l'Antichrist a écrit :
Vous confondez le mal fait sciemment, le mal pour le mal, avec le péché. Prenons l'exemple que donne Saint Augustin dans les Confessions : il semble d'abord insister sur l’idée qu’on peut faire volontairement le mal pour le mal. C'est pourquoi il raconte comment, adolescent, avec ses camarades, il s’est amusé, la nuit, à voler les fruits que donnait en abondance un poirier dans un jardin du voisinage. " Sans doute nous en mangeâmes, mais notre seul plaisir fut d’en avoir commis un acte défendu. Ce n’est pas de l’objet convoité par mon vol que je voulais jouir, mais du vol même et du péché ". On pourrait donc penser que saint Augustin reconnaît avoir commis volontairement le mal. Mais c’est pour le plaisir du vol et du péché, dit-il : il transgressait l’interdit, sciemment, mais il pensait, dans l’ignorance où il était encore de Dieu, y trouver quelque bien et satisfaire ainsi le désir d’un plaisir et non d’une souffrance. Et c’est donc un bien qu’il voulait pour lui, et qu’il voulait partager avec ses camarades, et non un mal, et non son mal, ni celui de ses camarades. Car Augustin a commis ce péché, quand il était encore très éloigné de Dieu : par ignorance de l’existence d’un bien mille fois supérieur aux biens misérables qu’il poursuivait dans sa jeunesse : " Quand on recherche le mobile d’un crime, on n’arrive à une conviction que si l’on a pu découvrir chez le coupable le désir de posséder un de ces biens que nous avons appelés inférieurs, ou la crainte de les perdre. Car ils ont leur beauté et leur prix, si abjects et si bas qu’ils soient en comparaison des biens supérieurs et béatifiques. " (II, 5). Quand on recherche le mobile d’un crime, il s’agit donc de se demander quel bien croyait poursuivre le criminel quand il a commis son crime. Il n’y a pas de volonté qui ne soit la volonté d’un bien.
Force est de constater qu’on aura toujours beau jeu de dire à celui qui prétend faire le mal volontairement, dans la seule volonté de faire le mal, qu’il trouve quelque bien, au moins pour lui, à faire le mal. Il est bien connu qu’on fait souvent le mal avec la volonté délibérée de transgresser l’interdit. Cela ne signifie pas qu’on cherche pourtant à faire son propre mal. Descartes, expliquant à Mesland que la volonté doit être considérée dans l’absolu comme indépendante de l’entendement qui lui fait connaître par ailleurs le vrai et le faux, le bien et le mal, lui écrit dans sa fameuse lettre du 9 février 1645 : " Car il nous est toujours permis de nous empêcher de poursuivre un bien qui nous est clairement connu, ou d’admettre une vérité évidente, pourvu seulement que nous pensions que c’est un bien de témoigner par là notre libre arbitre ". Affirmer son libre-arbitre est encore un bien. Un bien peut-être dérisoire, quand la véritable liberté est d’autant plus grande qu’elle est éclairée, comme il le dit dans la Méditation quatrième. Une volonté parfaitement éclairée, comme celle de Dieu, ne saurait faire le mal, pour Descartes, comme pour toute la pensée chrétienne. Même celui qui use de son supposé libre-arbitre pour faire le mal, ignore que la véritable liberté de la volonté ne peut résider que dans une volonté parfaitement éclairée. Ainsi l’ignorance est, sinon la cause, au moins une cause essentielle de toute méchanceté. Non la volonté seule.
Si l’homme faisait vraiment le mal volontairement, ce serait donc en parfaite connaissance du bien et du mal. Or qui peut prétendre jamais avoir une telle connaissance sinon Dieu lui-même ? Ou bien une puissance mauvaise qui soit l’égale de Dieu ? Mais même Satan n’est pas l’égal de Dieu. Lucifer en se révoltant contre dieu l’a fait par l’attirance d’un bien qu’il ne possède pas : la puissance divine. A la limite, Dieu seul pourrait faire le mal volontairement.
Il semble que toute volonté de faire le mal, pour faire le mal, soit en effet incompréhensible. A moins de penser que l’on puisse vouloir son malheur - et qu’on puisse le vouloir sans même vouloir le bonheur d’affirmer sa liberté jusque dans le malheur de sa damnation (comme Dom Juan).
Pour que le mal puisse être volontaire, il faut qu’il soit voulu et désiré, et donc qu’il soit désirable. Et s’il est désirable, c’est qu’il est un bien. Ce qui est contradictoire. Comment donner une positivité au mal, sans en faire un bien ? La raison est-elle à même de penser la contradiction du mal volontaire ?
Dans la tradition métaphysique, le mal n’est jamais pensé que comme défaut ou privation du bien. Et ainsi comme résultant d’un défaut de connaissance du bien. Le platonisme se contente de penser que le mal est le nécessaire contraire du bien – ainsi qu’il est dit dans le Théétète (176 a) : " Mais il est impossible que le mal disparaisse, Théodore ; car il y aura toujours, nécessairement, un contraire du bien. " Et il ajoute : " Il est tout aussi impossible qu’il ait son siège parmi les dieux ; c’est donc la nature mortelle et le lieu d’ici-bas que parcourt fatalement sa ronde ". Le mal est au bien ce que l’ombre est à la lumière. Ainsi le séjour mortel ici bas est symbolisé par le royaume des ombres de la célèbre caverne du début du livre VII de la République. L’ombre est absence ou privation de lumière, et son complément nécessaire. Le mal provient d’une non-connaissance. De même, chez un philosophe rationaliste tel que Spinoza, le mal provient d’un défaut de connaissance, d’une privation des lumières de la raison. Et non d’une volonté du mal. Mais si l’on y réfléchit, dans toute la tradition rationaliste de la philosophie et de la théologie rationnelle, il ne saurait y avoir une libre volonté du mal, puisque la volonté poursuit nécessairement un bien – que ce bien existe de façon indépendante et transcendante au désir et à la volonté, comme chez Platon, ou bien qu’il existe du fait même du désir et de la volonté, comme chez Spinoza.
On pourrait penser que la tradition théologique chrétienne, en mettant l’accent sur le péché originel, donne au mal une positivité telle qu’il existe, non comme un contraire du bien, mais comme un contradictoire du bien. Non comme un défaut du bien, mais comme un principe opposé au principe du Bien. Non comme une absence de lumière, mais comme une contre-lumière. Mais ce serait tomber dans un manichéisme étranger au christianisme. Car, dans le christianisme (comme dans le Judaïsme et l’Islam), le principe bon et divin triomphe nécessairement du mauvais et satanique, comme la vérité de l’erreur. Certes, il existe des forces du mal qui s’opposent effectivement aux forces du bien. Mais elles ne sauraient en avoir raison. C’est pourquoi, au plus profond du péché, il est toujours possible d’être sauvé, car la miséricorde divine est sans limite. Et le dernier mot appartiendra toujours à Dieu et non au diable.
Satan aveugle ceux dont il abuse de la naïveté plus qu’il ne les délivre de l’erreur en les encourageant à braver la Loi. Ainsi Faust, las de la connaissance, désireux d’un bonheur simple, signe malgré lui son malheur en pactisant avec le diable. De même, Adam et Eve voulaient-ils leur malheur ? Ils voulaient avoir le bonheur de savoir, cueillir le fruit de l’arbre de la sagesse. Ils ont usé certes de la liberté de pouvoir faire le mal. Mais l’auraient-ils fait s’ils n’avaient pas été séduits par le serpent, si leurs volontés n’avaient pas été affaiblies par une puissance du mal dont ils n’étaient pas maîtres ? Ont-ils voulu vraiment le mal qu’ils ont fait et qu’ils se sont faits ? Souvenons-nous seulement de cette parole du Christ sur la Croix : " Père, pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ".
A y regarder de plus près, l’explication religieuse – chrétienne – du mal dépasse la raison. La volonté du mal, si elle existe, est peut-être ce dont la raison ne peut rendre compte. On sait la contradiction, que souligne en particulier Spinoza, à penser que dieu, qui est omniscient, omnipotent, et infiniment bon, crée un homme libre en sachant qu’il usera de sa liberté pour faire le mal. Cela signifie en effet que Dieu, infiniment bon, a permis le mal et voulu au bout du compte le mal. Pascal en revanche est parfaitement conscient de l’irrationalité du dogme du péché originel : " Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. Vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison de cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette folie est plus sage que la sagesse des hommes " (Pensées, 445, éd. Br.). Et à propos de la transmission du péché commis par Adam et Eve à toute l’humanité, Pascal dit : " Rien ne nous heurte plus que cette doctrine ; et cependant ! sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes… L’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme " (434).
Irrationalité que Dieu infiniment bon permette le mal au point d’exercer ensuite sa colère vengeresse. Irrationalité que l’homme soit condamné pour un mal commis par Adam et Eve, dont il n’est pas directement coupable. Irrationalité que l’homme soit puni dans l’au-delà du péché qu’il n’a pas la force, sans le secours de la grâce, de combattre, et cependant qu’il est considéré avoir commis volontairement et sciemment pour mériter un châtiment éternel.
Cette irrationalité n’est pas spécifiquement théologique. Elle est inhérente à nos jugements moraux et à la pratique du droit. Car on juge et on punit d’autant plus sévèrement le mal qu’on l’estime volontaire, alors même que le mal est une marque de la faiblesse de la volonté. Il y a une contradiction fondamentale à juger qu’un homme a été méchant parce qu’il a manqué de volonté pour faire le bien, et à considérer qu’il a cependant commis le mal volontairement et librement. Spinoza a vu cette contradiction et la lève en affirmant que la volonté n’est pas libre. Ce faisant, Spinoza va contre l’opinion commune.
Cette contradiction est au coeur de la philosophie de Kant. Chaque être raisonnable, auteur et sujet de la loi morale, est libre, et comme tel responsable, de ne pas se déterminer selon la seule raison – mais de se laisser déterminer par son caractère méchant, sa mauvaise éducation, son passé, ses intérêts présents, etc... c’est-à-dire est libre de ne pas être libre.
En un mot, l’homme a-t-il la libre volonté que sa volonté succombe au mal ? Si le mal doit être voulu pour qu’il nous soit imputable, peut-il être cependant voulu librement puisqu’il va à l’encontre de la raison et donc de notre liberté ? Kant reconnaît lui-même, comme Pascal, les limites de la raison pour rendre compte de la propension de l’homme au mal. D’où le mythe du péché originel " qui met au début le mal, au commencement du monde, assurément, mais dans un esprit, d’une destinée sublime à l’origine ; ainsi le commencement premier de tout le mal est représenté pour nous, comme incompréhensible de façon générale, mais l’homme comme devenu la proie du mal, uniquement par séduction " (La religion dans les limites de la simple raison, I, 4).
Devons-nous nous en tenir à cet échec de la raison pour rendre compte du mal ?
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