutre délicat je dévorais ses secrets de femme, avoués ou cachés. Elle me laissais la faculté rare de juger à mon aise des générosités qui se calculent, femme exigeante, écorchée vive, qui recevait mes aveux doux comme une tape sur ses joues. J’allais curieux dans son grenier intime m’étourdir aux contes séduisants.
Je prenais racine sur des terres fantasmatiques, garçon de l’orage, époussetant la mort dans ses vieilles dentelles, je buvais à sa bouche, poison contre poison : elle était mon seul luxe… Elle m’avait posé sur les gencives un mors délicieux. Elle m’entraînait, moi, le vampire faussement courroucé, dans le dédale reposant des insomnies passives où je perdais conscience de ma condition. Jour après jour, tranquillement, je glissais à ma ruine aux détours tortueux de mon vilain manoir. La jouissance est lente, grandir est douloureux. J’éteignais les coups-bas, les répliques cinglantes, je limitais les dégâts. Seigneur ténébreux de sombre dynastie, j’étais sa proie soumise. Quand à elle, elle était pitoyable, parce que je l’aimais.
Nec in lunam incolant
Il y eut de vertes lueurs dans mon cœur congelé. Des tempêtes de feu qui lèchent froidement de mauvais matins. Des flammes sur la glace qui se tordent de douleur. Pourtant la colère est un sentiment d’homme et je ne suis pas humain. Crois-tu toujours que les vampires habitent la lune, avec les âmes trépassées ? Nec in lunam incolant. Nous demeurons au fond des cimetières, avec vous autres, parfois en bonne compagnie. Il y aura certains jours des temps heureux, que j’abandonne aux vrais hommes. Dans les veines des vampires, coulent de purulents venins.
Des larmes de vermeil
Alicia s’enivrait aux choses réussies. Elle s’aimait mal, moi qui l’aimais tant ! Elle avait tant de compétences, dans cette époque avide aux continus tapages. Elle se perdait souvent sur l’autel des pierres sacrées, pour disposer son rite aux génies des forêts. Je la voyais alors se rendre aux bois cachés consoler les fantômes qui sont morts sans prier leurs hautes Déités. Elle dénouait d’un doigt distrait les fils d’avenir et peignait mon portrait sur son grand chevalet. Elle parlait sans façon à la Déesse-Mère et charmait les Gorgones, les sœurs monstrueuses. Elle tutoyait souvent les êtres de Lumière et connaissait par cœur le jour des éclipses. Elle était l’athanor de l’homme sans âge et venait au matin pourchasser les succubes qui osaient m’entourer. Elle était parfois bonne, mais j’étais si mauvais ! Je voyais dans ses yeux des cristaux purifiés : j’en pleurais sur mes joues des larmes de vermeil. Elle me forçait à vivre et je lui rendais peu.
J’ai vu dans les vieux chênes
J’ai vu dans les vieux chênes, en passant dans les parcs, des yeux exorbités et des orbites ouvertes, des écorces nouées, écorchées et vivantes. De chaudes fièvres montaient dans la sève écœurante des branches courbatues. Sur la route déserte rôdaient de tristes résonances. Dans leurs membres froissés tout tordus de furoncles, les arbres chuchotant méditaient à voix basse d’haineuses manigances. Moi, j’avais dans ma cape la clef de l’Atlantide et j’allais fossoyer au fond de vos jardins où je lâchais mes chiens. Tapi bien à l’abri, contre les grottes humides de vos léproseries, je vous espionnais rire sur les taillis vaincus. C’est là qu’invoquant Seth, sur ma chasuble blanche je vis tomber les feuilles, comme des pleurs cuivrés.
Assis seul sur la roche
Assis seul sur la roche j’entend sonner le grand bourdon. Minuit vient de tinter au sommet du donjon perçant le mont chenu. Les chauves-souris rapides s’abreuvent comme des folles aux rayons élimés du bel astre nocturne. Derrière les volets soigneusement étanches, dos à dos, dorment sans le vouloir les couples infertiles. Je prie. C’est à l’étoile polaire que je confie mes vœux, ma bonne étoile qui s’allume pour moi de ses contours troublants. Au nom de leur humanité, je te met au défi, descend de ton bastion… Jette un peu de douceur à ma face, remet dans son sommeil l’impossible liaison, je te laisse mon amour en otage. Je m’en voudrais si fort d’avoir à la blesser, j’ai été tant de fois lâché par la nature ! Excuse un peu les miens qui sautent sur les vierges dans les sentiers battus, en moins de deux agitent leurs reliques de leurs doigts défaillants, exhalent en sarcasmes leurs haleines vampiriques. Ils ont si mal au ventre ! Il y a dans leurs propos des accents de terreur que je ne peux nier, mais l’on s‘évertue tant aux fausses illusions….
Le vampire ne ment pas, ma bonne étoile, c’est la vérité vraie, je te fait remarquer. Avant l’aurore, étoile de saturne, si tu m’écoutes, les bras écartelés, j’aurais si tu le veux un repos éternel, un rais venu de toi flèchera mon visage, un beau fruit d’or ornera rayonnant le front de ton guerrier.
Requiem aeternam dona eis Domine.
Message édité par talbazar le 11-12-2012 à 18:46:29