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CheckNews Gaza : comment les nécrologies de combattants publiées par le Hamas percutent le décompte des journalistes tués par l’armée israélienne
Les milliers d’hommages aux combattants publiés depuis quelques mois par les groupes terroristes révèlent que plusieurs dizaines de journalistes étaient aussi membres de la branche armée du Hamas ou du Jihad islamique palestinien.
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Mohammad Jarghoun avait 28 ans quand il a été tué par l’armée israélienne, le 7 octobre 2023. Aux premières heures de la guerre menée par Israël en riposte à l’attaque terroriste lancée le matin même, qui a fait plus de 1 200 morts, le jeune Gazaoui «couvrait les combats» autour de Rafah, dans le sud de l’enclave. Avec quel statut ? En tant que journaliste, travaillant pour une agence de production, Smart Media, raconte le jour de sa mort la Fédération internationale des journalistes (FIJ).
Rapidement, le nom de Mohammad Jarghoun est ajouté aux toutes premières listes de journalistes tués à Gaza par l’armée israélienne, comme celle du Comité de protection des journalistes (CPJ) ou de Reporters sans frontières. Avant d’être intégré, ensuite, aux recensions de certains médias, dont Libération, se fondant sur ces organisations. Des listes qui s’allongeront au fil des frappes israéliennes, qui ont fait plus de 73 000 morts dans l’enclave, d’après le ministère de la Santé de Gaza, administré par le Hamas.
Le 22 juin 2026, plus de deux ans et demi après sa mort, le visage de Mohammad Jarghoun apparaît dans le fil d’un compte Telegram servant de canal de diffusion aux brigades Al-Qassam, la branche armée du Hamas. Cette fois-ci, c’est pour rendre hommage au «martyr moudjahid d’Al-Qassam». Comprendre : Mohammad Jarghoun était membre d’un bataillon de Rafah, au sein des brigades Al-Qassam. Uniforme en treillis, ruban vert sur le front, arme à l’épaule, et parfois appareil photo à la main : une compilation de vidéos le montre tantôt plus jeune dans un tunnel ou en plein exercice militaire, tantôt plus vieux en train de déclamer un texte d’hommage où il fait ses adieux à sa famille, anticipant sa mort prochaine. Deux mois plus tard, RSF retire le nom de Mohammad Jarghoun de sa liste, ainsi que celui de deux autres journalistes dans une situation similaire. Mais dans le décompte du CPJ et de la FIJ, son nom apparaît toujours.
Pourquoi a-t-on appris si tard son appartenance au Hamas ? Depuis quelques mois, les groupes terroristes palestiniens publient des milliers d’hommages à leurs combattants, tombés en «martyr et moudjahid» (traduction de «combattant») depuis le 7 octobre 2023. Entamée en 2025, la publication de ces nécrologies s’est accélérée à la faveur du cessez-le-feu signé en octobre. Et elle ne se tarit pas. En août, les brigades Al-Qassam en ont encore publié environ 175, et le Jihad islamique palestinien (JIP) plus de 200. Diffusées sur Telegram ou sur leur site internet, elles sont accompagnées de visuels à l’effigie du combattant, toujours en uniforme, parfois l’arme à la main, et annotées de son nom et de sa fonction militaire. Ce flot de publications laisse néanmoins d’importantes inconnues, comme les circonstances du décès (lors de combats ou non), et le degré d’implication de l’individu dans le mouvement. On ignore, par exemple, si Mohammad Jarghoun a pris part à l’attaque du 7 octobre en Israël.
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46 «journalistes-combattants»
L’étude de ces nécrologies révèle que ces hommes étaient, en plus de leur appartenance au groupe terroriste, professeurs, médecins, avocats, footballeurs ou… journalistes. «De ce que je sais, être combattant n’apporte pas une source de revenus suffisante, donc ils ont parfois un travail en parallèle», commente, depuis Gaza, la journaliste Shrouq Al Aila auprès de CheckNews. En croisant ces hommages publiés par les groupes armés avec les listes de reporters tués à Gaza tenues par les organisations de protection des journalistes, CheckNews a ainsi repéré, en date du 20 août, 46 membres du Hamas et du JIP qui avaient d’abord été présentés comme journalistes seulement (ou techniciens travaillant pour des médias). Sur combien de reporters tués au total dans l’enclave ? Tout dépend des décomptes, chaque association ayant une méthodologie et des sources différentes pour recenser les journalistes victimes des frappes israéliennes.
D’abord RSF, qui applique la méthodologie la plus «conservatrice», en n’incluant pas, par exemple, les journalistes travaillant pour des médias affiliés au Hamas ou au JIP, comme Al-Aqsa TV. L’ONG a dénombré, jusqu’ici, 68 journalistes «ciblés ou tués dans le cadre de leurs fonctions». Parmi eux, CheckNews en a trouvé quatre ayant fait l’objet de nécrologies du Hamas.
La Fédération internationale des journalistes, qui rassemble des syndicats de journalistes du monde entier et s’appuie sur le travail du Syndicat des journalistes palestiniens, a dénombré, de son côté, 248 reporters tués par l’armée israélienne (1). CheckNews a retrouvé le nom de 32 d’entre eux dans les hommages aux «moudjahids» des groupes terroristes. Enfin, le Comité de protection des journalistes, association basée aux Etats-Unis, a intégré à sa liste 224 reporters palestiniens tués à Gaza (1), dont 27 pour lesquels CheckNews a trouvé des nécrologies de combattants.
D’autres analystes, à l’instar de celui de Gabriel Epstein, chercheur au sein de l’Israel Policy Forum, ou de «Middle East Buka», sous pseudonyme sur Twitter, se sont également penchés sur le sujet. Contacté par CheckNews, ce dernier, ingénieur informatique israélien, s’est fait connaître par son travail d’enquêteur qu’il dit mener en tant que «hobby». Son décompte, réalisé à partir de publications palestiniennes trouvées en source ouverte, a dépassé les 65 «journalistes-combattants», car il comptabilise aussi les hommages informels publiés sur les réseaux sociaux par des amis ou membres de la famille. Un critère qui manque de fiabilité, selon plusieurs experts. «Certaines familles peuvent avoir un intérêt, même seulement symbolique, à déclarer leur proche comme combattant», explique à CheckNews un enquêteur d’une des organisations de défense des journalistes, préférant rester anonyme. Parfois, les nécrologies officielles confirment néanmoins son analyse : le 14 août, le JIP a par exemple publié un hommage à Assaad Shamlakh, tué le 8 octobre 2023, que «Middle East Buka» avait identifié comme combattant dès le 12 juin 2025. Alors même qu’il est toujours comptabilisé comme journaliste par la FIJ.
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Plusieurs noms déjà supprimés des listes
Progressivement, la publication de ces hommages sur Telegram, remarqués notamment par des organisations pro-israéliennes, a mis la pression sur les organisations de défense des journalistes, sommées d’amender leur décompte.
Dès le mois de mai 2026, le CPJ a annoncé avoir supprimé huit noms après l’apparition de telles nécrologies. Par ailleurs, sept autres ont été retirés parce qu’ils n’étaient en fait pas journalistes du tout et deux autres car ils n’étaient pas morts. Le CPJ a aussi annoncé le 25 juin une «vérification complète de sa base de données». Prévue pour être terminée en juillet, elle s’avère toujours en cours. Contacté par CheckNews, le CPJ a souhaité attendre de finaliser ce nouveau bilan avant de répondre à nos questions.
La FIJ, de son côté, explique à Libération avoir également retiré huit noms (dont sept sont différents des huit retirés par le CPJ), mais sans aucune communication sur son site. «Si nous recevons de nouveaux éléments fiables et suffisamment étayés concernant l’un des noms figurant sur notre liste, nous les examinons attentivement et, le cas échéant, nous procédons à la mise à jour de notre liste. Il s’agit d’un travail de vérification qui évolue au fil du temps et qui est perpétuel», explique l’organisation.
RSF, pour sa part, a supprimé quatre noms de sa liste, dont celui de Mohammad Jarghoun, après avoir été interrogée sur ces cas par CheckNews. «La confirmation de leur rôle au sein de groupes armés implique qu’ils ne peuvent plus être considérés comme des journalistes», répond l’ONG, qui affirme avoir «pu vérifier ces affirmations grâce à [son] réseau».
De fait, ces enquêteurs font face à un travail titanesque pour retracer le profil des individus tués par l’armée israélienne : contacter leur famille, leurs collègues, leur employeur, leurs amis, tout ceci en passant par des correspondants, faute de pouvoir se rendre sur place. «Le blocus médiatique imposé à Gaza rend extrêmement difficile la vérification indépendante des faits sur le terrain, souligne RSF, qui avance un argument invoqué par toutes les personnes interrogées par CheckNews. Cette situation fait qu’il faut davantage de temps pour enquêter et que les informations que nous recevons sont susceptibles d’évoluer.» D’autant que la publication continuelle de nouvelles nécrologies ne leur permet pas d’entrevoir la fin de ce travail. «C’est un calvaire», souffle une membre d’une de ces organisations souhaitant rester anonyme, face à la quantité de vérifications à mener. «Mais on le doit à tous les journalistes de Gaza qui ont fait le choix de ne pas être combattants», commente un autre.
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De nombreuses incertitudes
Si le sujet n’est donc pas anecdotique, il n’est pas non plus généralisé. Même si l’on retire les dizaines d’individus au double statut de reporters et membres du Hamas révélé dans ces nécrologies, la guerre à Gaza reste un conflit particulièrement meurtrier pour les journalistes. «Mes amis journalistes qui ont été tués par l’armée israélienne haïssaient le Hamas», appuie Shrouq Al Aila, depuis Gaza. Elle-même a perdu son mari, Roshdi Sarraj, qui travaillait pour de nombreux médias français avant d’être tué par l’armée israélienne le 22 octobre 2023. Et le ciblage des journalistes par l’armée israélienne est aussi une réalité au Liban.
Par ailleurs, derrière l’apparente homogénéité de ces nécrologies se cachent des réalités très différentes et de nombreuses inconnues. Sur les 46 «journalistes-combattants» que nous avons identifiés dans les nécrologies, 27 sont décrits comme «commandants» ; 18 étaient affectés à des unités de «médias militaires» (on en voit certains avec une caméra, un appareil photo, ou faisant du montage vidéo sur un ordinateur) ; d’autres n’ont aucune indication sur leur activité. Ensuite, si la participation de certains au 7 octobre 2023 a été confirmée, aucun élément ne prouve, pour d’autres, leur implication dans des combats. Un membre d’une des organisations de défense des journalistes a aussi indiqué à CheckNews que dans une poignée de cas (sans préciser lesquels), les proches de journalistes ont catégoriquement nié l’appartenance de l’intéressé à un groupe armé, malgré les nécrologies.
Tant que ces angles morts subsistent (dont la question de leur participation à des combats), les nécrologies à elles seules ne semblent donc pas toujours suffisantes pour savoir si, du point de vue du droit international, ces hommes étaient des cibles légitimes pour l’armée israélienne. «Cela dépend de si on considère les cibles en fonction de leur statut [leur appartenance au Hamas, ndlr] ou de leur activité [leur participation ou non à des combats]», explique Gabriel Epstein. Israël et les Etats-Unis, par exemple, appliquent le premier principe : tout membre du Hamas ou du JIP peut juridiquement être visé pour cette raison.
Une autre interprétation du droit international vise à distinguer, au sein d’un groupe armé non-étatique comme le Hamas, «les combattants des autres membres», explique Janina Dill, professeure en droit international à l’Université d’Oxford et codirectrice de l’Oxford Institute for Ethics, Law & Armed Conflict. «Le Comité international de la Croix-Rouge affirme qu’il est nécessaire d’établir qu’un membre d’un groupe tel que le Hamas y exerce une “fonction de combat permanente” pour pouvoir être pris pour cible en raison de son rôle». Concernant ceux qui ont un rôle de communicant au sein du Hamas par exemple, «le fait de couvrir des événements, même de façon biaisée, même en diffusant de la propagande, même en étant membre du Hamas, n’est pas synonyme d’une participation directe aux hostilités», souligne l’experte.
Au-delà du décompte des journalistes, ces nécrologies du Hamas ou du JIP sont aussi une mine d’informations inédite. Elles éclairent le sujet encore peu documenté du bilan des morts du côté des groupes armés, et permettent d’analyser avec précision les conséquences des frappes israéliennes. Une gigantesque analyse, publiée en juin par «Middle East Buka» et réalisée à partir de ces hommages et d’articles de presse locale, révélait notamment que lors des frappes ayant éliminé 391 membres du JIP, l’armée israélienne avait aussi tué 254 femmes et 414 enfants.
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Exceptionnellement j'ai tout cité. Bon article.
TLDR : Tous les journalistes de Gaza ne sont pas membres du Hamas, environ 15-20% sont identifiables comme tels et pas tous des combattants. ---------------
Ceterum censeo Euro delendum esse
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