l'Antichrist | Citation :
Je décrirais quand à moi la chose ainsi :
ce qu'on appelles le coeur ce sont les sentiments. Au plan neurologique, voici comme on peut décrire la chose (je reprend le schéma général de A. Damasio qu'il décrit dans "Le sentiment même de Soi" ).
Le cerveau possède une carte du corps et dialogue en permanence avec lui. Cette carte est valorisée a chaque instant c-a-d que l'on definit des "patterns" dans la réponse corporelle plus ou moins positif ou négatif, enegendrant telle ou telle réponse globale qu'on appelle les émotions. Ca donne naissance au Proto Soi (pré-conscient)
Une carte de second niveau relie cette émotion avec sa cause c'est à dire l'objet identifié comme origine, que ce soit un ours qui te cours dessus (->peur), la perspective de tes prochaine vacance (->joie), un mal de dent (-> douleur), etc. La vision causale de ton corps en tant qu'il manipule cet objet et qu'il est transformé par lui est un sentiment.
Ça donne naissance au Soi (conscient). Comme le pressentait Spinoza, "l'Amour (sentiment) est une Joie (émotion) accompagnée de sa cause".
Le sentiment forme donc la texture même de la conscience. Le "flux héraclitéen du vécu" dirait Husserl (héraclitéen car en changement constant et ce changement formant la nature même du vécu conscient comme le fleuve d'Héraclite dans lequel on ne baigne jamais deux fois).
Voila pour moi où on aborde l'aspect spécifiquement religieux : le sentiment "transcendant" est celui qui aillant pour objet "Dieu" (l'idée logique posée dans le langage d'un Créateur, d'un Esprit omniprésent, omniscient, etc) est relié à l'acte même de se sentir Conscient (ce qui engendre une émotion selon le schéma détaillé ci dessus), c-a-d d'éprouver le Sentiment de ses sentiments. C'est donc une sorte de "sentiment au carré" qui transporte la conscience au dela d'elle même tout en étant elle même, "plus intime a elle même qu'elle même" disait St Augustin. Si l'émotion attaché à ce sentiment d'être conscient est une Joie, alors le Sentiment sera un pur Amour.
Et l'origine de la Morale pour moi est de même nature. La substance cette fois n'est pas n'importe quel sentiment mais cette classe particulière qu'on appelle désirs. L'équivalent du sentiment transcendental en moral c'est le Désir que nos désirs soient bons. Une sorte de désir au carré (je lui met une majuscule pour cela) ayant pour objet le Bien et non tel ou tel bien définit dans la langage.
Et de même que le Bien ne contient que lui même et n'admet rien en participation de son être que lui même (penser à Platon et au Souverain Bien trônant comme un soleil sur la terre des Idées et les rendant visible à l'intellect) Dieu est indéfinissable tout en constituant la cause bien nette du sentiment que sa conscientisation met en nous, à travers ce qu'on pourrait appeller l'expérience mystique. D'où ce sentiment intense d'une totale externalité logique (inaccessible au langage) à laquelle répond l'internalité du coeur (à travers le sentiment qu'on en éprouve).
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Citation :
Tu ne trouve pas cette définition remarquablement proche d'une "émotion accompagnée de sa cause" ? Le sentiment est ce qui connait l'objet par l'émotion qu'elle procure. Autrement dit l'objet n'est pas caractérisé par des prédicats de forme, de couleur, etc rien qu'on trouve dans le langage, mais par l'état émotionnel dans lequel il installe l'esprit. Il s'agit bien de s'approcher de l'objet de la pensée (Dieu) à travers l'amour, qui se traduit bien comme une émotion. Un sentiment même !
Eh... C'est bien même qqchose comme mon "sentiment au carré" que je retrouve dans la definition de Pascal. Le sentiment (amour) devient l'objet d'un sentiment plus élevé (traduit ici par une "puissance de connaissance", le coeur)
...Tout cela c'est bien dans ton cerveau, en relation avec ton corps, que ça se joue. Tu ne vas pas m'inventer un organe fantôme, quand même.
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Citation :
Absolument pour moi, tout est émotion. Même le langage. Kant dit : le concept sans intuition est vide, l'intuition sans concept est aveugle. L'intuition correspond à une émotion, à mon sens. Même si c'est une émotion très 'soft'. Par exemple, l'idée de café renvoie à une certaine température qu'on sent entre ses paume ou sur le museau, une certaine odeur agréable, une certaine convivialité, l'idée de réveil ou d'après repas, l'idée de commerce équitable, de multinationale, de commerce médiéval, etc toutes idées possédant un haut pouvoir émotionnel. Quand je prononce le mot café, que je me représente la chose, j'effleure tout cela. Et même si ce que je signifie est de la logique pure, il est absolument nécessaire que je ressente en moi l'idée d'adéquation, l'assentiment de la raison pour savoir que c'est logique. En fait, sans émotion, les choses n'ont pas de sens. Rien n'existe pour l'esprit s'il n'est pas qualifié, c'est à dire relié à tout le reste. Comme les mots d'un dictionnaire : il faut des mots pour définir d'autre mots.
Si tout est émotion, tout part du corps.
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Tout le monde est passé bien vite sur ces trois messages (que je découvre comme par "miracle" aujourd'hui seulement), vraiment intéressants pour nous mettre sur la voie d'une compréhension de l'expérience phénoménologique du religieux. Bien sûr, il n'est pas question d'en rester là : il faut aller jusqu'au bout de la démarche pour trouver Dieu lui-même, comme l'a fait Spinoza à travers l'idée de "causalité immanente". Car à la phénoménologie intentionnelle ou transcendantale d'un Husserl, qui au fond ne nous livre que du constitué (et c'est pourquoi elle relève d'une "connaissance du second genre" dont l'immense mérite est certes de nous arracher à la "connaissance du premier genre", ce savoir naturel qui est celui de la vie "naïve", savoir pratique, utile, à la fois imaginaire et passionnel, obtenu par ouï-dire, par la tradition et surtout par les sens, et en même temps de nous faire désirer un "troisième genre de connaissance" qu'elle est elle-même incapable de nous donner - juste nous le faire "penser" comme finalité métaphysique dans un jugement "réfléchissant" de type kantien), puisqu'elle dépend encore de l'effort du phénoménologue (le vôtre en l'occurence !), de son initiative et de la méthode mise en place, il faut substituer une phénoménologie matérielle vraiment respectueuse de la réalité vécue : pour trouver Dieu lui-même, il faut "réduire" toute médiation (réduction radicalisée par rapport à la réduction phénoménologique husserlienne), toute méthode "ad hominem", pour partir directement du Commencement lui-même, c'est-à-dire de cela qui se manifeste par soi, sans dépendre de nous, bref il faut échapper à des "démonstrations" a-posteriori qui, par définition, ne peuvent donner en personne une révélation originaire. Il existe, il faut sans cesse le réaffirmer avec force, une connaissance absolue sans progrès qui est, en réalité, une épreuve absolue et se laisse "connaître" a-priori. Le principe phénoménologique qui consiste à prendre l'objet pour guide ("Retour aux choses mêmes", voila LA méthode !), doit conduire à rejeter toute démarche qui prend la Raison, les catégories, l'évidence de l'idée claire et distincte, pour guide, puisqu'en définitive tout objet est objet de la pensée : l'illusion fatale, à laquelle succombe toute pensée et donc la pensée phénoménologique elle-même, consiste à prendre le procès de son développement pour celui de la réalité elle-même. Or il ne s'agit plus de remonter vers le fondement à partir du phénomène ! Si l'Etre doit nécessairement se manifester pour exister réellement et permettre l'effectivité de la réception d'un "horizon", la remontée de l'effet à la cause (le "je sais que je sais", ce qui correspond à votre "Sentiment du sentiment" ou "sentiment au carré", présuppose un "je sais originaire" ), consiste à le viser de l'extérieur, c'est-à-dire à en faire le thème d'un discours, d'une pensée obéissant au télos de l'évidence et de la cohérence, bref un objet de réflexion philosophique, un "je sais originaire-que-je-sais". Au terme d'une telle remontée, il n'y a qu'un principe finaliste régulateur de type kantien qui n'est qu'une hypothèse métaphysique, c'est-à-dire tout juste bonne à satisfaire les exigences de la pensée, mais rigoureusement incapable de ressaisir ce "je sais" originaire tel qu'il se donne, c'est-à-dire tel que je suis. Il faut passer d'une phénoménalité a-posteriori à une phénoménalité a-priori, car il n'y a pas de preuve rationnelle du fondement. Affirmer le contraire, c'est ériger la pensée en tribunal du fondement : c'est présupposer que le fondement ne se fonde pas lui-même mais seulement au terme d'un processus, d'un jugement ou même d'une intuition dont il dépendrait. L'épreuve absolue n'a pas à être déduite, mais simplement à être lue : au lieu de nous installer dans un voir (réflexif) rigoureusement circonscrit et qui dépendrait encore de nous, le renversement de la méthode phénoménologique consiste à nous abandonner à l'épreuve de nous-mêmes - qui n'est pas de notre fait - à revenir à ce qui se tient en dehors de tout regard, en dehors de toute initiative du sujet, hors de tout progrès de la pensée : au lieu de se "diriger vers", il s'agit de "se détourner de" pour "laisser être" ce qui se manifeste par soi. C'est donc la Vie qui doit être placée au commencement d'une recherche de Dieu, car la Vie n'est rien d'autre que ce qui s'auto-révèle, y compris le savoir de la Vie : la preuve de l'existence de Dieu est en dehors de la philosophie, dans l'épreuve du sentiment immédiat de l'existence, dans cette auto-affectivité a-priori, qui n'est plus passion (joie, tristesse...), mais l'ipsum intelligere de Spinoza : rien n'y conduit puisque tout en procède ! L'affectivité est l'immanence elle-même, elle est donc un pouvoir de manifestation qui se révèle par lui-même immédiatement, sans mise à distance ni, par conséquent, sous la forme d'un objet, fut-il intentionnel. Dèslors, pensée ou sentiment sont des mots différents pour désigner une même réalité, non des actes intellectuels, non des contenus sensibles, mais le fait de se sentir soi-même immédiatement, et cela vaut pour la sensation comme pour l'idée, pour l'imagination comme pour toutes les déterminations de la vie. La phénoménalité est un pathos comme subjectivité : non un pathos subjectif, c'est-à-dire qui aurait la propriété de se rapporter à un sujet existant par ailleurs, mais un pathos comme sujet, et plus exactement comme Soi. |