CR marathon de Cheverny 2015
Après une nuit courte et agitée, un petit déjeuner —composé d’un oeuf à la coque et mouillettes, de jambon blanc, d’une banane, d’un thé sucré— et une bonne heure de voiture, je suis à Cheverny prêt à en découdre avec moi-même sur cette distance mythique qu’est le marathon.
Je rejoins mes petits camarades sur l’allée principale du parc du château en avalant ma petite compote sucrée d’avant-course, et hésite entre les meneurs 3h45 et 4h00. J’opte pour les 3h45, en arguant du fait que je pourrai toujours laisser filer et me faire reprendre par les seconds si les sensations s’avéraient mauvaises après 10 kilomètres, comme me la suggéré Alvas. Après quelques salves d’applaudissements pour un organisateur mort dans l’année et pour les bénévoles de la journée, le départ est donné, et nous nous élançons dans la bonne humeur. Plus un seul nuage dans le ciel, le temps est au beau fixe, il fait déjà assez bon mais je ne m’inquiète pas outre mesure.
Premier passage aux ravitaillements au 5ème kilomètre, ça se bouscule un peu, j’attrape au vol une bouteille d’eau que je compte garder à la main jusqu’à la prochaine distribution. Cela discute gentiment, quelques blagues fusent ici et là, tous semblent à l’aise et gardent bonne allure. Nous sommes dans les temps, les temps inscrits au dos des meneurs corroborent leurs dires.
Une nana somme toute sympathique qui est en marathon duo fait la discussion à l’un des meneurs un bon moment, je ne peux m’empêcher de trouver ça un peu déplacé.
Au kilomètre 10 les sensations sont bonnes, Le cardio a un peu monté mais il y avait un peu de dénivelé, je ne m’inquiète pas outre mesure. Je décide donc de garder l’allure. Un peu plus loin pause pipi pour le meneur d’allure, les plaisanteries vont de plus bel. Je suis content d’être là, ce devrait être une belle journée.
Vers le 15ème kilomètre, Nous nous engageons sur la départementale, la température monte, mais supportable. Mais le fait de ne plus avoir de zones d’ombre me gène. Je bois une bouteille d’une traite.
Vers le 20ème, la chaleur me pèse, j’ai très soif. Je bois là encore une pleine bouteille, m’empare d’un quart d’orange, et d’une autre bouteille que je compte garder pour les prochains kilomètres. Quelques centaines de mètres plus loin, je la lâche malencontreusement et ne m’arrête pas pour la récupérer. Je vais le regretter. J’aurai juste un peu de répis en passant par le parc du château qui s’avère plus frais, et le début de la route après le village marathon, qui est bordée de grands arbres.
Ravitaillement du 25ème kilomètre. Je m’arrête net, m’empare de deux bouteilles et d’un verre de jus d’orange que je bois coup sur coup. Je suis fermement décidé à ne pas aller plus loin. J’ai chaud, désespérément chaud. Je me range derrière la table des bénévoles, et attrape encore deux bouteilles. Je stoppe le décompte de ma montre, je ne veux plus courir, c’est fini.
Tout penaud, je pars lentement en sens inverse du flux des coureurs, en direction du village marathon Je me dis que l’attente y sera longue. Les groupes de spectateurs me dévisagent furtivement, j’ai un gros poids sur le coeur. Je suis un minable.
Sur la route, le long fleuve de coureurs se déverse continuellement, je n’ose les regarder et enfonce la casquette sur la tête pour éviter leurs regards. Les meneurs d’allure 4 heures passent à leur tour, il ne me vient pas l’idée de recoller à eux, je n’en ai aucune envie. C’est fini. Mon marathon est déjà achevé depuis 15 minutes.
La voix du speaker situé sur la ligne d’arrivée se fait entendre de plus en plus nettement, plus que quelques centaines de mètres et je pourrai m’asseoir dans un coin. J’hésite à arracher mon dossard depuis un moment, mais je ne m’y résous toujours pas. Je pourrais pourtant tenter de me fondre dans la foule, me faire oublier, n’être qu’un badaud venu profiter du spectacle, mais je le laisse pendre de ma ceinture. Je pleure.
Les groupes s’étiolent, les espaces de plus en plus nets, et je commence à voir de la souffrance et même du désespoir sur les faces rouges et bouillonnantes de marathoniens. Certains commencent à marcher. Abîmés, ces femmes et ces hommes continuent malgré tout, et d’un coup j’ai honte, honte de ne pas avoir accepté de marcher, tout comme eux. Il n’y a pas de déshonneur à marcher, non de dieu ! Le petit vieux est cramé, il marche, il sue toute son eau, mais il continue, lui !
Il s’est remis à courir à petite allure, et, sans vraiment réfléchir, pour je ne sais vraiment quelle raison supérieure, je l’ai suivi… J’ai relancé ma montre, et couru sur ce bout de chemin pour la troisième fois aujourd’hui. Le pire est à venir.
Je repars donc, mais trop rapidement. Mais je suis à l’ombre et un petit vent frais arrive à point nommé, les jambes répondent, je suis…bien. Je continue mon petit bonhomme de chemin, récupère deux nouvelles bouteilles au kilomètre 25 (les bénévoles ont dû me trouver fada sur le coup), m’asperge la tête, bois goulument et conserve la seconde pour tenir jusqu’au prochain ravitaillement.
Au bout de 2 kilomètres, les arbres ne permettent plus d’avoir d’ombre sur le chemin, je suis en plein soleil, et je commence déjà à sombrer. Je boue, je suffoque, la chaleur me tenaille, la soif est omniprésente. Je tiens vaille que vaille 2 kilomètres de plus, et cette fois…je marche. Je n’arriverai à reprendre la course que dans les zones d’ombres, et lâcherai souvent sur les parties ensoleillées. Un calvaire.
Je vais continuellement dépasser des coureurs, puis être rattrapé, puis être repris par ces mêmes coureurs, et comme un éternel recommencement. Envie de hurler. Je ne me remets à courir que pour arriver plus vite au prochain ravitaillement. Besoin d’eau, de fraicheur, pouvoir tremper mon éponge dans l’eau et m’en asperger. Je plonge ma casquette dans la bassine, la sensation de bien-être ne sera pourtant que de courte durée, je cuis littéralement. Je ne pense qu’à boire.
Au kilomètre 38, dernier ravitaillement. Je m’effondre, je suis découragé quand je constate qu’il n’y a que du vin, de la bière, de l’alcool, et pas une bouteille d’eau ! De l’eau, putain, je voulais juste de l’eau ! Il me reste 4 kilomètres, je vais faire comment là, bordel ?
Je reprends la route, regarde ma montre, et j’essaie tant bien que mal de calculer dans combien de temps je peux espérer franchir la ligne d’arrivée, sachant que je m’arrêterai forcément d’ici là. 4h30, passer sous les 4h20, c’est encore possible. Rien n’est perdu, mon gars. Attends, c’est pas si mal, tu es passé par tellement de phases aujourd’hui… L’abandon, la peur de ne pas arriver à temps, et maintenant tu te rends compte que les 4 heures 30 sont possibles. Mais t’as soif, hein ? Il fait chaud, hein ? Ce soleil, ces foutus champs sans arbres autour… Pourquoi je me suis lancé là-dedans…
Vers le kilomètre 40, une maison isolée près de la route, je me rends compte qu’ils y proposent… de l’eau ! Oh non de dieu, de l’eau ! Ils m’offrent 2 gobelets, j’ai tellement envie de les embrasser, mais je suis incapable d’exprimer quoi que ce soit.
Je suis mort, je fonds, je ne fais plus tellement attention à mon environnement, et je sais que je n’aurai plus la moindre aide d’ici la fin. Je m’arrête un peu après le kilomètre 41, pour réunir mes dernières forces et ne pas marcher devant la foule compacte sur les dernières centaines de mètres. Je reprends mon allure, un type m’annonce qu’il ne reste plus que 600 mètres, je relève la tête pour voir ce qu’il me reste à parcourir et ai l’impression que ce sera plus long que ça. Une spectatrice m’encourage en prononçant mon nom, me retourne pour la voir, lui souris et cela me donne un dernier petit coup de fouet. Les encouragements fusent, je franchis la ligne et me dirige de suite vers les tables de victuailles et boissons. Je ne vous raconte par l’orgie de bananes, oranges, eau…
Je ressens encore aujourd’hui deux sentiments très forts et ambivalents, à savoir une extrême déception après ces 4 mois à m’entraîner pour le marathon de ne pas avoir été capable de faire moins de 4 heures, et en même temps une énorme fierté et un gros soulagement de ne pas avoir abandonné et d’avoir trouvé une raison de finalement aller jusqu’au bout malgré l’échec cinglant de cette aventure.
Définitivement,je constate amèrement que le soleil et la chaleur ne me sont pas du tout profitables, et il me faudra à l’avenir m’adapter en conséquence. J’aurais dû prendre en compte les 10 kilomètres que je n’ai pas su tenir quelques jours avant le marathon. J’ai pensé que l’effet de course pourrait gommer tant bien que mal ces sensations qui me pourrissent mes activités par temps chaud, ça n’a été que pire ce jour là. Et je pense objectivement que partir plutôt en 4h00 n’aurait rien changé, malheureusement.
Je suis malgré tout heureux, le marathon est une épreuve sublime que je souhaite revivre le plus tôt possible. Les bénévoles ont été formidables, leurs attitudes ont été irréprochables avec l’ensemble des coureurs, leurs attentions dans la faillite plus que bienvenues. Et la longue préparation m'a permis de réussir le semi de Chartres au-delà de mes espérances.
Vivement cet hiver, je veux ma revanche, je veux atteindre mon rêve.
Au final, 4:25:45. Cela aurait pu être pire...
Première partie:
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Seconde partie:
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Fructu non foliis arborem aestima. Évalue l’arbre à ses fruits et non à ses feuilles.