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Intermédiation financière
Certaines entreprises françaises (Renault, par exemple) nient farouchement toute corruption active. En revanche, elles avouent verser des sommes à des intermédiaires dont elles ne connaissent pas la destination. Les sociétés intermédiaires sont au cœur de la corruption contemporaine, à base de montages financiers s'efforçant de dissocier les flux réels (commerciaux) et les flux financiers. D'autres sociétés écrans apparemment innocentes comme les clubs sportifs ou les associations caritatives permettent encore de rendre la traçabilité plus compliquée. Mais, précisément et paradoxalement, la circulation électronique de l'argent n'est pas un handicap pour la traçabilité. Au contraire.
C'est pourquoi les juges qui luttent contre la criminalité financière, à la tête desquels Eva Joly, réclament à juste titre dans la «Déclaration de Paris» (2003)« la traçabilité totale des flux financiers, et l'interdiction faite aux banques d'ouvrir des filiales ou d'accepter des fonds provenant d'établissements qui refusent ou appliquent de façon virtuelle la coopération judiciaire internationale». Toutes les grandes banques honnêtes ont des succursales dans les paradis fiscaux. Et certains Etats bien comme il faut, comme le Delaware, le Luxembourg, l'Autriche et la Suisse, ont assis leur réputation sur leur statut de boîte aux lettres pour sociétés douteuses ou sur le secret bancaire et financier. Il est clair que plus un Etat est corrompu, plus son économie est malade. L'«Etat de droit»ne nuit pas à l'économie. Pourquoi, alors, les multinationales corrompent-elles ? Parce que les coureurs du Tour de France se dopent. Ils se dopent non parce qu'ils sont d'affreux criminels, mais parce que, dans leur angoisse de compétition, ils cherchent à dépasser les autres en dépassant la loi. Comme les autres font comme eux, on se retrouve au point de départ, avec la même hiérarchie, avec pas plus de bagarre que du temps de Charly Gaul qui ne se droguait pas, sauf que tout le monde est désormais shooté et que certains en crèvent. Pour arracher des contrats, les entreprises corrompent les fonctionnaires étrangers, rendent malades les économies locales, et elles aussi par la même occasion. Car, contrairement à ce qu'on croit, mieux vaut vendre à d'honnêtes riches bien portants qu'à des pauvres malades et voleurs. Le gros argument des banques pour justifier leurs activités douteuses est aussi la compétition :«Si c'est pas moi qui blanchit, ce sera le voisin, et c'est lui qui créera des emplois.» Outre que cet argument est moralement ignoble, il est antiéconomique pour la raison qui précède.
Le lancinant besoin d'opacité
Mais la vraie raison de la corruption n'est pas là. Le Tour de France peut être moralisé, à condition d'accepter des règles et des arbitres. La raison de la corruption, elle, touche à l'opacité intrinsèque des affaires. Le capitalisme vit sur un paradoxe : il a besoin de règles claires - en particulier de droits de propriété parfaitement définis -mais ne survit que dans l'opacité. En eau trouble. Dans son principe, le capitalisme est un système où des gens font travailler d'autres gens pour leur vendre ce qu'ils viennent de produire. Ça pourrait s'arrêter là. Le capitalisme pourrait être, comme le système des corporations, un système stationnaire se reproduisant à l'identique. Or il avance, dévore, ingurgite, régurgite. L'accumulation exige la non-transparence, sinon la concurrence arrêterait tout. Si tout le monde savait ce que fait tout le monde, si le mythe de la transparence, l'un des mythes essentiels du capitalisme avec celui de la liberté (je suis libre de choisir mon patron) et de l'égalité (tous consommateurs, tous actionnaires aujourd'hui, donc tous patrons), la machine se bloquerait. Pour avancer, une entreprise a besoin d'informations sur les marchés que n'ont pas les autres, de brevets, de demandes plus ou moins captives, de savoirs et de savoir-faire non encore diffuses, de logiciels qui ne sont pas common knowledge, d'accès à des marchés par des passe-droits que les faiseurs de droits (hommes politiques et fonctionnaires) leur donnent exclusivement, etc. Cette opacité permet aux entreprises de créer des rentes. Véolia fournit l'eau rive droite à Paris, Suez-Lyonnaise rive gauche, on n'en reparle plus, les deux rentes sont acquises, on ne va pas se lancer dans la «compétition», sauf à se ruiner réciproquement. Si la concurrence - pure, dure, transparente, telle que la présentent les profs d'économie payés pour bluffer, les gros malins qui citent Bastiat ou les nigauds qui le croient -existait, les profits des entreprises seraient nuls. Il suffit de regarder les taux de profit des banques d'affaires, salués par la presse financière ébahie aujourd'hui. Trente pour cent de profit net, plus, souvent. Ces taux de profit énormes sont un excellent indice de l'opacité du système.
Après Enron, il est apparu assez vite que les coupables étaient les banques d'affaires, qui organisaient la déconsolidation des bilans, l'occultation des dettes, en complicité avec les cabinets d'experts-comptables, type Arthur Andersen, tout en prêtant l'argent et en faisant pression sur les agences de notation et les analystes financiers. Et le tout béni par des journalistes financiers trop occupés à faire leurs ménages. Un expert-comptable écrit la langue et la syntaxe des affaires. Pour tromper qui ? L'actionnaire et l'employé du fisc. La comptabilité est un modèle rhétorique d'opacité, qui renvoie Hippias, Gorgias et les autres à la culture des carottes. La bagarre, en ce moment, autour de l'adoption des normes comptables internationales fixées par l'IASB (International Accounting Standards Board, organisme pseudo-indépendant qui défend les normes américaines) par les sociétés du Vieux Continent au 1erjanvier 2005 montre que cette atteinte à l'opacité européenne n'est pas du goût de tout le monde, et que la «valeur», la «juste valeur», le « good-will» et le bon vieux «profit» n'ont pas la même gueule selon qu'on les regarde de face ou de profil.
Responsabilités partagées
L'opacité est le seul moyen de développer les affaires ? Philippe Douste-Blazy ne s'y trompe pas : au terme de son rapport sur les entreprises publiques, avec une candeur touchante, il prône la suppression des administrateurs salariés dans les entreprises publiques au prétexte« du besoin de confidentialité des affaires», arguant notamment de ce que le syndicat SUD, informé, a failli faire capoter le rachat de Mobilcom par France Télécom. Il est vrai que ce rachat est par ailleurs vivement critiqué par Douste-Blazy, dont le cerveau accepte visiblement mal une logique allant au-delà d'une seule relation de cause à effet. L'une des premières mesures de Francis Mer, à peine installé, en novembre 2002, fut d'assouplir (loi dite «Houillon») l'interdiction de cumul des mandats des administrateurs de société introduite par la loi sur les nouvelles régulations économiques du gouvernement Jospin, afin de fermer les conseils d'administration, les opacifier, bref, de laisser peu d'hommes d'affaires entre eux décider des affaires. En juillet 2003, Mer ira beau-coup plus loin dans l'opacité avec sa nouvelle règlementation des marchés publics, véritable appel à la corruption des fonctionnaires, qui balaie vingt ans d'efforts de transparence en matière de marchés passés par les administrations publiques : relèvement drastique des seuils à partir desquels les appels d'offres sont obligatoires, éloignement des comptables publics et des services de la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes). Bref, sortez la police et laissez-nous les marchés des lycées d'Ile-de-France ! Le projet Mer - heureusement limité par le Premier ministre - «ne vise rien de plus que la corruption personnelle, au sens le plus sordide du terme, celle qui touche l'enrichissement personnel». Mais la faute à qui ? Aux corrompus ? Aux corrupteurs ? Ou au législateur ? Et si l'opération très bancale du juge Bruguière contre les Iraniens réfugiés à Paris répondait à des objectifs commerciaux ?
La spéculation rend fou !
Oui, diront les spécialistes de l'amiante. Selon Marcel Goldberg, épidémiologiste à l'Inserm, entre 50 000 et 100 000 personnes décèderont dans les vingt ans de pathologies liées à l'inhalation de l'amiante. Usinor a laissé ses salariés manipuler de l'amiante, alors que ses effets délétères sont connus depuis 1913. Usinor criminelle ? Le capitalisme criminel ? Non. L'État n'a interdit l'utilisation de l'amiante qu'en 1997. De la même manière, les labos pharmaceutiques qui luttent contre les médicaments génériques et, dès lors, contre la possibilité de soigner des malades pauvres appliquent le droit sur les brevets. Le crime de l'amiante n'a rien à voir avec celui de la traite des Blanches. A l'État d'avoir des principes et de prendre des précautions. Si l'on veut prouver que le capitalisme est criminel, encore faut-il prouver que les lobbies persuadent d'une manière ou d'une autre les États. Par exemple de porter plainte contre le Brésil pour l'utilisation de médicaments génériques. Ce qu'ont fait les États-Unis le 1er février 2001.
On retombe toujours sur la sempiternelle question de la collusion hommes d'affaires-hommes politiques. La mondialisation et la financiarisation ont à l'évidence accéléré ou aggravé cette collusion. Dans leur désir d'abandonner leur pouvoir aux marchés, de ne plus contrôler les banques et le crédit, de laisser passer les capitaux au nom d'une pseudo-création de profits créateurs d'emplois que l'on attend depuis trente ans maintenant, les hommes politiques ont grand ouvert les portes de la corruption. La folie boursière, qui est une folie-courtermiste, a balayé les deux valeurs relevant de la durée et de la lenteur : l'épargne et le travail. Arthur Lewitt, ancien président de la SEC, le gendarme de la Bourse américaine, remercié par Bush qui le trouvait trop vigilant, disait assez justement (3 décembre 2002) que « la culture des patrons s'est résumée, avec l'euphorie boursière, à prendre au passage tout ce qu'ils pouvaient plutôt que de se préoccuper de l'intérêt des actionnaires et des salariés». La spéculation, comme le jeu, rend fou. Elle enrichit sans travail. Au capitalisme des maîtres de forges et des entrepreneurs, qui travaillent dans la durée, s'oppose celui du spéculateur qui joue instantanément sur des masses d'argent sans savoir ce qu'elles recouvrent, travail ou produits. Capitalisme des fortunes et des monstrueuses inégalités destructrices de tout lien social, il menace la démocratie. Ne nous leurrons pas : la tentation de«se servir au passage»est grande. Pourtant, le capitalisme n'est pas la prédation et le vol. Mais, sans un arbitre hors de son sein (le politique), la brutalité et le vol reprennent leurs droits. Aujourd'hui, la tentation de sortir du droit est immense, autant que les profits espérés. On le voit avec les «cartels» occultes et les pactes secrets qui se montent en permanence (cartel des cimentiers, cartel du papier-carton, du béton, et récemment, cartel de l'agroalimentaire auquel participait la FNSEA !), et qui sont sanctionnés par des amendes trop faibles eu égard aux profits réalisés. Spontanément, dans son besoin essentiel d'accumulation - et il ne s'agit plus ici du spéculateur -, l'entrepreneur cherche à se dégager de ce qui est légal. «Accumulez, accumulez, c'est la loi et les prophètes !» disait Marx. Pourquoi la «mondialisation», sinon pour aller chercher le travail là où il n'était pas protégé ? Faire travailler les enfants de Chine, longtemps, dans des conditions abominables ? Cela produit des profits immédiats mais détruit à terme le facteur même de l'accumulation, ce dont se sont inquiétés les capitalistes eux-mêmes dès le début de l'ère industrielle en cherchant à fidéliser et protéger la main-d'œuvre la plus qualifiée. Et puis les travailleurs sont des consommateurs, ce qu'avait compris Ford. Et l'inégalité détruit la démocratie, ce que disait le banquier Salomon pendant la Grande Dépression.
La collusion hommes d'affaires-hommes politiques sera toujours la tentation du capitalisme. L'Ancien Régime se définissait a priori par une coupure : les nobles niaient le travail et le commerce, «ignobles» au sens strict, tandis que les commerçants niaient l'oisiveté (le «négoce» étant précisément la négation de l'«otium», l'oisiveté). Ce qui n'empêchait ni la cupidité démesurée des premiers ni la souplesse des frontières de la politique et des affaires. Dans une démocratie, elles doivent rester infrangibles. Et voilà que le gouvernement Raffarin propose d'assouplir les règles du «pantouflage» pour brouiller encore mieux les cartes entre hommes politiques et hommes d'affaires !
Là seule façon d'éviter la dérive mafieuse du capitalisme serait d'avoir deux protagonistes idéaux : une classe d'affaires revenant aux valeurs d'épargne et de travail, une classe politique ne méprisant plus la fonction publique et le service désintéressé de l'État. En 1789, une partie de la noblesse fit le pari des droits de l'homme et du respect du tiers état. Mais il est sans doute difficile de demander au baron Seillière d'être le comte de Condorcet
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