Je pense avoir fait partie des trois classes distinguées ici:
- persécuteur
- spectateur/suiveur
- victime
Mes constatations:
- Ma première constatation découle de ce que je viens juste d'écrire: on peut rapidement passer de persécuteur à persécuté, et vice-versa, d'un groupe à l'autre. Tout dépend du groupe, il n'y a pas de règle établie. Il y a généralement un souffre-douleur. Dans un nouveau groupe, le hasard des choses peut faire qu'on se retrouve miraculeusement parmi les épargnés, pour peu qu'un type attire plus l'attention des caïds.
- Il a des critères qui permettent l'accès au rôle de persécuteur: être la star de la classe, le plus fort, le meilleur au foot, des conneries comme ça. Tu es respecté, tu es donc le chef dans la cour de récré.
- Toute personne peut se retrouver victime. C'est ma constatation principale: la position de victime est souvent injustement attribuée à la première personne qui fera une mauvaise impression. Je m'explique. J'ai côtayé des gens qui étaient les polars, ou qui étaient de vrais gamins en retard puberté styyle, et parfois ça les tuait, parfois pas du tout. Par contre un constat que j'ai fait, est qu'une personne nouvelle dans un groupe a généralement une chance d'être d'un côté ou de l'autre. Idem quand un groupe se constitue: le premier élément qui passera pour un con sera désigné souffre-douleur. Les autres auront la chance d'être des suiveurs et rigoleront avec les chefs, qui eux se distinguent par des qualités précises. Exemples typiques: un polar moche qui réussira le premier jour à planter un superbe but dans un match de foot aura toutes les chances d'être au mieux un suiveur, au pire ignoré mais pas persécuté. Un type normal, bien dans la moyenne, qui fera une blague de merde ou qui trébuchera le premier jour de cours dans uen salle de classe se fera immédiatement charié. Ensuite c'est l'engrenage. Evidemment, si une personne a déjà une apparence extérieure différente, ça jouera clairement contre elle. Tout est question de première impression. Un suiveur bien établi qui fera un jour une blague naze ou se chiera dessus a peu de chance de passer bouc émissaire. Le souffre-douleur pourra ensuite devenir un type génial, les autres s'en moqueront toujours.
- Les critères différenciants et problématiques: faire plus âgé, ou plus jeune, être petit en taille, être gros, avoir des lunettes triple foyer, être habillé comme papa, sentir mauvais. Je n'ai pas constaté de brimades "obligatoires" sur les sérieux et les premiers de la classe.
- Je ne pense pas qu'il y ait de réaction idéale pour la victime. Mon constat en temps que persécuteur: si la victime fermait sa gueule, on la chariait quand même parce que ça nous faisait rire entre persécuteurs, et la réaction de la victime était presque secondaire. Si la victime réagissait, on accentuait les moqueries, car le jeu consiste alors à connaître les limites de la victime. Cependant je suis d'accord avec le fait qu'une réaction violente de la victime aurait pu largement mettre fin au trip. N'oublions pas qu'un persécuteur, comme une victime, n'a pas forcément envie de se prendre une mandale en pleine tronche. Moi je n'étais pas du tout costaud, grand et fort. Je pense qu'un poing dans la gueule m'aurait calmé illico.
- Une victime et un persécuteur peuvent être potes entre deux brimades. D'un côté, on a une victime qui pense pouvoir attendrir la brute, qui veut vivre un semblant de normalité, et aussi qui qualifie les agressions à venir dans la catégorie du "jeu entre potes". Si tu te fais frapper, tu essayes de te convaincre que c'est un pote qui te tape et que c'est plus un jeu qu'une réelle torture. De l'autre, un persécuteur peut avoir des remords périodiques (voir plus loin) mais peut aussi jouer avec sa victime pour lui faire croire qu'ils sont amis.
- Un persécuteur peut avoir des remords pendant son action. Typiquement mon cas. Je ne doute pas un instant que des brutes se foutaient totalement de leur victime, de l'effet de leur violence sur des personnes. Moi souvent, au calme et seul, je me disais que j'étais un vrai salaud. Je le disais d'ailleurs souvent à mes collègues de martyrisation. Mais pourtant je continuais, sans aucune obligation. Je n'étais pas du tout dans un engrenage, je n'aurais subi aucune raillerie à arrêter. Pourquoi je continuais alors? Plusieurs choses je pense: l'ennui, être pour une fois du côté des "gagnants" , des "respectés" (quand on est gosse, c'est assez manichéen, la représentation sociale est hyper importante), et une sorte d'adrénaline à tester les limites des gens. On arrive à des situations assez dingues où j'invitais parfois mes victimes à mes anniversaires et ça se passait très bien. Mais dès le retour à l'école… Honnêtement, quand j'étais le méchant, je me sentais hyper coupable.
- Les suiveurs: je vais pas le cacher, je pense que c'est vraiment la meilleure place dans l'absolu. C'est la moins exposée, mais considérée comme la plus lâche. Elle est en effet composée de personnes aimant ce gout du sang mais ne voulant pas se mouiller (en clair, ne pas être celui pointé du doigt en cas de gros dérapage), mais aussi de personnes frolant les murs car sachant qu'elles pourraient facilement faire partie des victimes. Souvent ces derniers sont les pires de la catégorie, car jouent la caricature pour cacher leur potentiel victimesque. Ils réalisent qu'ils peuvent sauver leurs prochaines années donc affirment leur appartenance à la classe des bourreaux suiveurs. Cependant, ce groupe est simplement contraint par "le milieu": il faut de tout façon suivre, ne pas trop défendre la victime, sous peine de passer pour un loser ou d'un résistant.
Pour finir, j'ai personnellement été surtout suiveur. J'ai été victime dans plusieurs groupes. J'ai été persécuteur dans deux groupes. Un premier assez virulent sur une nana en 4ème, don’t j'étais un des acteurs les plus actifs. Un deuxième plus léger où j'étais un entraîneur, sur un type de ma classe en 2nde. Dans le premier cas, moqueries et humiliations sur la base du physique et de la personnalité. Dans le deuxièeme cas, moquerie et humiliation d'un type qui venait de rejoindre notre classe (c'était franchement pas gagné vu le groupe) qui avait l'air d'avoir 3 ans de moins que nous et qui se prenait pour une racaille (alors qu'on était dans un bahut un peu huppé). Ca l'a tué le mec. Il a tenu un an. Dans les deux cas, alternance entre persécution et entente. Je dirais que le premier cas a été vraiment terrible. C'est le seul que je regrette réellement et qui m'a véritablement choqué quand j'ai réalisé ce que j'avais fait, à une personne totalement innocente et en plus très gentille et livrée à des fauves. Je m'en veux encore. J'en ai beaucoup parlé et j'ai même essayé de retrouver cette personne pour m'excuser, sans succès. Je me suis trouvé dégueulasse et ça m'a presque fait pleurer de honte, en pensant qu'un jour, mes gamins pourraient subir ça. Même là de l'évoquer, ça me fout un énorme poids sur le coeur.
Dans les cas où je fus la victime, l'impression que je pouvais tout essayer, tout faire pour me crédibiliser, il y avait un acharnement toujours plus fort sur moi. Etonnemment, et ce n'est peut-être pas un hasard, ma pire expérience de victime a eu lieu juste avant que je rejoigne le groupe dans lequel j'ai fait tenu mon premier et pire rôle de persécuteur.
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zzz