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Sharansky et le « nouvel antisémitisme »
Par Adam Keller
Adam Keller est le porte-parole du mouvement pacifiste israélien Gush Shalom. On peut lui écrire à info@gush-shalom.org.
Nathan Sharanski - ancien dissident soviétique et actuel «Ministre pour la Diaspora juive» dans le cabinet Sharon, a fait le tour des campus américains et des capitales européennes en faisant activement campagne contre le «nouvel antisémitisme».
Un de ses arguments mérite une attention particulière. Sharansky soutient que même lorsque la critique de la politique israélienne se révèle factuellement correcte, la formuler peut être qualifié d'antisémite si les critiques ne peuvent pas montrer qu'ils consacrent autant de temps et d'énergie à critiquer et à condamner chacun des autres États du monde qui eux aussi méritent d'être critiqués. Bref, «distinguer Israël est de l'antisémitisme».
Clair et simple. Mais est-ce le cas ?
Il est indubitable qu'Israël et son conflit avec les Palestiniens et le monde arabe retiennent une attention mondiale disproportionnée. En fait, cela travaille très souvent en faveur d'Israël: l'assassinat de vingt Israéliens retiendrait beaucoup plus d'attention internationale, une charge de sympathie dans le monde beaucoup plus importante pour les victimes et une condamnation des assassins, que l'assassinat de vingt Africains - souvent beaucoup plus que l'assassinat de deux cents, ou même deux mille, ou même vingt mille Africains. Un geste positif de la part d'Israël serait l'objet de beaucoup plus d'attention internationale qu'un geste semblable de la part d'un autre pays, un dirigeant israélien signant un accord de paix a plus de chance d'obtenir un prix Nobel de la Paix qu'un dirigeant d'un pays moins connu déchiré par la guerre, et ainsi de suite.
Cependant, dans un moment comme celui-ci, le fait majeur est que la politique officielle israélienne est la cible de tirs intensifs de nombreux pays de par le monde et que beaucoup de critiques consacrent effectivement bien plus d'attention à des actes d'oppression et à des violations des droits de l'Homme par Israël qu'à des actes similaires commis par d'autres régimes sur terre. Sont-ils tous antisémites?
Pas nécessairement. On peut trouver plusieurs autres explications plausibles à ce phénomène:
- Tout pays qui a recours à l'oppression ne se déclare pas une démocratie occidentale, et même «la seule démocratie» de sa région, et ne demande pas un soutien international sur cette base. N'est-il pas naturel que des citoyens d'autres démocraties occidentales regardent de plus près le comportement d'un membre de la famille?
- Tout pays qui a recours à l'oppression n'a pas été fondé par un peuple qui a lui-même été victime d'une oppression très cruelle, qui a fait appel à la sympathie du monde et à son soutien pour ce motif, et qui a souvent déclaré que l'État qu'il fonderait ne serait pas un État ordinaire mais «une lumière pour les Nations». N'est-il pas naturel que des étrangers jugent l'Israël actuel selon des critères établis par les propres Pères fondateurs d'Israël?
- Tout pays qui a recours à l'oppression n'a pas été fondé par un groupe ethnique qui a revendiqué le privilège unique de récupérer une terre sur laquelle ses ancêtres vivaient deux mille ans plus tôt et qui a obtenu que cette entreprise soit reconnue et approuvée par la Société des Nations, et plus tard, par les Nations Unies - mais avec cette réserve explicite que cette entreprise ne se ferait pas aux dépens du peuple vivant alors sur cette terre. N'est-il pas naturel que des étrangers examinent de près si cette stipulation a été respectée?
- Tout pays qui a recours à l'oppression n'a pas été fondé par un peuple venu d'Europe et qui s'est installé sur une terre déjà habitée. N'est-il pas naturel que les peuples de pays qui ont abandonné ce genre de pratiques se penchent sur le comportement de ceux qui continuent à agir de cette manière?
- Tout pays qui a recours à l'oppression n'est pas le bénéficiaire d'une aide américaine annuelle des trois milliards de dollars, ni le bénéficiaire d'un veto américain quasi automatique au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Et il n'est pas d'autre pays recourant à l'oppression qui jouisse du type d'influence dans la politique intérieure américaine dont dispose Israël. N'est-il pas naturel que des citoyens américains examinent de plus près les affaires d'un tel État - et, en la matière, les citoyens d'autres États d'un monde tellement dominé par les États-Unis?
- Tout pays qui a recours à l'oppression ne possède pas un arsenal considérable de têtes nucléaires et de missiles qu'il refuse de soumettre à toute inspection internationale. N'est-il pas naturel que des étrangers regardent de plus près les faits et gestes d'un tel pays?
Pourtant, toutes ces raisons légitimes étant posées, il se peut bien que des gens et des groupes ne soient motivés par aucune d'entre elles lorsqu'ils distinguent Israël et sa politique. Des gens dont le motif principal ou unique est qu'Israël est un État juif et qui ne se soucieraient absolument pas de ces faits et gestes si ses citoyens étaient autres que juifs. De tels gens sont effectivement antisémites et méritent d'être fustigés comme tels. Mais il vous faut travailler à en fournir une preuve claire, Monsieur Sharanski!
Adam Keller
Traduit de l'anglais par Michel Ghys
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