bouing_bouing a écrit :
J'ai lu Jane Eyre.
Et au risque de me faire lapider en place publique, je n'ai pas aimé. Genre, pas du tout.
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C'est ton droit, et encore heureux
Mais j'adore parler de ce roman, donc tant pis pour toi
bouing_bouing a écrit :
Jane est carrément insupportable, les 150 premières pages elle arrête pas de chouiner, les 300 suivantes elle les passe à rester droite jusqu'au ridicule et à respecter les convenances parce que hein, bon quand même, je suis moderne et indépendante mais pas trop, la morale, Messieurs Dames, LA MORALE ! 
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Je ne trouve pas qu'elle chouine au début, elle est même plutôt factuelle quand elle décrit ce qu'on lui fait. Et puis c'est marrant son côté petite chose en colère, elle transcrit bien comment on se sent dans une situation de brimade injuste quand on est gosse.
Pour la suite, ce n'est pas vraiment une question de morale ni d'indépendance. Au contraire, le drame de sa vie, c'est qu'elle est toujours une dépendante (et elle emploie ce terme dans la VO) : elle est toujours salariée de quelqu'un et inférieure à quelqu'un d'autre, dont elle dépend pour sa subsistance. Et si elle cède, elle trahit la seule chose qui lui appartient vraiment, c'est le "last inch" de la lettre de Valerie dans V pour Vendetta :
Citation :
I shall die here. Every last inch of me shall perish. Except one. An inch. It's small and it's fragile and it's the only thing in the world worth having. we must never lose it, or sell it, or give it away. We must never let them take it from us.
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C'est cette idée que quelle que soit la situation, il y a une partie de soi où on garde ce qui fait une identité et on peut choisir d'y renoncer ou pas. En ce qui la concerne, c'est sa seule liberté et le seul aspect de sa vie sur lequel, à ce moment-là, elle a la possibilité d'exercer un contrôle, et c'est donc la seule chose qui la définit comme une personne et pas comme une extension d'une autre personne.
J'kiffe moi
parce que les gens se disent que Jane Eyre c'est une histoire d'amour à l'eau de rose et là tu leur fais lire :
Citation :
"No; you shall tear yourself away, none shall help you: you shall yourself pluck out your right eye; yourself cut off your right hand: your heart shall be the victim, and you the priest to transfix it."
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Elle retient pas que les passages les plus fun des Écritures
bouing_bouing a écrit :
les caricatures de personnage que sont Saint John ( ) ou les Reed et bien sûr sur les rebondissements pénibles (et pour certains plus qu'évidents) que l'on croirait sortis de l'esprit fatigué d'un scénariste de 24.
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Elle est toute rageuse la Charlotte. Elle veut écrire un roman, elle se dit OK, sobriété avant tout, simplicité de style, tout ça. Elle se fait bien chier, elle écrit Le Professeur (en puisant dans une certaine souffrance personnelle par-dessus le marché) et tout le monde l'envoie sur les roses sous prétexte que c'est trop froid. Alors elle
et elle écrit Jane Eyre avec tout ce qu'elle a sous la main en matière de coïncidences over 9000, de rebondissements gothiques et de trucs shocking (des gens lui ont même écrit pour s'indigner que Lady Ingram soit en robe de chambre quand on la réveille en sursaut en pleine nuit, improper
).
La structure du roman est une des explications de ces coïncidences bizarres : il est complètement en miroir, jusque dans des détails qui paraissent complètement insignifiants en première lecture. Par exemple (spoiler alert, venez pas pigner si vous lisez la suite) les Reed et les Rivers. Les deux fratries sont de trois enfants, deux filles et un garçon, et une figure maternelle, Mrs Reed d'un côté et Hannah de l'autre. Les premiers recueillent Jane contre leur gré et parce qu'ils y sont obligés, et font le moins possible pour elle. Les seconds la recueillent sans savoir qui elle est, gratuitement, et font tout leur possible pour elle. Les premiers lui reprochent sa pauvreté, les seconds se réjouissent de pouvoir la soigner comme un chien perdu, et même Hannah reconnaît, après lui avoir reproché elle aussi sa pauvreté, qu'elle a d'autres qualités qui la rachètent. Et, alors que les Reed se servent d'elle graduellement comme d'une sorte de domestique (sans arriver jusqu'à la cosettisation), les Rivers la sortent manu militari de la cuisine en lui disant que ce n'est pas sa place et qu'elle est une invitée chez eux.
La personnalité de St-John provient probablement de là aussi. Georgiana et Eliza Reed sont différentes, la frivole et la revêche. Diana et Mary sont différentes, la lumineuse et la discrète. Mais John Reed est inspiré (pour ce qui est de sa débauche) d'un personnage réel : Branwell Brontë, que ses sœurs ont vu descendre dans l'alcoolisme et la déchéance. Il sert aussi de matériau à La Châtelaine de Wildfell Hall, un roman d'Anne Brontë qui a été jugé choquant et qui relate le sort d'une femme liée sans porte de sortie à un homme alcoolique et débauché. Par opposition, il fallait que St-John soit tellement vertueux qu'il tombait dans l'excès inverse (et ça doit être pour ça qu'il est aussi kitsch).
Cette histoire de miroir, c'est pareil avec Rochester, puisque la première fois qu'elle le rencontre elle « fait tomber son cheval » (qu'y dit) puis elle lui sert de bâton pour aller le récupérer puisqu'il ne peut plus marcher. Quand elle le retrouve plus tard après son escapade, il est de nouveau infirme et elle le supplée de nouveau : la façon dont ils se rencontrent préfigure la fin de l'histoire. Tout comme les dialogues entre eux avant le pivot du roman : lui sait tout de suite très bien où il veut en venir (et il le lui avoue plus tard) donc tout ce qu'il lui dit en lui faisant ses remarques sur les fées, sur la vie, sur la façon dont il veut changer, et qu'elle ne comprend pas, ce sont des allusions parfois transparentes à la suite de l'histoire. De la même manière, on lui fait porter une tasse de thé à Rochester le premier soir pour éviter que la tasse soit renversée, et lors des retrouvailles elle choisit de lui apporter un verre d'eau et elle en fout la moitié à côté.
Des trucs qui m'avaient paru chiants quand je l'ai lu gosse pour la première fois ont pris leur sens à la relecture aussi, par exemple tout ce que raconte Bessie, depuis l'histoire du Gytrash jusqu'à la chanson. Ça me faisait toujours chier les poèmes dans les romans, mais quand on le relit :
Citation :
"My feet they are sore, and my limbs they are weary;
Long is the way, and the mountains are wild;
Soon will the twilight close moonless and dreary
Over the path of the poor orphan child. <-- c'est la description de son voyage à pied
Why did they send me so far and so lonely,
Up where the moors spread and grey rocks are piled? <-- on est même au bon endroit
Men are hard-hearted, and kind angels only
Watch o'er the steps of a poor orphan child.
Yet distant and soft the night breeze is blowing,
Clouds there are none, and clear stars beam mild,
God, in His mercy, protection is showing,
Comfort and hope to the poor orphan child.
Ev'n should I fall o'er the broken bridge passing,
Or stray in the marshes, by false lights beguiled, <-- elle en reparle quand elle voit la lumière de la maison des Rivers
Still will my Father, with promise and blessing,
Take to His bosom the poor orphan child.
"There is a thought that for strength should avail me;
Though both of shelter and kindred despoiled; <-- c'est sa situation juste avant d'arriver
Heaven is a home, and a rest will not fail me;
God is a friend to the poor orphan child."
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Et la meuf elle lui chante ça quinze ans avant que ça arrive
Bref, je m'amuse bien avec ce roman, il y a toujours des trucs à y trouver. Et évidemment qu'on n'est pas obligé de l'aimer, encore heureux, mais je trouve intéressant de regarder la façon dont il est fait parce que même si le résultat est, parfois volontairement, parfois non, kitschouille par moments, sa construction est suffisamment intéressante pour à la fois le placer au-dessus d'autres romans contemporains mais aussi l'inscrire dans une tradition. Par exemple, si on lit North and South de Gaskell (1855), qui était très inspirée de Brontë, on se rend compte qu'il y a des tas de détails dans la première partie du roman qui annoncent des épisodes (des décès, des actions de l'héroïne) de la deuxième partie. Et comme ce ne sont pas les seules qui s'amusent à faire ça (tout Precious Bane de Mary Webb, 1924, est fait de prophéties sur la suite du roman), ça m'incite à me demander ce que j'ai pu louper dans plein de livres.
bouing_bouing a écrit :
On jugera peut-être mon commentaire un peu excessif mais il est à la hauteur de mon agacement Tant que j'y suis, j'en mets une couche sur La faute de l'abbé Mouret : D'habitude j'aime beaucoup Zola mais là c'est insupportable. Les descriptions de l'emportement mystique de l'abbé et les descriptions pompeuses du fameux jardin m'ont achevé. Une souffrance. Vraiment.
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Mais t'es maso en fait
Edit : j'crois qu'en 2018 j'vais continuer à lire des livres
Message édité par biezdomny le 30-12-2017 à 01:32:43
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