Citation :
Benoît XVI et le sida
Retour sur les déclarations du Pape
Une simple petite phrase de Benoît XVI, dans l’avion qui le conduisait en Afrique, a suffi à déclencher un tollé général. Le point sur ce que le pape a vraiment dit, perçu bien autrement en Afrique que dans les opinions occidentales.
C’est une petite phrase, tronquée et sortie de son contexte, qui, relayée en boucle dans les médias occidentaux, a menacé d’occulter tout entier le premier voyage de Benoît XVI en Afrique, qui l’a conduit, du 17 au 23 mars, au Cameroun et en Angola. « On ne peut pas résoudre le problème du sida par la distribution de préservatifs : au contraire, leur utilisation aggrave le problème. »
Formulée comme ça, cette condamnation sans appel du préservatif, prononcée en réponse à une question (retenue par le service de communication du Vatican parmi celles proposées) d’un journaliste dans l’avion conduisant le pape au Cameroun, a entraîné un tsunami d’indignation : de Roselyne Bachelot (« une contre-vérité scientifique absolue ») à Christophe Dechavanne (« C’est ignoble »), de Daniel Cohn-Bendit (« presque du meurtre prémédité ») au porte-parole du Quai d’Orsay (ces propos «mettent en danger […]les impératifs de protection de la vie humaine »), les réactions sont violentes. Même le policé Alain Juppé a condamné le pape d’un ton méprisant (« Ce pape commence à poser un vrai problème », il donne l’impression de vivre « dans une situation d’autisme total »).
Toutes ces réactions ont un point commun : elles se rapportent au bout de phrase de Benoît XVI cité plus haut, pas à sa déclaration intégrale. Pourtant, celle-ci rend un son bien différent. Tout d’abord, au journaliste de France 2 qui l’interroge sur une position de l’Église sur le sida « souvent considérée comme n’étant pas réaliste et efficace », Benoît XVI rétorque : « Je dirais le contraire : je pense que la réalité la plus efficace, la plus présente sur le front de la lutte conte le sida est précisément l’Église catholique. » Les structures catholiques constituent en effet, après les États, le premier réseau d’aide aux malades du sida, représentant environ 25 % de celle-ci. Dès son arrivée au Cameroun, Benoît XVI a demandé au président Biya la gratuité des soins pour les malades du sida.
Dans la suite de sa réponse, le pape a abordé le sujet du préservatif : « Je dirais qu’on ne peut pas surmonter ce problème du sida uniquement avec des slogans publicitaires. Si on n’y met pas l’âme, si on n’aide pas les Africains, on ne peut pas résoudre ce fléau par la distribution de préservatifs : au contraire, le risque est d’augmenter le problème. La solution ne peut se trouver que dans un double engagement : le premier, une humanisation de la sexualité, c’est-à-dire un renouveau spirituel et humain qui apporte avec soi une nouvelle manière de se comporter l’un avec l’autre, et le second, une véritable amitié également et, surtout pour les personnes qui souffrent, la disponibilité, même au prix de sacrifices, de renoncements personnels. » Les choses sont donc claires, si on veut se donner la peine de comprendre des nuances : il ne s’agit pas, pour l’Église, d’affirmer que le préservatif serait absolument inefficace, il s’agit de dire qu’il ne saurait suffire à lui seul à endiguer le fléau, s’il n’est pas accompagné d’une éducation à une sexualité responsable.
Une polémique européenne qui a rencontré peu d’écho en Afrique
Comme le dit le père Federico Lombardi, porte-parole du Vatican, le pape a voulu critiquer « l’idéologie de la confiance absolue dans le préservatif ». Or les campagnes “publicitaires” peuvent avoir pour effet pervers d’encourager à un “vagabondage sexuel”, qui est la première cause de propagation du sida ; effet pervers d’autant plus dangereux que l’on sait que le préservatif n’est pas fiable à 100 % (certaines études évaluent même le taux d’échec à 40 %). Pour l’archevêque de Kinshasa, Mgr Monsengwo, le préservatif « donne une fausse sécurité, une sécurité qui n’en est pas toujours une ».
D’ailleurs, l’indignation occidentale a rencontré peu d’écho en Afrique, où le travail de terrain de l’Église sur la question est unanimement reconnu. Des foules nombreuses (60 000 personnes à Yaoundé, le 19 mars, plusieurs centaines de milliers le 22 à Luanda) ont prodigué à Benoît XVI le même accueil enthousiaste qu’elles avaient témoigné à Jean-Paul II, qui fut lui aussi traité d’“assassin”par les lobbies homosexuels. Présente dans l’avion qui conduisait le pape au Cameroun, Isabelle de Gaulmyn résume bien la situation sur le site Internet du journal la Croix : « Franchement, la précipitation de tous les bien-pensants de l’Occident pour condamner le pape a quelque chose d’agaçant, vu d’ici. Voire suspect. Ces donneurs de leçon sont-ils seulement venus ? Se sont-ils interrogés sur ce dont ces pays ont vraiment besoin ? […] Tirer sur le pape devient un sport à la mode… On n’y risque rien, on gagne à tous les coups… Ici, à Yaoundé, je peux vous assurer que la plupart des personnes qui sont le long des rues, dans les églises, à écouter Benoît XVI, ne savent rien de cette polémique. Il est probable qu’ils la régleraient avec un haussement d’épaules. »
Des propos qui font écho à ceux qu’avait tenus en 2005, à Famille chrétienne, le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré : « En Europe, vous avez peut-être le loisir de faire des thèses pour ou contre la morale.Au Burkina, nous n’avons pas le temps. […] Certains critiquent la position de l’Église en prétendant défendre les Africains. Soit. Mais la plupart n’ont jamais mis les pieds chez nous ! […] Se focaliser sur le préservatif, c’est passer à côté du problème du sida,[…]l’Église n’a pas le monopole de l’abstinence ! » L’archevêque de Dakar, le cardinal Sarr, ne disait pas autre chose le 19 mars sur KTO : « Je demande aux Occidentaux de ne pas nous imposer leur unique façon de voir. Dans des pays comme le nôtre, l’abstinence et la fidélité sont des valeurs qui sont encore vécues, et nous pensons qu’en les promouvant, nous contribuons à la prévention du sida. » Et l’Église de souligner que les pays qui ont obtenu les régressions du sida les plus spectaculaires, comme l’Ouganda, sont ceux qui ont accompagné leurs mesures sanitaires d’importantes campagnes de prévention contre la polygamie et en faveur de la fidélité et de l’abstinence.
Si la campagne d’opinion menée en Occident contre le pape ne sera pas parvenue à pousser l’Église à amender sa position, elle aura au moins réussi à occulter l’essentiel du message de Benoît XVI lors de sa visite à ce continent en lequel il voit « la grande espérance de l’Église », comme ce constat très fort, figurant dans le document de travail remis aux évêques africains en préparation du prochain synode consacré au continent, que la mondialisation s’apparente parfois à « un processus organisé de destruction de l’identité africaine […] sous prétexte de modernité ». Mais, en Afrique au moins, son message aura été entendu. Et son voyage devrait confirmer la vitalité d’Églises africaines en pleine explosion : au Cameroun, on compte 1 361 séminaristes pour 1 847 prêtres, en Angola 1 236 séminaristes pour 794 prêtres… Laurent Dandrieu, le 26-03-2009
|