Je vous fais partager l'article de Robert Fisk, grand reporter Anglais travaillant pour le journal Britannique The Independant et présent au Liban.
The Independent, 15 juillet 2006.
Toute la nuit, jai entendu les avions de combat qui passaient en murmurant au dessus de la Méditerranée, en altitude. Cela a duré des heures, des jets semblables à de minuscules lucioles qui observaient Beyrouth, ils attendaient peut-être laube, toujours est-il que cest à ce moment quils sont descendus.
Ils se sont dabord dirigés vers le petit village de Dweir au sud Liban, près de Nabatiya ; là, un avion israélien a bombardé la maison dun imam chiite. Il a été tué. Sa femme aussi. Huit de ses enfants également. Lun dentre eux a été décapité. Dun de ses bébés, on na retrouvé que la tête et le torse, quun jeune du village, hors de lui, a brandi devant les caméras. Puis les avions ont rendu visite à dautres habitants de Dweir et les ont éliminés, une famille de sept personnes.
Le deuxième jour de la dernière « guerre antiterroriste » dIsraël commençait de manière dynamique. Ce conflit a recours au même langage - ainsi quà quelques-uns des mensonges - employés dans le cadre de la « guerre antiterroriste » à plus grande échelle de George Bush. Oui, tout comme nous avons « détérioré » lIrak en 1991, et à nouveau en 2003 - hier cétait au tour du Liban de se faire « détériorer ».
Cela ne signifie pas seulement des pertes en vies humaines, mais également la mort économique, cest ce qui est arrivé au bel aéroport international flambant neuf de Beyrouth, qui a coûté 300 millions de livres (quasiment 450 millions deuros n.d.l.t.), peu avant six heures du matin alors que les passagers sapprêtaient à embarquer à destination de Londres et de Paris.
Depuis chez moi, jai entendu le F-16 qui a surgi tout à coup au dessus de la piste datterrissage la plus récente et la arrosé de roquettes, déchiquetant 20 mètres de tarmac et faisant voler des tonnes de béton dans une énorme explosion avant quun navire lance-missile de classe Hetz ne sattaque aux autres pistes.
Deux des nouveaux Airbus de Middle East Airlines furent épargnés mais en lespace de quelques minutes laéroport était vide, les voyageurs sétant enfuis, regagnant leurs domiciles ou leurs hôtels.
Il suffisait de regarder les panneaux daffichage pour comprendre : pas de vol pour Paris, pas de vol pour Londres, pas de vol pour le Caire, pas de vol pour Dubai, pas de vol pour Bagdad - les passagers qui auraient pris celui-ci seraient tombés de Charybde en Scylla -. Les hauts-parleurs de laéroport diffusaient « Dont Cry For Me, Argentina ».
Ensuite, les Israéliens sattaquèrent à la station de télévision du Hezbollah, al-Manar, lamputant de son antenne avec un missile, mais sans réussir à lempêcher démettre. Cette cible est un peu plus compréhensible ; après tout « Manar » diffuse la propagande du Hezbollah. Mais le but était-il réellement de retrouver ou de délivrer les deux soldats israéliens capturés mercredi ? Ou de se venger des neuf Israéliens qui ont trouvé la mort pendant cet incident, au cours de lune des journées les plus sombres du passé récent de larmée israélienne, quoique pas aussi sombre que celle des 36 civils libanais morts au cours des 24 heures précédentes.
Une Israélienne aussi a été tuée, par une roquette que le Hezbollah a tiré vers Israël. Par conséquent, selon le macabre taux de change de ces abominables affrontements, une mort israélienne vaut un peu plus de trois Libanais ; il y a fort à parier que le taux deviendra plus meurtrier.
Déjà, laprès-midi, les menaces sétaient intensifiées. Israël ne « resterait pas les bras croisés ». Toute la population des banlieues sud, où est situé le QG du Hezbollah, reçut lordre dévacuer le quartier avant quinze heures.
À lexception dune centaine de familles, les habitants refusèrent catégoriquement de partir. Les Israéliens annoncèrent que dorénavant, nimporte quel endroit du Liban pouvait être pris pour cible. Le Hezbollah furieux, riposta : si Israël bombardait les banlieues, il enverrait ses missiles longue portée Katyusha sur la base aérienne israélienne de Miron ; cette information fut, sur le moment, tenue secrète par la censure israélienne.
Les touristes du Golfe en voyage au Liban, effrayés, quittèrent Bhamboun [1] en masse à bord de leurs 4x4, senfuyant vers la sécurité de la Syrie, pour prendre à Damas les avions qui la ramèneraient chez eux. Une autre petite mort économique pour le Liban.
Mais que signifiaient donc ces discours et ces menaces ? Je passai le début de laprès-midi chez moi, à compulser mes dossiers de déclarations officielles israéliennes. Jy découvris quau cours des 26 dernières années, Israël a annoncé au moins à six reprises « ne pas avoir lintention de rester les bras croisés » au Liban (avec de légères variantes), loccasion la plus célèbre étant la déclaration de feu le Premier ministre israélien Menahem Begin qui avait promis de « ne pas rester les bras croisés » alors que les Chrétiens étaient menacés en 1980 - tout cela pour retirer ses troupes et abandonner les Chrétiens à leur funeste destin au bout de trois ans.
Les Libanais sont toujours abandonnés à leur sort. Le Premier ministre israélien, Ehud Olmert, affirme quil tient le gouvernement libanais pour responsable des attaques et des empiétements frontaliers de mercredi.
Pourtant, M. Olmert sait ce qui est de notoriété publique : le gouvernement faible et divisé du Premier ministre libanais Fouad Siniora est incapable de contrôler un seul milicien et encore moins le Hezbollah.
Mais nest-ce pas à ce même groupe dhommes politiques que les États-Unis avaient adressé leurs félicitations lannée dernière, louant le caractère démocratique de leurs élections et leur indépendance par rapport à la Syrie ? Effectivement, un homme qui considère - ou peut-être serait-il plus exact de dire « qui considérait » - Bush comme un ami est Saad Hariri, fils de lancien Premier ministre libanais Rafik Hariri, à qui le Liban doit une grande partie des infrastructures quIsraël est occupé à détruire et dont lassassinat lannée dernière (par des agents syriens ?) est censé avoir profondément choqué Bush.
Hier matin, le fils Hariri, Saad, sapprêtait à atterrir à Beyrouth lorsque les Israéliens, les alliés de lAmérique, arrivèrent pour bombarder laéroport. Il fut obligé de faire demi-tour, son pilote allant chercher refuge à Chypre.
Cependant, hier, les allusions verbales au terrorisme étaient plus effrayantes que tout le reste.
Le Liban était décrit comme un « axe du terrorisme », Israël disait « combattre le terrorisme sur tous les fronts ». En cours de matinée, jai dû couper court à une interview diffusée sur une station de radio australienne au cours de laquelle un journaliste israélien affirmait, de manière tout à fait erronée, que des Gardes Révolutionnaires iraniens se trouvaient sur place au Liban et que toutes les troupes syriennes ne sétaient pas retirées.
Quelle raison les Israéliens ont-ils invoquée pour justifier lattaque de laéroport de Beyrouth, sécurisé et surveillé à lextrême, fréquenté par les diplomates et les dirigeants européens, une installation aussi sûre que nimporte quel aéroport dEurope ? Il aurait, daprès eux, « servi de plaque tournante au transfert darmes et déquipements destinés à lorganisation terroriste du Hezbollah ».
Et voilà, encore et toujours le terrorisme, et lon va décrire le Liban, une fois de plus, comme le centre mythique du terrorisme au Moyen-Orient ainsi que, je suppose, Gaza. Et la Cisjordanie. Et la Syrie. Et, bien sûr, lIrak. Et lIran. Et lAfghanistan. Et, demain, quel autre pays ?
Robert Fisk
Source : Common Dreams - http://www.commondreams.org/cgi-bi [...] 715-26.htm
Traduction :C.F.Karaguézian pour Le Grand Soir.
Auteur : Robert Fisk pour The Independant http://www.independent.co.uk/
---------------
Quand un homme cesse de croire en Dieu, ce n’est pas pour croire à rien mais pour croire à n’importe quoi. J.K. Chesterton