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Secoué par une série de faux scoops et de crises internes après la mobilisation du 11 Septembre, le grand quotidien de New York a admis ses erreurs et adopté une attitude plus incisive à l'égard de la politique irakienne de George W. Bush.
Dimanche 20 avril 2003, Judith Miller, incorporée dans une unité de l'armée américaine chargée de dénicher les armes de destruction massive que l'administration Bush accusait Saddam Hussein de détenir, envoie son reportage au New York Times. Onze jours plus tôt, au terme d'une guerre éclair, Bagdad est tombée aux mains des Américains.
Au mépris de la filière habituelle, l'article va directement au plus haut niveau, celui de la direction de la rédaction, qui donne l'instruction de le publier dans l'édition du lendemain. Personne, à vrai dire, ne s'en étonne vraiment : il est de notoriété publique, au New York Times, que "Judy traite directement avec Raines et Boyd" - Howell Raines et Gerald Boyd, à l'époque directeur et directeur adjoint de la rédaction du quotidien.
Dans une profession pourtant rompue aux ego surdimensionnés, Judith Miller est un cas particulier : nommée correspondante au Moyen-Orient à la fin des années 1970, époque où peu de femmes étaient admises dans le cercle très fermé des correspondants à l'étranger, elle s'est bâti une réputation de reporter infatigable, prête à tout pour décrocher "une bonne histoire" et surtout pour la défendre jusqu'au bout. En 2001, bien avant le 11 Septembre, elle a remporté le prix Pulitzer pour une série d'articles prémonitoires sur une sombre organisation qui n'intéressait, à l'époque, pas grand monde : Al-Qaida. En un mot, c'est une star. Admiratifs, les chefs de service s'en méfient cependant comme de la peste. "Décider de bloquer un papier de Judy, c'est s'exposer à des coups de fil toute la nuit, observe l'un d'eux. Elle se battra bec et ongles. Elle est impitoyable."
Dans l'article qui atterrit le 21 avril à la "une" du New York Times, Judith Miller annonce qu'un savant irakien, interrogé par son unité, a confirmé l'existence d'armes chimiques et biologiques, en a montré certains éléments et a expliqué que le régime de Saddam Hussein avait procédé à leur destruction "quelques jours avant le début de la guerre". L'auteur précise qu'elle n'a été autorisée ni à rencontrer le savant ni à donner son identité, mais qu'elle "l'a vu de loin". Aucune source indépendante ne vient corroborer son scoop. Ce jour-là, au cours de l'une des conférences de rédaction quotidiennes, l'un des chefs de service évoque l'article et interroge : "Comment on continue, sur cette histoire ?
- Qu'est-ce que tu veux dire ?, répond Gerald Boyd, le numéro deux de la rédaction.
- Ben... on est allés très loin, quand même !
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Qu'on a publié un article qui, sur la foi d'un homme auquel on n'a pas parlé, dont on n'a pas l'identité et que l'on n'a vu que de loin, pourrait suffire à justifier la guerre de Bush. Comment rebondit-on ?"
Un "silence glacial" conclut l'échange. Ce genre de réaction, résume le témoin qui nous a raconté la scène, "a un effet radical sur toutes velléités de discussion".
Traditionnellement, le New York Times n'est pas un forum de débat permanent. Le style "autocratique" de Howell Raines, qui a l'habitude de passer outre l'avis de ses chefs de service, selon les intéressés, accentue cet effet. "C'est une organisation gérée de haut en bas, explique un journaliste. On peut faire part, dans une note à un rédacteur en chef, de sa préoccupation sur la couverture de tel ou tel événement, mais, s'il ne répond pas, on laisse tomber." C'est aussi un endroit où le rythme de travail ne laisse guère le temps de papoter devant la machine à café. Surtout après le 11 Septembre, lorsque le service étranger, par exemple, se met à produire 45 colonnes par jour avec un staff prévu pour en faire 25. L'extraordinaire travail des journalistes est d'ailleurs récompensé en 2002 par sept prix Pulitzer. Mais, derrière l'exploit, le malaise est de moins en moins contenu.
A Washington, Jack Shafer s'empare du scoop du 21 avril. Spécialiste des médias - ou, plus exactement, "critique de presse", comme on est critique de cinéma - au magazine électronique Slate, il tient une chronique très lue dans la profession, "Press Box". Il a commencé à s'intéresser à Judith Miller en lisant un de ses articles en décembre 2002 ; il y était question d'une enquête de la CIA sur le transfert d'une variété de virus de la variole à l'Irak, par l'intermédiaire d'un savant russe. "Il y avait tellement de trous et de failles dans cette histoire, dit-il aujourd'hui, que je me suis mis à suivre plus attentivement ses papiers sur l'Irak." Jack Shafer va désormais passer tous ses articles au crible.
"Non, ce n'était pas une croisade, nous rétorque-t-il, c'était une mine d'or pour un critique de presse." Il n'est pas le seul à avoir le New York Times dans le collimateur : surveiller ce monument de la presse et de l'establishment américains est devenu un sport national, en particulier sur Internet, où les sites critiques des médias se multiplient. Le 20 juillet 2003, le New York Times publie, en "une", une enquête dans laquelle le Journal reconnaît qu'il n'est toujours pas établi que le régime irakien possédait réellement les fameuses armes. Entre-temps, Howard Kurtz, célèbre critique de presse du Washington Post, a révélé dans ses colonnes, sur la foi d'e-mails internes obligeamment fournis par des journalistes du New York Times, la source principale de Judith Miller ces dernières années : Ahmed Chalabi, puissant exilé irakien, considéré comme l'inspirateur de la politique irakienne des néoconservateurs. Entre-temps aussi, le 7 juin 2003, Howell Raines et Gerald Boyd ont démissionné, confrontés à une véritable révolte de la rédaction à laquelle l'affaire Jayson Blair, jeune et brillant reporter dont on découvre qu'il invente ou copie tout ce qu'il écrit, a servi de détonateur. Arrivé à la tête du quotidien vingt et un mois plus tôt, Howell Raines avait érigé la compétitivité en valeur suprême.
"Le New York Times doit à ses lecteurs un examen des articles de Judith Miller", écrit Jack Shafer en juillet 2003. Cet examen viendra - dix mois plus tard. Le 26 mai 2004, dans une solennelle note à ses lecteurs, la direction de la rédaction du New York Times explique que, après avoir passé en revue "les erreurs des services de renseignement alliés et américains, ainsi que les accusations de crédulité et d'exagération officielles, il est grand temps de retourner le projecteur sur nous-mêmes". "Certains articles, poursuit la note, n'étaient pas aussi rigoureux qu'ils auraient dû l'être. Des informations qui étaient controversées à l'époque et semblent douteuses aujourd'hui n'ont pas été suffisamment documentées ou mises en doute."
La note met en cause les sources irakiennes de ces articles, dont Chalabi, aujourd'hui totalement discrédité, mais refuse de faire porter le chapeau à tel ou tel journaliste : "Notre examen montre que le problème était plus compliqué. Des chefs de service ou rédacteurs en chef qui, à plusieurs niveaux, auraient dû questionner les reporters et les pousser à davantage de scepticisme étaient peut-être trop pressés de publier des scoops dans le journal." Le Times cite en particulier l'article de Judith Miller du 21 avril 2003 - sans en préciser l'auteur - et reconnaît qu'il n'a pas été suivi d'enquête sérieuse. Désormais, tout est sur la place publique. Le mea culpa du New York Times trouve sa place dans le débat, naissant mais fondamental aux Etats-Unis, sur l'attitude des médias et des élites sur les armes irakiennes introuvables et la guerre en Irak. En février puis en juin, la prestigieuse New York Review of Books a publié, sous la plume d'un ancien directeur de la revue de l'école de journalisme de l'université Columbia, Michael Massing, une enquête approfondie et très sévère sur la couverture du New York Times. D'autres publications se sont jointes aux critiques, plus ou moins glorieusement ; Judith Miller y fait souvent office de bouc émissaire, masquant, d'après elle, "la vraie question : comment l'ensemble des services de renseignement du monde ont-ils pu se tromper à ce point sur quelque chose d'aussi important ?". Malheureusement, nous dit-elle, "le pays est si polarisé sur la guerre en Irak et les élections qu'un débat rationnel est devenu impossible".
Est-ce si sûr ? Dernier en date, l'hebdomadaire The New Republic, qui avait soutenu la guerre, vient de consacrer un numéro spécial à la question : "Nous sommes-nous trompés ?". Chargé des questions de défense au New York Times, Michael Gordon rejette l'accusation de "collusion" entre son journal et l'administration Bush et rappelle que Hans Blix lui-même, le chef des inspecteurs de l'ONU, a cru à l'existence des armes de destruction massive jusqu'à peu de temps avant la guerre. "Nous, journalistes, avons eu affaire à des sources qui ne cherchaient pas nécessairement à nous tromper mais qui s'étaient elles-mêmes mises dans l'erreur", dit-il. Une auto-intoxication collective, en quelque sorte.
Il y a bien eu quelques voix discordantes, mais elles ont été noyées. "Pourquoi la presse n'a-t-elle pas plus couvert le pour et le contre ? interroge un de ses collègues. Parce que les institutions politiques américaines n'en débattaient pas non plus. Peut-être la faute des médias a-t-elle été de ne pas soulever le débat qui n'existait pas dans la société." En Grande-Bretagne, la presse s'est montrée plus critique. Mais elle relayait une opposition vigoureuse au gouvernement de Tony Blair, tant au Parlement que dans l'opinion. Un facteur revient constamment dans les conversations avec les journalistes : l'effet 11 Septembre sur leur métier. "Après le 11/9, le journalisme américain a profondément changé, surtout au New York Times, où ce traumatisme a affecté directement et personnellement beaucoup de gens", observe Doug Frantz, ancien chef de service de Judith Miller, qui a quitté le journal en mars 2003 pour le Los Angeles Times parce qu'il "ne supportait plus les méthodes de Howell Raines". "Le 11/9 a produit une ferveur patriotique qui a eu un impact jusque sur les meilleurs journalistes, ajoute un de ses collègues. Les Etats-Unis se sont sentis véritablement en guerre. Après tout, le Pentagone avait aussi été attaqué ! L'attitude normale de la presse à l'égard du pouvoir, le cynisme, le scepticisme, tout a disparu. C'est en train de revenir, mais cela a cruellement manqué." "Dans l'Amérique de l'après-11/9, explique encore un autre, on croyait ce que disait l'administration Bush. Et que l'Amérique ne pouvait pas faire de mal. C'est comme ça qu'on ne s'est pas inquiétés de ce qui se passait à Guantanamo."
En janvier 2003, au cours d'une réunion de rédaction au New York Times, Roger Cohen, alors chef du service étranger, propose pour la "une" un reportage de l'envoyée spéciale du journal en Afghanistan, Carlotta Gall, sur la mort suspecte de deux prisonniers détenus par les forces américaines ; la reporter a vu les certificats de décès. Selon un participant à la réunion, "tout de suite, Howell - Raines - s'est montré sceptique sur cette histoire. Il a dit qu'il ne pouvait pas croire que des troupes américaines puissent faire des choses pareilles. Il a demandé que Carlotta reprenne l'enquête". Le reportage finira par être publié, deux semaines plus tard, mais n'atteindra jamais la "une".
Le New York Times aurait-il mieux résisté au séisme du 11 Septembre s'il n'avait été affaibli, parallèlement, par un ouragan interne, l'ouragan Howell Raines ? Les avis sont partagés. Chef adjoint, à l'époque, des pages éditoriales, qui sont gérées indépendamment, Serge Schmemann rappelle que ces pages-là se sont prononcées très clairement contre la guerre, "à l'issue de longs et profonds débats au sein du comité éditorial", qui se réunit trois fois par semaine. "Ce fut un processus extraordinaire, dont je suis fier", ajoute-t-il. Journaliste au Washington Post, David Ignatius compare la situation du New York Times à celle de son propre journal lorsque, quelques années après la gloire du Watergate, il s'était trouvé confronté à l'affaire Janet Cooke, la jeune reporter qui avait remporté le Pulitzer pour une histoire inventée de toutes pièces. "La culture du journal, à l'époque, c'était d'avoir des scoops, de faire parler de nous, plutôt que de ne pas se tromper. Ça vous tue un canard", dit-il. Il a fallu des années au Post pour retrouver son assurance. Aujourd'hui, il passe pour plus agressif sur Bush et la guerre que son grand concurrent de New York, bien que ses éditoriaux aient soutenu la guerre.
Mais le New York Times n'a pas dit son dernier mot. "Un journal qui dépense 125 millions de dollars -100 millions d'euros- par an pour produire de l'information ne fait pas les choses à la légère, observe un de ses vétérans. Un peu de repentir ne fait pas de mal. L'important, c'est que le processus d'autocorrection soit en route."
Sylvie Kauffmann
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