CR BRM 600/8000 « Les Monédières »
Alors les Monédières, qu’est-ce que c’est ?
Les Monédières c’est un massif granitique situé en Corrèze entre Treignac et Tulle qui culmine à 900m. Il domine le plateau de Millevaches et ses paysages ont inspiré le célèbre chanteur et poète Jean Ségurel : https://www.youtube.com/watch?v=B6f14zvnrJY
Fini la poésie, place au chantier
C’est le truc le plus difficile auquel je me frotte, un bon cran au-dessus du Tour de la Dordogne l’an dernier (560/6300) et du 47 Tour cette année (500/6300). Et pour la première fois depuis un bon moment, ça me parait au-dessus de mes pompes et je n’ai aucune assurance de finir.
Pour paraphraser G-Catch : « pourquoi tu te forces ? ». 2 BRM 600 partent ce matin-là de Bordeaux, l’un en « reco » de la Ronde Alienor prévue dans 3 semaines (1200km/11000m), l’autre direction la Corrèze en traversant la Dordogne dans les 2 sens. D’une part je ne voyais pas trop l’intérêt de faire 2 fois le même trajet sur des BRM, d’autre part boucler un truc difficile pourrait mettre en confiance pour la Ronde elle-même. On est une 20aine sur le 8000, et environ 50-60 sur l’autre. Okayyy
Journée 1 - 300/4000
Je roule très en-dedans dès le départ à 6h, mais pour une fois les autres aussi. Je me laisse quand même décrocher peu à peu dans les premières bosses. Par contre il commence à faire trop chaud dès 8h, et ça commence à souffler. Le vent est prévu NE tout le week-end, soit un vent de face à l’aller et de dos au retour. Premier arrêt-boulange à Libourne à seulement 40km vers 8h : en ayant petit-déjeuné à 4h et avec peu de possibilités de ravitaillement sur les 100 premiers km, j’ai prévu d’assurer le coup. De toutes façons avec l’XP, on sait que la clé au niveau physique c’est la bouffe. Vu les températures, la gestion de l’approvisionnement en eau sera le 2ème point de vigilance du WE. Mais là-dessus, pas inquiet : la trace a été préparée il y a des mois, des dizaines de POI ont été ajoutés : WC, cimetières, Proxi, boulanges
On quitte peu à peu les vignes de Pomerol et St Emilion pour tracer vers la Dordogne. Les routes sont peu ombragées entre les champs de maïs et de blé et ça commence à cogner dur, le vent forcit, les talus deviennent des bosses, les bosses deviennent des taquets, la moyenne tombe dixième par dixième. C’était prévu. J’enchaîne les cimetières en me mouillant soigneusement la tête, les bras et le dos à chaque fois mais l’effet dure peu au vu des bouffées brulantes façon four à pizza que renvoie le bitume. Le moral reste curieusement en béton, je profite et passe une chouette journée, pas dans le dur, je roule à l’économie sans m’ennuyer pour autant, installé paisiblement dans la lenteur, tout va bien
Treignac (PK260) est tout de même atteint avec soulagement en haut d’une dernière bosse avec un peu de retard sur le tableau de marche vers 19h15. Soulagement parce qu’à partir de Treignac c’est plein sud donc j’en ai fini avec le vent de face, et qu’il ne reste que 50 bornes jusqu’à l’hôtel. Sauf qu’entre les 2 se dresse le Suc au May, un pont d’autoroute pour les grimpeurs, une enculerie pour un cyclotouristes qui n’a jamais fait de montagne.
L’approche est sympa d’autant que certaines portions ont été refaites en prévision de l’étape du TdF le 12 juillet. Puis on rentre dans le vif. La montée est une vacherie irrégulière avec des passages à 12-14% et à chaque coup de pédale je sens partir des précieux watts que j’avais patiemment et soigneusement économisés tout la journée tel un gobelin de Gringott’s, le climbpro affiche du rouge, le PM affiche du rouge, le HRM affiche du rouge et pourtant je tire 31x36 en zigzaguant. Pas parce que je suis au bout du rouleau mais pour tenter de sauver ces watts que la pente me vampirise et dont j’ai encore besoin pour la suite. J’atteins la table d’orientation à un peu plus de 900, photo-pointage. Beau panorama mais je ne reste pas pour profiter : la blague m’a aussi coûté beaucoup de temps. Et la logistique passe avant : gilet, brassards, éclairages
La descente sur une route forestière lépreuse est technique et dangereuse pourtant je suis pas du genre farouche. Quelques blocages de roue plus tard on finit par rejoindre une départementale ordinaire, et après 2- taquets une grande route parfaitement revêtue, au profil descendant et régulier, sinueuse sans être viroleuse. Avec le vent arrière je fais la descente en tapant 50-60 sur des km jusqu’à atteindre la Vézère en bas. Tous les insectes du coin s’y sont donné rendez-vous, jamais bouffé autant. La route la suit jusqu’à Tulle en faux-plat descendant, ça se fait tout seul.
Oui mais. Tulle c’est une ville planquée au fond d’une vallée encaissée (avec une tour administrative immonde) au milieu, et pas mal d’infras sont posées sur le plateau avec des routes en lacet entre les deux. Devinez où est l’hôtel ? Dernière ascension et je me pose à 22h20 avec 30’ de retard sur le prévisionnel.
Les jambes semblent étonnamment bonnes en cette fin de première journée, la balade a été sympa et la journée est passée toute seule même si j’attendais mieux du Périgord côté ombre (mais il aurait fallu une trace plus au nord dans le Périgord Vert). J’ai croisé ou doublé plusieurs fois des participants au gré des arrêts ce qui est rassurant, je ne suis pas hors de propos sur ce BRM ni à la ramasse côté délais. 20.8 de moyenne. Plein des bidons, GPS/tel/Di2 en charge, douche et dodo.
Journée 2 - 300/4000
Réveil 3h50 avec 30’ de plus que prévu pour pas rogner sur le sommeil, je sens que la nuit m’a bien rechargé. Il fait vraiment frais en redescendant de l’hôtel, ce sera limite jusqu’à 7h mais vu les prévisions ça sera un peu inconfortable mais pas davantage. Programme de la journée : à nouveau 300/4000 mais sur le papier ça s’annonce plus clément : D- > D+ et vent arrière
La poursuite de la portion corrézienne se fait au point du jour en enchaînant des bosses entre 5 et 8%. Ca ressemble à chez moi, même genre de panorama qu’en vélotaf, environnement rassurant. Ce qui est chouette quand on roule autour du solstice d’été c’est qu’il ne fait réellement noir qu’entre 23h30 et 4h30 en gros. L’accu avant lâche à l’entrée de Collonges-la Rouge vers 6h30 alors qu’il fait déjà grand jour, un plan sans accroc. Photo-panneau, je ne prends pas le temps de passer dans le village pourtant magnifique, dépose les équipements de nuit et poursuis.
La chaleur commence à nouveau à s’imposer, encore plus tôt que la veille. Au premier café le taulier est à peine en train d’installer, la boulange suivante pas encore ouverte, le prochain CP est 80 bornes plus loin et peu à peu les jambes sont l’air moins bien qu’il ne semblait hier soir. Le vent attendu est aux abonnés absents. Les bleds fantômes s’enchaînent au gré des taquets sans fin, je n’avance pas et il n’y a pas le moindre café, Proxi ou boulange sur la trace, les gens doivent manger des cailloux au petit-dèj, je sais pas. Je trouve enfin une boulange et fais un très gros brunch, il était temps, j’ai encore plein de réserves barres/gels/bonbons mais je roule depuis plus de 5h et envie d’un premier vrai repas de la matinée et de manger du « frais » (quiche, flan…)
Une idée insidieuse de forme au gré des kilomètres : la trace n’est pas prévue pour aller chercher des châteaux ou des points de ravitaillement possible, elle est conçue pour maximiser le D+ et enquiller tous les talus possibles entre Tulle et Bordeaux.
La trace est mon ennemie.
Je ravitaille vers 11h30 dans boulange miteuse vu que c’est sûrement la dernière ouverte pour la journée, il n’y a pas grand-chose. Je prends un pain de maïs du pain et une tartelette pour stocker. Il doit rester environ 170 bornes, je doute. Pourquoi est-ce que je suis là, pourquoi m’infliger ça. Le « pourquoi tu te forces ? » revient avec des réponses qui sonnent creux : pour préparer la Ronde, pour pas dire lundi matin qu’on a abandonné, pour valider un bon sas à PBP. C’est maigre. J’atteins Cadouin vers midi au sommet d’une bosse interminable qui me laisse hébété de chaleur, de fatigue physique et mentale. On est tombé autour de 20.5 de moyenne
Il reste 150 bornes. A ce stade il faut trouver des leviers pour contrer la chaleur, réparer le mental et retrouver des jambes. 1- un Perrier et un café assis dans un bar, 2- la moitié du pain de maïs et la tartelette et 3- prendre soin de soi (crème solaire, mettre un peu d’ordre dans le matériel), appeler à la maison et mettre le casque pour envoyer un peu de musique.
Le cocktail caféine/glucides/Placébo est foudroyant, la cadence prend 10 tours et la puissance 20-30W à chaque bosse. L’impression de se retrouver : implacable, déterminé, failure is not an option, y’a zéro putain de doute, évidemment que je vais boucler. Je pédale à nouveau dans les descentes attaquées dans les prolongateurs, parfois en butée sur le 48x11. Les planètes s’alignent : le vent commence enfin à se lever, le ratio entre ce qui reste de km et de D+ décroit peu à peu, la moyenne reprend un dixième, un autre, les kilomètres défilent à nouveau. « Monsieur Mallory, pourquoi tenez-vous autant à conquérir l’Everest ? – Parce qu’il est là », voilà, c’est pour ça que je suis là, pour torcher ce chantier parce qu’il est là et rien d’autre
Dernier CP à 75km, un rade pourri comme on n’en trouve que le dimanche après-midi avec sa patronne la clope au bec et ses habitués rougeauds à l’œil vitreux. Normalement ça sent la quille, là il reste encore plus de 3h de route. Ca repart avec ABBA dans les oreilles (on ne juge pas
), certaines chansons sont parfaites pour passer les bosses en cadence sourire aux lèvres à nouveau. Au niveau bouffe je tape dans les réserves depuis midi, c’était prévu puisque plus rien n’est ouvert. Je torche la fin du pain de maïs en roulant, puis alterne barres, gels Haribo, pains au lait régulièrement (pack de 10 dans la sacoche arrière en partant la veille en prévision).
A 25km dernier arrêt-cimetière pour se tremper et refaire les niveaux. Mais surtout pour un rituel perso : allumer les feux avant et arrière parce que quand on approche de la piste, on allume ses feux de position sauf qu’au lieu de sortir les volets et de réduire la poussée, bibi il met la poignée de gaz en butée et vide le réservoir donc il préfère être vu de loin
Je repars à une allure hors de propos et en enquillant les Haribo à un rythme effréné pour saturer le sang de sucre : après 575km d’économie d’énergie, de patience et parfois de doute, les derniers talus sont enquillés à 4-5W/kg, relance à chaque changement de direction, trajectoires à la limite, je reprends et dépose 6 à 8 participants en 20 bornes, l’ETA tombe, la moyenne augmente
Pont d’Aquitaine, toujours infect avec sa « piste cyclable » à ras du trafic dans le vrombissement assourdissant du vent et des moteurs. C’est le dernier truc qu’on peut appeler une côte. Je l’avale en sortant plus de watts que la veille 595km plus tôt, il reste 10 bornes de plat : tout à droite, 30 à 35 en palier, vent arrière. Je coupe la musique pour savourer ces derniers km en vissant jusqu'au bout
A l’arrivée à 20h15 le local est fermé comme annoncé la veille, carte de route dans la boite aux lettres, un coup de lingettes, quelques mots échangés avec d'autre participants en train de se changer et retour au bercail.
Le bilan :
- Mission accomplie, au final c’était difficile mais tout à fait à portée. 1h15 de retard à l’arrivée sur le tableau de marche imputable à un calcul trop optimiste sur la partie la plus accidentée avec des portions à 6-7km/h qui coutent un max sur le chrono, à la chaleur et au vent de face (260km kémème) à l’aller sans vrai remboursement au retour
- Pas de negative split significatif même si c’est satisfaisant d’avoir pu accélérer progressivement sur les 150 derniers km, moyenne remontée à 21.2 à la fin. J’ai vu plusieurs positive splits par contre
- 9h20 d'arrêts, c'est beaucoup mais j'ai pris 4h30 de sommeil (3 cycles) contre 2 d'habitude. Pas un mauvais calcul : aucune somnolence sur le vélo ni sur le trajet retour (plus de 2h de voiture). Par contre finir avec 1h45 de marge c'est léger. On ne peut pas tout avoir. A part à Cadouin où il était nécessaire de prendre du temps (environ 30'), pas de gros arrêts.
- Gestion eau/bouffe/sommeil/soleil/digestion au poil : pas de gros coup de soleil, jamais descendu sous la moitié du 2ème bidon, les WC en POI c’est que du confort, arrivée avec encore l’équivalent de 100 bornes de bouffe.
- panne de mental mais on sait que ça peut se produire, la tout est de savoir le gérer et activer les bons leviers
- Le long à fort D+ c’est définitivement pas pour moi, les BM/RAF on oublie, j’ai pas la caisse donc ça demande trop de patience pour y prendre du plaisir
- A présent un doute concernant la Ronde : j’en suis capable mais est-ce que j’ai envie de 4 jours de ce régime ? Même question pour PBP. C’est clairement pas à chaud qu’il faut répondre
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This isn't a hobby, this consumes my entire life. A hobby is something you do on the side. This is not a side project.