TubeMap a écrit :
Quelques questions sur la partie en gras
- On entend souvent parlé de ce délai mais concrètement d'ou il provient et quels sont les indicateurs que la FED (a part les taux inter bancaires) suit pour dire si la politique monétaire se transmet plus (ou moins) rapidement?
- Est ce que ce délai est toujours d'actualité? Je ne suis pas expert mais est ce qu'il est possible que le mécanisme de transmission soit plus lent qu'anticipé compte tenu que nous sommes aujourd'hui dans une économie qui repose bien plus sur les services que sur les produits manufacturés (et donc moins gourmande en capitaux) ?
- Ce 3eme point rejoint plus ou moins le précédent mais compte tenu du marché de l'emploi, est ce que le mécanisme de transmission n'est pas un peu plus lent qu’auparavant?
- Si ce délai est toujours bon, cela voudrait dire qu'aujourd'hui nous ressentons seulement les effets des premières hausses en 2022. De ton point de vue, est ce vraiment le cas? C'est surement très réducteur mais quand tu vois les encours de cartes de crédit ou auto loan, il semblerait que les hausses de taux n'ont pas freiné quoique ce soit pour l'instant. Est ce que la FED pourrait être prise de revers a court terme en ayant des taux élevés et en même temps une récession surprise ?
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1) Tu peux voir la transmission de la politique monétaire comme une longue chaîne entre le taux directeur de la banque centrale (Fed Funds, par exemple) et les indicateurs macroéconomiques que la banque centrale est chargée de piloter (inflation, emploi, pour la Fed).
Les taux interbancaires sur le marché monétaire (maturités courtes) ne sont que le premier maillon de la transmission. Ils influencent de proche en proche toute la courbe de taux des banques, jusqu’à des maturités très longues, mais cette transmission ne se fait pas de façon homogène (par exemple, le taux de financement à 10 ans d’une banque doit intégrer les anticipations de long-terme sur le taux de la banque centrale, pas seulement la récente hausse de 25 bps).
Ensuite, le coût synthétique du financement d’une banque va dépendre de sa stratégie de financement, c’est-à-dire du mix entre dépôts (avec au sein des dépôts une combinaison entre dépôts à vue et dépôts à terme), financements interbancaires, émissions de CD/CP/TCN (certificats de dépôts, commercial paper, titres de créances négociables), obligations senior / subordonnées, covered bonds, ABS/MBS etc. Chaque banque va ajuster sa stratégie de financement au nouveau contexte de marché, dont le nouveau taux directeur n’est qu’un des éléments. Donc la hausse de taux de 25 bps ne va pas se traduire immédiatement et de façon homogène par une hausse de 25 bps du coût synthétique de la liquidité pour toutes les banques.
Les banques ajustent notamment leurs conditions commerciales sur les dépôts, mais cela prend du temps (tu vas rarement voir une banque annoncer une hausse de 25 bps de leurs taux sur les dépôts juste après une hausse de 25 bps du taux directeur) et de multiples facteurs rentrent en jeu (l’intensité concurrentielle sur le marché bancaire, la stratégie ALM de chaque banque, le mix de financement de chaque banque etc.).
Ensuite chaque banque, selon sa stratégie propre, et toujours avec des effets retardés, va adapter ses conditions de prêt. En gros, elle va ajouter à son coût de financement des marges suffisantes pour couvrir les risques et ses coûts opérationnels pour chaque type de prêt, en tenant compte de l’intensité concurrentielle.
En gros la banque centrale observe de près la transmission de son taux directeur :
a) Aux taux interbancaires sur le marché monétaire (cela se fait via les opérations de gestion de liquidité de la banque centrale – ma spécialité – mais ce n’est pas « automatique », par exemple en temps de crise quand le marché monétaire fonctionne mal).
b) Aux conditions d’émission des banques et autres agents économiques (marchés obligataires) – pour ça il faut faire du monitoring de marché (c’était mon job en début de carrière).
c) Aux conditions bancaires sur les dépôts et les prêts (c’est le job d’experts du secteur bancaire).
d) Et enfin aux agrégats monétaires et macroéconomiques (PIB, emploi, inflation), pour voir l’impact des changements des conditions monétaires sur les volumes (la demande de crédit, par exemple), puis sur les prix.
Si la transmission se fait mal (ce qui arrive en temps de crise et dans bcp de pays émergents où je travaille), il faut en évaluer la cause. Cela peut résulter par exemple :
- D’un dysfonctionnement de marché (monétaire et/ou obligataire, typiquement), qui peut justifier une intervention de la banque centrale et/ou des réformes pour faciliter le fonctionnement du marché ;
- D’un manque de concurrence sur le marché bancaire etc.
2) Oui, les délais de transmission de la politique monétaire sont toujours d’actualité : cette méta analyse trouve un délai de transmission moyen de 29 mois (ce qui me semble bcp, perso).
Aux USA, il y a une discussion actuellement sur le raccourcissement éventuel du délai de transmission : Il faut bien voir que la conduire de faire la politique monétaire aujourd’hui est différente d’il y a 20 ans : les banques centrales sont plus transparentes, elles communiquent plus (forward guidance, par exemple), et elles utilisent plus activement leurs bilans (QE/QT). Tout cela impact forcément le délai de transmission.
Mais il y a plein d’autres facteurs liés au fonctionnement des marchés, à la réglementation bancaire, à l’intensité concurrentielle, à l’apparition de nouveaux acteurs (micro-crédit comme concurrence pour les prêts bancaires, money market funds comme concurrence pour les dépôts bancaires etc.). Le funding mix de l’économie (marchés de capitaux vs banques) est aussi important, et la composition sectorielle sans doute aussi comme tu le dis.
3) Oui, je pense que l’on n’est qu’au début de la transmission des hausses de taux de la Fed (initiées en mars 2022).
Pour l’instant la désinflation aux USA est principalement liée à la disparition des effets inflationnistes transitoires (supply chain bottlenecks post sortie de pandémie, énergie post Ukraine etc.).
L’inflation « super core » aux USA reste sticky, mais on voit un refroidissement en cours sur les salaires. Bien sûr il y a des facteurs hors politique monétaire qui jouent, notamment un appel d’air sur l’immigration important aux USA depuis la fin de la pandémie.
Une autre cause pour l’effet retardé des hausses de taux de la Fed, c’est l’accumulation d’épargne excédentaire par les ménages US pendant la pandémie : là on est en train d’en venir à bout, donc je pense que pendant les trimestres à venir les hausses de taux vont commencer à impacter sérieusement la consommation des ménages.
4) Je pense que la Fed est sans doute satisfaite de voir le taux sur le Treasury 10 ans aussi haut : cela règle son pb principal du premier semestre – quand elle continuait à monter les taux mais l’impact de ces hausses était très amoindri par des anticipations de baisse de taux rapides.
Mais je pense aussi qu’un taux sur le Treasury 10 ans > 5% augmente la probabilité d’une récession aux USA.
Cela dit, même si l’idéal serait un soft landing, c’est clair depuis le début que la piste d’atterrissage pour ça est très étroite et en plein brouillard. Si une récession survient, je pense qu’elle ne sera pas trop profonde car les bilans des agents économiques US, hors Etat, sont relativement sains (notamment les ménages).
Le plus important pour la Fed c’est de vaincre définitivement l’inflation – le pire serait de ne pas finir le job, de devoir monter les taux bien plus haut en cas de reprise inflationniste, et de finir avec une récession bien plus sévère. Je pense que la probabilité pour ce scénario est désormais faible.