Voilà des news
*Mardi 11 mai 2004, 23h p.m.*
*De la bande de Gaza - Palestine*
Sivan Halévy
Le quartier Alzytoun, à l'est du centre de Gaza-ville, vit depuis
environ 24 heures un affrontement entre la résistance armée
palestinienne et les forces d'occupation israélienne d'une ampleur rare,
que ce soit par sa durée ou les pertes subies par l'armée israélienne -
six personnes officiellement suite à la destruction d'un blindé chargé
d'explosif.
La dernière dépêche AFP disponible à cette heure ainsi que l'article
publié dans « le Monde » du jour, sur la base des dépêches AFP et
Reuters, s'attachent avant tout à la deuxième spécificité de la
situation. Cette focalisation médiatique liée à la rareté de l'événement
occulte un processus de banalisation de la récurrence d'un tel nombre de
morts du côté palestiniens. Morts au sein desquels figure bien souvent
de nombreux civils, enfants compris. La course médiatique à
l'exceptionnel occulte le fait que derrière l'évènementiel il est des
histoires de vie, comme le disait un directeur de structure éducative
palestinien le jour même. Demandons de la cohérence. Soit on s'attache à
l'exceptionnel du chiffre et alors en quoi les six morts de l'armée
israélienne devraient surpasser les 3 009 palestiniens tués, contre les
911 israéliens, depuis le début de la deuxième Intifada, cités en fin de
dépêche AFP ? Soit on s'attache aux histoires de vie et alors en quoi
les militaires israéliens tués ont plus de valeur que les résistants
palestiniens dont une part importante sont des adolescents ?
Les références AFP et Reuters du « Monde » posent par ailleurs d'autres
problèmes. La première étant pourquoi pas d'autres sources
d'informations ? Pourquoi pas des sources d'informations palestiniennes
comme IPC (International Press Center) ou WAFA ? La question de la
partialité peut être posée, il n'en reste pas moins que factuellement
celles-ci recèlent un certain nombre d'informations omises dans la
dépêche AFP. Tout d'abord en ce qui concerne les blessés. Les
affrontements se sont produits en milieu urbain à une heure de
déplacement des enfants pour l'école. Il est clair que dans ce contexte
les tirs de mitrailleuses lourdes qui ont résonné dans la ville toute la
matinée, sans parler des tirs de roquettes, n'épargnent pas grand monde.
Les enfants blessés se comptent par dizaine. 40 environ. Il est à noter,
pour situer l'impact de ce fait, qu'actuellement les élèves palestiniens
sont en période d'examens de fin d'année qui revêtent une grande
importance au sein de la société. Non seulement les enfants sont touchés
physiquement mais de plus cela sape le morale d'un environnement social
éducatif qui s'acharne à ne pas baisser les bras malgré la situation
conscient que l'enjeu de l'avenir passe par l'éducation des enfants.
C'est ainsi que régissait une mère cet après-midi.
Par ailleurs la chronologie des évènements apparaîtrait bien différente.
Les choses ne commencent pas par la mort des soldats israéliens, comme
commencent l'article du « Monde » ainsi que la dépêche AFP. L'attaque
israélienne a commencé aux alentours de minuit, heure à laquelle ont
commencé de résonner dans la ville des explosions et les rotors des
hélicoptères de combat. Le prétexte avancé de destruction d'usines de
fabrication de roquettes Quasam doit poser certaines questions lorsque
l'on sait que c'est sous le même type de prétexte d'objectifs militaires
(les tunnels) qu'à Rafah, sur la frontière avec l'Egypte, des centaines
de maisons sont détruites obligeant l'UNRWA à construire de nouveaux
lotissements loin de la zone pour reloger un tant soit peu quelques
dizaines de réfugiés sur les centaines de sans-abris. Cela pour la
découverte de quatre tunnels pour ce qui est des informations
disponibles venant de sources diplomatiques.
La mort des militaires israéliens n'a eu lieu que plusieurs heures après
la début de l'attaque.
Soulignons dans le même temps que puisque le gouvernement israélien veut
dénommer ses agressions coloniales du mot « guerre », alors la mort de
ses militaires n'a pas de raison d'être traitée différemment que celle
des combattants palestiniens.
Enfin les sources d'informations palestiniennes apprendraient aux médias
français que les forces d'occupation israélienne ont massé des dizaines
de chars et que leur déploiement génère la coupure du seul axe de
communication, la route côtière, entre le nord et le sud de la bande de
Gaza. Coupure soutenue par des navires de guerre et chars appuyés par
plusieurs hélicoptères de combat ainsi que, témoignage oculaire, un
drone d'observation.
D'autres informations relatives à des tirs sur les ambulances, que les
images sur « eldjazira » confirment, à la destruction de zones agricoles
par des bulldozers ou à la transformation d'une mosquée en base
militaire, sont aussi accessibles.
Il semble que ce traitement de l'information par l'AFP et « le Monde »
soit lié aux revendications de l'explosion du blindé par les branches
armées du Djihad islamique et les brigades des martyrs al aqsa, peut
être aussi la branche armée du Hamas ; confusion sans doute liée au fait
que les spécialistes reconnu de la destruction de blindés sont les
comités de résistance populaire, nouvelle formation militaire issue de
la deuxième Intifada, qui regroupent des activistes armés de différents
groupes. Revendication qui s'est assortie de l'exhibition de restes
humains présentés comme ceux des militaires tués sur la chaîne
« eldjazira », pour ce qui est de ce que j'en ai vu. Démonstration
barbare qui l'apparaît d'autant plus que le gouvernement israélien se
targue d'avoir demander l'intercession de la Croix Rouge pour la
récupération des corps, dans une démarche apparente on ne peut plus
préoccupée par le droit international.
Il est tout de même à souligner deux choses. D'une part que la
proclamation par Sharon ou l'état major israélien de récupérer sans
lésiner les corps conduits à l'heure actuelle à l'occupation et la
destruction de maisons d'habitation. D'autre part il est bon de se
remémorer la dernière négociation entre le gouvernement israélien et le
hezzbollah libanais pour la remise de corps de militaires israéliens.
Négociations qui ont abouti à la libération de quelques 450 prisonniers
palestiniens. Compromis qui en Israël a été considéré comme totalement
démesuré. Ainsi l'enjeu de la récupération des corps pour les israéliens
est source de réactions d'une ampleur exacerbée. Nous sommes ici loin de
la raison gardée du droit international.
Alors certes il ne s'agit pas, et ceci est dit clairement, de justifier
l'innommable ou de supporter des groupes extrémistes qui, par exemple,
suite aux images des tortures infligées aux prisonniers irakiens, ont
profané le cimetière britannique à Gaza. Par contre si l'information
médiatique se veut d'avoir pour rôle de se distancier des évènements
pour tenter de préserver la capacité de raisonner du public, alors il
serait préférable qu'elle soit vigilante à son traitement de l'information.
Il est effectivement à l'heure actuelle en Palestine des zones où la
confusion la plus totale est en train de s'enraciner et devient source
de chaos. Il en est chaque jour qui par leurs actes quotidiens cherchent
à ne pas sombrer dans cette pente qui va en s'accentuant. Ceux là ne
demandent pas mieux que de ne pas changer de cap mais cela leur sera de
plus en plus difficile si à l'injustice qu'ils subissent le seul écho
est celui de médias excités par l'évènementiel. Un pécheur me le
rappelait ce soir.
A l'heure où je termine ces lignes, deux heure et demi du matin,
mercredi 12 mai 2004, les hélicoptères continuent leur ballet au-dessus
de Gaza-ville et leurs tirs viennent de résonner à nouveau.
Certes je ne suis pas journaliste, certes je ne connais que peu Israël
et les israéliens, mais ce que je sais comme tout à chacun c'est qu'ici
dans la bande de Gaza vivent environ 1 million de personnes dont la très
grande majorité a tout perdu depuis 1948 et qui pour autant continu de
croire en la vie. Si l'on veut absolument s'en faire des ennemis
continuons, sinon arrêtons.