C'est une bonne opportunité pour aborder enfin le sujet du rôle de l'EF dans l'entrainement
Ca fait un moment que je voulais en parler donc tant qu'à faire je saisis l'occasion. C'est ma vision du sujet hein, c'est pas des vérités absolues
Déjà, un rappel, il y a très peu de progression au niveau du chrono à aller chercher en faisant de l'EF.
Donc si ça ne sert pas à progresser, à quoi ça sert d'en faire, et surtout d'en faire autant (~80% du volume)?
A plein de trucs: ça permet de débuter la course à pied, ça permet de s'échauffer avant une séance plus difficile et de récupérer après, ça permet de se reposer les jours d'avant/après une compétition ou une séance difficile, de modifier le corps (tendons, squelette, muscles, utilisation des graisses, perte de poids...) et enfin dans un objectif de progression, surtout, ça permet de mieux encaisser les grosses séances/compétitions ainsi qu'une grosse charge globale d'entrainement.
Je dis qu'il y a peu de progression à aller chercher de ce côté mais en réalité rien qu'avec une perte de poids conséquente on peut vraiment gagner beaucoup sur ses chronos.
En course à pied (je parle que du hors stade bien sûr), la progression vient essentiellement de deux leviers de travail:
- le temps passé entre les deux seuils (travail de résistance douce) qui permet le meilleur développement cardiovasculaire (souvent le facteur limitant);
- le temps passé à une allure spécifique, permettant d'optimiser cette allure.
En fonction de l'allure, les deux leviers fonctionnent ensemble (jusqu'à AS10 on va dire, au delà on n'a pas un développement cardiaque optimal (je précise pour ne pas rentrer dans le débat de "est ce que l'anaérobie détruit l'aérobie?" )).
En toute logique, plus on passe du temps à activer ces deux leviers, plus on va progresser. Le problème est que le travail de vitesse est très (trop?) traumatisant pour l'organisme et que trop en faire nous expose à des blessures et de l'accumulation de fatigue. D'où la "règle" des 80/20 afin de limiter le temps passé à faire de la qualité à ce que le corps est capable d'encaisser (comme vu ci-dessus, faire de l'EF permet d'adapter le corps afin de pouvoir encaisser de plus grosses charges). Comme toujours cette "règle des 80/20" n'est pas une loi absolue: c'est pas parce que vous faites 21% ou même 30% de temps en temps que c'est fini pour vous... c'est juste que plus on s'éloigne de cet 'équilibre', plus on a intérêt à savoir ce qu'on fait parce que la marge d'erreur devient de plus en plus mince.
Ca c'est un peu les bases. C'est maintenant que ça devient très personnel et qu'il faut se poser la question: qu'est ce que je veux tirer de mon entrainement de course à pied?
Il faut se donner les moyens de ses ambitions: si l'objectif est de tirer le meilleur de son potentiel et de progresser un maximum, il faut nécessairement activer à fond les deux leviers de progression vus ci-dessus, et donc ça implique de faire plus de volume général et donc en conséquence, plus d'EF. Or, qui dit plus de volume dit plus de fatigue, donc il faut adapter l'entrainement afin que l'accumulation de fatigue ne soit pas trop importante et que le corps puisse encaisser, mois après mois, la charge d'entrainement. Donc on n'hésitera pas à diminuer la charge sur les entraînements non-cruciaux, notamment l'EF où on peut diminuer l'allure sans aucune autre conséquence qu'une moindre fatigue.
Si à l'inverse l'objectif est plus de se maintenir en forme, ou bien qu'on n'a juste pas le temps ou l'envie de faire plus que ce qu'on fait actuellement, et qu'on accepte que la progression sera limitée, il n'y a pas vraiment besoin de chercher à diminuer la fatigue des sorties EF outre mesure, donc on pourra se permettre d'être plus haut en cardio en EF (en théorie, plus rapide aussi).
Je prends un exemple théorique que je trouve intéressant. On prend un athlète tout ce qu'il y a de plus classique: il court depuis quelques années, régulier à 4 séances par semaine (5-6h de volume hebdo), il est dans les clous pour la répartition de sa qualité 80/20, se blesse pas trop. Bref un coureur aguerri de niveau moyen comme il y en a plein.
Le gars progresse mais bon, y a cette fameuse barre des 40min à franchir, ça fait quelque temps qu'il commence un peu à plafonner, il commence à perdre patience et voudrait bien que ça progresse un peu plus vite. Le grand classique quoi...
Approche "par la qualité": classiquement, on va dire au bonhomme "ben faut bouffer de la séance, c'est comme ça que tu vas progresser". Le mec fait ça bien il reste dans les clous niveau 80/20, mais bon avec son volume hebdo c'est assez rapidement limité ce qu'il peut faire. Donc, il va naturellement orienter ses séances de qualité vers la borne "dure" de ce qu'il pourrait faire (beaucoup de SL2, très peu de SL1 par ex.). Ok il va y avoir de la progression parce qu'on peut toujours améliorer ses séances, et rien que le fait de les passer semaine après semaine va faire que ça viendra. Mais c'est quoi l'après pour ce coureur, une fois au max du max de ce qu'il peut tirer de ses séances de qualité actuelles?
Je vois qu'une seule issue possible à ce scénario, "il faut que j'aille encore plus loin sur mes séances, c'est pas encore assez dur" - grand classique, au final il y a forcément un moment où ça va péter, à force de flirter avec ses limites, on les trouve toujours.
En plus, plus cet athlète s'entête dans cette voie, plus il aura du mal à changer de "ligne de conduite" et à se dire "tiens je vais ajouter une petite séance d'EF coolos en plus dans ma semaine". Pour lui il y aura un côté "c'est une perte de temps, je pourrai faire plus de qualité à la place" et en plus, il risque de juste être claqué et de penser ne pas avoir l'énergie pour faire cette séance supplémentaire (ce qui est une erreur).
Avec cette approche, à court terme on gagne, à long terme on perd (ce qui ne veut pas dire que cette approche n'est pas bonne, juste que c'est pas forcément ça qu'il faut faire dans toutes les situations. Ca reste la solution à privilégier en période d'affutage avant une course par exemple).
Approche "par l'EF": et si le même bonhomme, au lieu de se dire "je vais durcir/augmenter ma qualité" se disait plutôt, "je touche pas à ma qualité mais j'augmente mon volume facile". Admettons que ça le fasse passer de 80/20 à 85/15. Que se passe-t-il ? Ben déjà il fait la même qualité qu'avant mais avec un peu plus de volume global, donc même si c'est minime il va déjà progresser plus que ce qu'il progressait avant (même si l'accélération de la progression est minime, on est d'accord). Ensuite, dans un second temps, une fois habitué à ce volume global plus important, il va pouvoir 1) durcir sa qualité tout en maintenant 85/15 (on en arrive au même point que l'autre approche, sauf que dans le cas présent l'athlète a moins de risques de blessure) et/ou 2) augmenter son volume de qualité pour retrouver 80/20 (volume de qualité sera donc plus important que dans l'approche précédente et donc progression plus importante).
Alors encore une fois, les deux approches sont plus complémentaires qu'antinomiques, je pense qu'il faut toujours réfléchir en terme de cycles. A mon avis, entamer une phase de durcissement de sa qualité sans avoir au préalable cherché à augmenter sa charge globale est risqué, car ça lance un cercle vicieux dans lequel le seul levier de progression devient "se faire plus mal à l'entrainement".
Ou alors il faut vraiment que cette augmentation de la difficulté de la qualité soit temporaire, et que l'athlète accepte derrière de revenir à son niveau habituel de qualité (et la perte de progression qui l'accompagnera forcément).
Pour résumer, ma vision c'est que même si l'EF (et par extension, le volume global) n'est pas ce qui fait progresser en course à pied, c'est quand même l'élément le plus important de l'entrainement, c'est à dire celui qu'il faut maintenir coûte que coûte en cas de pépin (impératif, santé, fatigue passagère...). Déjà je pense vraiment que le coureur que nous sommes aujourd'hui n'est que le résultat de la somme des heures courues dans une vie (ou des heures passées en aérobie si on veut inclure les autres sports). Alors oui effectivement, en réalité c'est plus la somme des heures passées en résistance douce...
Ensuite, pour moi l'entrainement en EF c'est la marge de manœuvre. Admettons que j'ai une semaine type en 5 sorties, dont 2 sorties de qualité. Je sens que j'ai un gros coup de fatigue, qu'il faut que j'adapte ma semaine à venir. J'ai deux options: je reste à 5 sorties mais je les fais 100% en EF ou bien je passe à 4 sorties pour me reposer plus et je garde la qualité prévue initialement.
Moi je ferai toujours (et je conseillerai toujours) de faire l'option 1 (garder 5 séances mais virer la qualité). Plusieurs raisons: la semaine suivante pas de problème pour rester à 5 sorties + certain d'être frais sur les séances qualitatives. On repart sur des bases saines. L'option 2 est peut-être plus efficace niveau progression car on n'interrompt pas le travail de qualité, mais elle est aussi bien plus risquée: pas sûr qu'on arrive à refaire une 5ème sortie (on de deshabitue vite...) + on reste sur le "fil du rasoir" niveau fatigue. A force de trop flirter avec les limites, y a forcément des moments où ça pète.
Tout ça pour dire que moi je me prends pas la tête, ma règle la plus importante en course à pied c'est "si t'avais prévu de courir, tu cours. On s'en fout que tu fasses de l'EF, de la qualité, une séance ultra structurée ou totalement au feeling, ce qui compte plus que tout le reste c'est de passer du temps sur les jambes"
Enfin, quelle allure adopter en EF?
Si vous avez bien compris tout ce qui précède, vous aurez compris qu'on s'en fout un peu en fait... La bonne allure en EF c'est celle qui permet de faire son volume hebdo sans accumuler de fatigue. Aller plus vite en EF ne vous fera pas progresser plus vite, par contre ça peut petit à petit vous fatiguer, ce qui peut mener à une blessure. La fatigue peut aussi mener à un manque de motivation qui vous empêchera de courir plus et donc de progresser plus. Donc, si je devais résumer l'EF en une phrase ça serait: "vous n'avez rien à gagner mais tout à perdre à courir trop vite votre EF".