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La rencontre : limpermanence, le non-Moi, la production conditionnée, la vacuité
Limpermanence (anitya), le non-Moi (anâtman), la production conditionnée (pratîtya-samutpâda), et la vacuité (sunyatâ) sont des concepts essentiels et étroitement liés dans le bouddhisme.
Limpermanence est une évidence pour tout le monde, et plus particulièrement pour le bouddhiste, car elle est liée au non-Moi (ou non-substantialité du Moi). "O Brâhmanas, la vie est comme une rivière de montagne qui va loin et coule vite, entraînant tout avec elle. Il ny a pas de moment où elle ne sarrête de couler. Le monde est un flux continu et impermanent".
Ce qui subit ce changement, ce nest quun faux Moi, une entité empirique, conventionnelle, provisoire, éphémère et inconsistante, formée des "Cinq agrégats" (skandhas) (matière, perceptions, sensations, formations mentales, conscience), qui sont eux-mêmes sujets au changement. "Quand les agrégats apparaissent, déclinent et meurent, ô bhikkhus, à chaque instant vous naissez, vous déclinez, vous mourrez".
En effet, la science nous apprend quà chaque instant des millions de cellules de notre corps, sur notre peau, dans nos intestins, nos muscles, meurent et naissent. Et même nos milliards de neurones, qui nous accompagnent en principe jusquà la fin de nos jours, subissent des changements incessants. Pour prendre une image du moine Nagâsena : "Comme une flamme qui brûle, à chaque instant ce nest plus la même et ce nest pas non plus une autre" (na ca so na ca anno).
Le bouddhisme nie donc lexistence dun Moi (âtman) en tant quentité, non seulement permanente, éternelle (comme lâme humaine), mais encore individualisable, substantielle, pourvue dune nature propre et indépendante. Selon le bouddhisme, tout est interdépendant, et rien ne peut être individualisé ni exister isolément, sinon dans lesprit des hommes.
Cette conception du non-Moi se retrouve ainsi en accord avec les acquisitions scientifiques les plus récentes. Lorsquon regarde le corps humain, on saperçoit quil est fait dun grand nombre dorganes dont aucun ne peut prétendre être le support du Moi. Est-ce notre coeur, notre estomac, notre cerveau, ou nos gonades? Et les milliers de milliards de bactéries que nous hébergeons dans nos intestins, font-elles partie de notre Moi? Probablement, puisquelles sont indispensables à notre absorption intestinale de vitamines, donc à notre survie. Mais provenant aussi de la nourriture extérieure, elles sont sans cesse renouvelées, et peuvent même un jour nous causer une infection grave et nous détruire. Et lair que nous respirons? Et nos idées? Font-ils partie dun Moi isolé, ou plutôt dun monde où se fond le Moi? Le Moi qui est en fait un non-Moi, changeant et interdépendant avec lunivers.
Il est maintenant bien établi, grâce aux travaux des astrophysiciens, que nous ne sommes que des poussières détoiles vieilles de quelques 13 milliards dannées. Notre parenté avec les animaux qui nous entourent ne fait plus guère de doute, mais également avec les plantes, les montagnes, les fleuves. Comme lexprime si bien le titre de la chanson, "We are the world"...
Le principe de la production conditionnée (pratîtya-samutpâda),qui explique lapparition et la continuation de la vie par lenchaînement de 12 facteurs, allant de lignorance jusquà la vieillesse et la mort, est basé sur la formule :
"Quand ceci est, cela est.
Cela apparaissant, cela apparaît.
Quand ceci nest pas, cela nest pas.
Ceci cessant, cela cesse".
Tout est ainsi conditionné, interdépendant, intimement lié.
Ceci rappelle étrangement les conclusions des scientifiques, après les expériences du pendule de Foucault et du paradoxe EPR (désintégration dun particule, par Einstein, Podolsky et Rosen). Il savère daprès ces expériences quà léchelle macroscopique aussi bien quà léchelle microscopique, lunivers est interconnecté et possède un ordre global, indivisible.
- "Chaque partie contient le tout, et le tout reflète chaque partie", dit le scientifique.
- "Une parcelle de poussière
Contient tout lunivers.
Quand une fleur sépanouit,
Le monde entier se révèle.", dit le moine Zen.
Lessentiel pour lhomme est de réaliser cette appartenance cosmique, cette vision globale des choses dans lespace et le temps, afin déviter lattachement au Moi, source de passions et de souffrance.
"Qui voit une seule chose a la vision de toutes les choses
La vacuité dune seule chose est la vacuité de toutes."(Chandrakîrti)
La vacuité(sunyatâ) est un concept central du bouddhisme qui a été développé surtout par lécole Madhyâmaka (Voie du Milieu) fondée par Nâgârjuna, grand philosophe indien du IIIè siècle.
La vacuité revêt une double signification dans lécole Madhyâmaka.
Dun côté, elle est non-substantialité, absence de Soi, de nature propre des choses : "Ainsi faut-il considérer ce monde fuyant : une étoile à laube, un éclair dans un nuage dété, une lampe qui vacille, une bulle dans un ruisseau, un mirage, un rêve". (Sûtra du Diamant).
De lautre côté, sunyatâest lAbsolu, la nature profonde des choses, la Réalité ultime, exempte de toute dualité, de tout concept, et qui ne peut être appréhendée que directement. "La forme nest que vide. Le vide nest que forme" (Sûtra du Coeur).
Ainsi, comprendre la vacuité par la sagesse (prajnâ), réaliser le vide, en dépassant le "vérité relative" de la vie quotidienne pour atteindre la "vérité suprême", cest parvenir à la délivrance, le nirvâna.
Il est aussi frappant de retrouver limportance que revêt la notion du vide dans la science. A léchelle de linfiniment petit, tout objet est formé de molécules et datomes, eux-mêmes formés de protons, délectrons et dautres particules, entre lesquels règne un vide impressionnant. La nature est essentiellement composée de vide : cette maison où vous vous trouvez est vide, cette table est vide, cette revue que vous tenez entre les mains est vide, ces lignes sont vides. Mais ce vide-là, nous le croyons plein...
Science et bouddhisme : une complémentarité
Au terme de cette analyse, il apparaît que la science et le bouddhisme partagent bien de points communs et présentent aussi quelques divergences, mais quil est illusoire de vouloir les comparer en les plaçant sur le même plan, puisquils concernent des aspects différents de la vie, des dimensions différentes de la personnalité humaine.
Lune des caractéristiques de la science est la spécialisation et la fragmentation des connaissances. Analytique et "réductionniste par nécessité", elle finit par donner à chacun une vision parcellaire et étroite des choses. Conscients de ce défaut, de nombreux scientifiques cherchent actuellement à établir une interconnexion entre les différentes disciplines, de façon à dégager une synthèse, une vision plus globale, holistique du monde.
Dans cet effort de synthèse, le bouddhisme peut sans doute contribuer sa part. Déjà, détonnantes correspondances entre le bouddhisme et la sémantique, la phénoménologie, lexistentialisme, la physique moderne, ont été reconnues, et un grand nombre de scientifiques et de penseurs manifestent un intérêt croissant pour cette sagesse millénaire, en y découvrant de nouvelles et intéressantes ouvertures.
La science ne résoud pas tout, il faut à lhomme plus de sagesse
Personne à notre époque ne peut nier les apports considérables de la science, et les bouleversements que les techniques ont entraînés dans notre vie quotidienne. De façon bien inégale dailleurs, puisquils échappent à une large majorité de la population mondiale. En un temps particulièrement court, les acquisitions scientifiques se sont multipliées à une vitesse vertigineuse. Lhomme est arrivé à cette fin du XXème siècle à voyager dans lespace, à greffer des organes, à féconder in vitro, à réaliser des tâches complexes par des robots et ordinateurs, pour ne parler que de quelques percées parmi les plus spectaculaires.
Mais les progrès technologiques ont également causé lémergence de nouveauxproblèmes, comme la pollution et la destruction de lenvironnement, le risque nucléaire, les catastrophes industrielles, lexclusion et la violence dans les cités. En biologie, les progrès ont été tels que lhomme, "pris de vitesse par la science", se trouve devant de graves questions de bioéthique : euthanasie, dons dorganes, procréation artificielle, manipulations génétiques, etc.
Sans parler de toutes les guerres, les tueries, les génocides où la science continue à apporter sa triste contribution à la barbarie humaine. Et aussi de cette course en avant à la productivité, de cet esprit "toujours plus", soufflé par les lobby industriels qui ne savent pas plus eux-mêmes où aller...
En fin de compte, lhomme, ce "colosse aux pieds dargile", est-il plus heureux grâce à la science ? Ou bien sent-il le besoin de quelque chose de plus profond en lui-même qui lui permettrait de résoudre ses problèmes ?
Comme le disait le physicien David Bohm, "la réponse ne réside pas dans laccumulation du savoir. Ce qui est indispensable, cest la sagesse. Bien plus que le manque de connaissance, cest le manque de sagesse qui nous cause la plupart de nos problèmes".
Mais pour le bouddhisme, quest-ce la sagesse sinon la connaissance ? Une connaissanceprofonde, jusquau tréfonds de lêtre, directe au-delà des mots, ayant pour but lextinction de la souffrance, autrement dit le bonheur.
Olivet, 1993
Dr TRINH Dinh Hy
Message édité par Ryan le 01-12-2004 à 20:31:22
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"Nothing ever happens to the knowing with which all experience is known"