D'ailleurs histoire de procrastiner un peu et de faire vivre le topic, et parce que j'aime bien cause de maths aussi
; l'approche Grothendieckienne se voit tres bien aussi dans la construction de la cohomologie l-adique.
A la base, c'est Weil qui avait remarqué que si tu prenais disons une courbe définie par un équation polynomial f(x,y)=0 à coefficient entiers, alors si tu regardais les solutions complexes de cette équation, cela définissait un objet géométrique (en l’occurrence une surface de Riemann, sous certaine conditions) et les propriété géométriques et plus précisément cohomologiques de cet objet géométrique semblaient commander le comportement des solutions de la même équation, mais dans les corps fini de caractéristique q=p^r.
Cette analogie lui avait permis de mettre sur pied tout une série de conjectures, sur le comportement des solutions à de telles équations, et il en avait démontré une bonne partie pour les courbes, c'est à dire les équations f(x,y)=0 qui donnait une surface de Riemann, mais on pouvait augmenter le nombre de variables et d'équations et on obtenait des objets géométriques de dimension supérieur, typiquement des variétés projectives lisses complexes. Mais les solutions de ces équations dans les corps finis, elles même, n'avaient pas de géométrie évidente, c'est simplement des collections finies de points, et Weil n'avait jamais envisagé que cette analogie soit autre chose qu'un guide dans l'élaboration de ces conjectures. Ces conjectures restaient ouvertes si l'on prenait des objets qui ne donnent pas une surface de Riemann du coté géométrique mais un truc de dimension (complexe) >1
C'est Grothendieck qui a pris l'analogie au sérieux et qui a voulu construire véritablement une vrai théorie cohomologique pour ce genre d'objets directement sur les corps finis, et ne pas utiliser l'artefact de passer par les nombres complexes pour avoir "de la géométrie" à disposition, notamment parce que ca n'était pas tout le temps possible de faire ca. L'idée qu'il a eu, pour faire ça, parait vraiment "naïve", l'idée c'est de remplacer les ouverts d'une variété, par des morphismes.
En gros la cohomologie calcule comment on peut recoller des trucs définis sur des ouverts locaux. Si tu prend un espace disons métrique X, et une fonction continue, f, dessus par exemple, ca revient au meme de se donner f, ou de se donner pour une famille d'ouverts (U_i) qui recouvre X, et une collection de fonctions continues f_i sur U_i, tels que f_i=f_j sur U_i\inter U_j. Y a aucune obstruction à recoller des données locales.
Mais parfois y en a, par exemple si on se donne une primitive de 1/z sur une collection de petits ouverts qui recouvre C^*, alors on sait qu'on peut pas les recoller en une primitive de 1/z sur C^* tout entier, car il n'existe pas de telle primitive globale, alors que localement on peut pourtant le faire (si les U_i sont assez petits et simples, des petits disques par exemple). Cela se traduit par la non nullité d'un groupe de cohomologie. Globalement c'est ce genre de choses que mesure la cohomologie. Des obstructions à des recollement locaux.
L'idée de Grothendieck a été double. Premièrement, de montrer qu'il y a une recette algébrique automatique qui calcule la cohomologie, et qui est totalement indépendante de la situation géométrique. Deuxièmement de voir qu'au lieu de recoller des trucs le long d'ouvert, on pouvait recoller les trucs le long de morphismes, finalement tester que f_i restreinte à U_i\inter U_j est égale à f_j restreinte à U_i\inter U_j, ca n'est ni plus ni moins que de tester f_i o h=f_j o k, pour h l'inclusion de U_i inter U_j dans U_i et k l'inclusion de U_i inter U_j dans U_j. Mais rien n'empeche de prendre pour h et k des morphismes plus généraux que des inclusions. En faisant ça, il a montré qu'on pouvait avoir des théorie cohomologiques dans des contextes beaucoup plus variés que le contexte géométrique usuel. Mais ça parait tellement "bébète" comme idée qu'on a du mal à voir comment ca peut apporter quoi que ce soit à la situation de départ.
En fait il restait à trouver les bons "morphismes" à utiliser, et bien sur ensuite reconstruire toute la théorie et c'était pas évident, y avait beaucoup de problèmes techniques (en fait, les gens avaient une bonne intuition de ce que ca devait etre, mais y a eu beaucoup de travail pour tout bien construire) et c'est comme ca que Grothendieck a construit la cohomolgie l-adique.
Mais la encore si tu lis SGA 4 et SGA 5, alors tu vas avoir la théorie générale sur comment calculer une cohomologie dans le contexte le plus général possible, pour une catégorie munie d'une "topologie de Grothendieck" (une topologie de Grothendieck, c'est comme une topologie, mais au lieu de se donner des ouverts de l'espace, on se donne des morphismes à valeur dans l'espace, en fait on à meme pas besoin d'un vrai espace, on peut prendre simplement une catégorie, soit un truc tres tres général), puis seulement plus tard l'application aux conjectures de Weil et à leur preuve.
Ca parait tres "monumental" (ca l'est), mais dans la pratique Grothendieck a été guidé par un problème vraiment "concret" et important. Et au final il a vraiment révolutionne la façon dont on pensait à la cohomologie, ce qui est peut être son héritage le plus important.
Message édité par Profil supprimé le 18-06-2019 à 10:30:36