Profil supprimé | Question reçue par MP pour cause de TT :
Citation :
Du coup, j'avais une question pour toi, mais je ne peux pas la poser directement sur le forum. Qu'est ce que l'inflation ? Pourquoi les prix montent, voire, parfois, baissent. Un prix d'un produit, je vois bien pourquoi (offre / demande), mais pourquoi tout "devrait" monter de 2% chaque année ? Et pourquoi 2 et pas 3 ou 4 ?
Les définitions de l'inflation aucun soucis pour les trouver, mais le dernier point sur la cible à 2%, je ne trouve aucune explication.
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La question du niveau optimal de l’inflation est complexe (voir par exemple ce papier). Le débat entre universitaires et praticiens dure depuis des décennies et ne sera probablement jamais tranché. C’est tout à fait possible que ce que l’on pense aujourd’hui sur le niveau optimal de l’inflation soit remis en cause par les avancées de la pensée économique dans 10, 20 ou 50 ans. Je simplifie beaucoup – chaque argument peut être contesté et est l’objet de débats.
En théorie :
a) On doit pouvoir faire fonctionner une économie avec n’importe quel niveau d’inflation, tant qu’elle est relativement stable.
b) Selon la règle de Friedman, le niveau optimal de l’inflation est celui qui rend le taux d’intérêt nominal proche ou égal à zéro (pour que le coût d’opportunité de détenir de la monnaie soit nul). Donc le niveau optimal de l’inflation devrait être moins (-) le taux réel de long-terme, soit probablement actuellement environ -2% pour les USA et -1% pour la zone euro.
c) Les banques centrales optent néanmoins pour des cibles d’inflation faiblement négatives (+2% pour la Fed et la BCE), ce qui se justifierait par l’existence de rigidités et asymétries diverses. Tout le débat académique porte sur l’existence et la magnitude de ces rigidités.
En pratique, si tu regardes les justifications des banques centrales pour leur cible d’inflation (ici la BCE et là la Fed), ou les discussions académiques sur les justifications d’une inflation optimale (faiblement) positive, les principaux arguments qui ressortent sont :
1) La rigidité des prix nominaux à la baisse : empiriquement, les prix s’ajustent bcp plus rarement à la baisse qu’à la hausse. Donc quand l’équilibre offre/demande change de façon symétrique entre 2 produits, il va rarement y avoir une hausse de x% du produit en vogue et une baisse de x% du produit délaissé ; en général, le prix du produit en vogue va augmenter de y% (y>x) et celui du produit délaissé va rester stable. Cela s’explique notamment par les coûts induits par les changements de prix : les entreprises essaient de minimiser ces coûts, d’où cette asymétrie entre hausse et baisse des prix.
2) L’insuffisance de l’ajustement hédonique de l’inflation mesurée : l’inflation mesurée correspond à l’évolution des prix d’un panier de consommation représentatif. Les instituts statistiques effectuent un ajustement pour tenir compte de l’amélioration de la qualité des produits (ajustement hédonique), par exemple pour tenir compte des améliorations successives des performances des voitures, téléphones ou ordinateurs : si le prix nominal d’un produit type (disons téléphone portable) augmente de x%, il va y avoir une partie y% qui correspond à l’amélioration de la qualité du produit et une partie z% qui correspond à la « vraie » augmentation de prix (due à offre/demande) (x=y+z). L’INSEE va essayer de ne garder que z% pour l’inflation mesurée du panier. Mais inévitablement cet ajustement hédonique est partiel – certains ajustements de qualité sont difficilement mesurables. D’où un biais pour l’inflation : y* (le vrai y non-observable) > y (estimé) donc z* (le vrai z non-observable) < z (estimé) : le vrai niveau de l’inflation est sans doute plus bas que le niveau mesuré.
3) Le rôle des anticipations d’inflation : l’inflation n’est pas simplement guidée par l’évolution de l’offre et de la demande, mais aussi par les anticipations d’inflation : si tu es chef d’entreprise, tu vas intégrer tes anticipations d’inflation dans la trajectoire de tes prix, quand bien même il n’y aurait strictement aucun changement des facteurs offre et demande. Donc il est important d’ancrer ces anticipations d’inflation si l’on souhaite avoir une stabilité des prix, optimale pour les choix de consommation et d’investissement. Empiriquement, il semble que l’optimum soit d’ancrer ces anticipations autour d’une cible d’inflation faiblement positive : on observe qu’une inflation (durablement) négative tend à inciter les agents économiques à la thésaurisation (je repousse dans le temps ma consommation puisque le produit que je convoite sera moins cher demain et je garde mon cash sous l’oreiller puisque le coût d’opportunité est négatif), ce qui est néfaste pour la croissance et l’emploi ; a contrario, une inflation trop fortement positive (disons empiriquement supérieure à 5%, pour la plupart des pays avancés, je dirais) perturbe les choix de consommation et d’investissement, entraînant une spirale inflationniste : même si en théorie c’est possible de faire fonctionner une économie avec une inflation de 5% ou 10%, en pratique, au-delà d’un certain seuil d’inflation, les anticipations d’inflation deviennent instables.
4) Le poids des chocs passés d’inflation / déflation dans les anticipations d’inflation : non seulement une inflation négative ou trop fortement positive est dommageable empiriquement, mais l’on observe que les générations qui ont connu des épisodes de spirale inflationniste ou de déflation, même des décennies auparavant, restent marquées et intègrent ces épisodes dans leurs anticipations d’inflation, pendant des décennies. L’exemple le plus fameux est l’attachement des Allemands à la stabilité des prix, des générations après la spirale inflationniste post WW1. Donc il vaut mieux éviter des chocs trop importants sur l’inflation, qui compromettraient la crédibilité de la cible d’inflation auprès de la population, en raison de ces effets d’hystérèse. C’est l’une des justifications du ciblage d’inflation, avec des cibles parfois très rigides (par exemple Bank of England).
5) L’asymétrie de la mise en œuvre de la politique monétaire, due à l’existence d’une borne basse (zero lower bound) pour le taux directeur : il est techniquement bcp plus simple pour une banque centrale de régler un problème d’inflation excessive qu’une déflation enracinée, car elle peut augmenter son taux directeur autant qu’elle le souhaite (certains pays pauvres ont des taux directeurs de 50% ou plus), alors qu’elle peut difficilement baisser son taux directeur en-dessous d’un certain seuil sans déclencher des effets pervers, notamment thésaurisation. En pratique, la plupart des banques centrales renâclent à avoir un taux directeur négatif (même si elles peuvent avoir un taux négatif de -0,25% ou -0,50% pour les réserves excédentaires des banques). On estime que le risque de thésaurisation apparaît vraiment autour de -1% (mais bon c’est une estimation, personne n’a envie de la tester). Une fois que le taux directeur a atteint sa borne basse, la banque centrale peut faire du QE en cas de déflation persistante, mais le QE (a) a une efficacité assez faible sauf à acheter des volumes énormes, (b) ce qui peut avoir des effets pervers pour les marchés financiers (bulles), et (c) peut à terme peser sur la solvabilité de la banque centrale lorsqu’elle remonte ses taux. Donc vraiment, les banques centrales sont nettement plus armées (en tout cas aujourd’hui) face à une inflation excessive que face à une déflation.
6) Dans le cas particulier de la zone euro (union monétaire), des variations du niveau de l’inflation entre pays : l’inflation n’est pas homogène dans la zone euro. La BCE cible l’inflation dans la zone euro dans son ensemble, mais ce ne serait pas optimal qu’il y ait de la déflation ou a contrario une inflation excessive dans un pays de la zone.
Tout cela conduit les banques centrales à préférer des cibles d’inflation faiblement positives, autour de 2% pour bcp de pays avancés (davantage pour bcp de pays émergents), pour avoir une marge de sécurité face à ces asymétries et rigidités.
Perso, j’ajouterais :
7) Une dimension politique : la question du niveau optimal de l’inflation n’est pas seulement une question économique : c’est aussi une question politique. La monnaie est une convention sociale, et le niveau de la cible d’inflation est aussi une convention, un choix politique, qui doit préserver l’harmonie entre différentes catégories de population. Une inflation excessive, tout comme une déflation, fait des gagnants et des perdants, parmi les ménages et les entreprises, selon qu’ils sont cash-rich ou endettées, selon qu’ils peuvent financer leur projets immo en cash ou par un emprunt, selon que leur dette est à taux fixe ou variable etc. Une bonne politique monétaire ne doit pas créer de tensions dans la société entre ces différentes catégories de population, même si c’est la responsabilité de l’Etat, par la fiscalité et les aides publiques, de lisser les éventuels effets redistributifs de l’inflation/déflation et de la réponse de la banque centrale. Empiriquement, il semble qu’une cible d’inflation faiblement positive, avec une banque centrale réactive en cas de déviations notables, corresponde au niveau qui minimise le mécontentement dans la population. Note bien que l’optimum politique n’est pas forcément l’optimum économique, et qu’au sein de la zone euro il est clair que des pays comme la France, l’Italie ou l’Espagne préfèrent une inflation de 2% alors que l’Allemagne préfère une inflation un peu au-dessous, ce qui reflète à la fois des différentes économiques entre ces nations (niveau de la dette publique, par exemple), et des biais psychologiques dans leur population, liés à chaque histoire nationale.
8) Une rigidité des cibles d’inflation : il est très risqué / compliqué pour une banque centrale de changer sa cible d’inflation, car cela pourrait causer une perte de crédibilité et une désancrage des anticipations d’inflation. Donc on peut légitimement penser que les cibles d’inflation des banques centrales sont rigides, c’est-à-dire qu’elles pourraient éventuellement dévier de l’optimum économique / politique (qui change au cours du temps, avec les évolutions macroéconomiques, la technologie, le renouvellement des générations etc.), pour des raisons de risk/reward pour les banquiers centraux. Cela dit, la BCE et la Fed font régulièrement (tous les 10 ans or so) des revues stratégiques, qui couvrent aussi le niveau et la définition exacte de leur cible d’inflation. |