ShinobiOfGaming a écrit :
Bonjour à tous J'ai hésité un bon moment avant de taper ce message, à la vue de l'écart que je ressens entre mon récit, ma situation, et vos débats. Toutefois, j'ai commencé ici il y a plus d'un an, autant continuer. A l'origine c'était en réponse à un sujet lancé par... Blaska il me semble? Est-il toujours participant ici? Je me souviens qu'il se posait la question de tenter un départ à l'étranger, est-ce toujours d'actualité?
La dernière fois, je vous expliquais que j'avais trouvé péniblement 2 offres, et que je sortais de mon école de langue pour "enfin retrouver la vie active" et essayer de valider mon aventure japonaise.
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Hélas... Je suis tombé directement dans le "stress test du covid". Très peu de temps après, le Japon passait en état d'urgence, et j'ai vécu une période cauchemardesque pour mes nerfs.
Emploi:J'avais choisi une offre avec un fixe très bas, pour suivre une envie de nouveau et en suivant mon instinct vis à vis de mes interlocuteurs. Alors pour faire simple, comme bien trop souvent dans ma vie, mon instinct a été un conseiller minable. Je n'ai finalement jamais pu commencer cet emploi. Ma date de début a été décalée à plusieurs reprises, malgré mes explications vis à vis du visa, mes propositions etc. Au bout d'un mois, il était clair pour moi que la confiance était rompue et que je ne pouvais rien attendre d'un employeur (NON japonais, je précise dans le doute) qui me laisse comme ça sans salaire et sans perspective, avec un visa qui m'oblige à travailler. La recherche d'emploi a été acharnée, sous fond de frontières fermées, de crise éco, de reportages NHK annonçant que les jeunes diplômés japonais se faisaient larguer par des entreprises et galéraient. Je vais pas mentir, j'ai transpiré comme jamais et j'ai bien peu dormi. Ma copine était affolée, perso je commençais à voir l'avion du retour et le déshonneur complet du mec qui n'aura rien construit en 18 mois. A force de relancer et de spammer, aidé par le fait que je venais de toper un JLPT N2 et que je disposais tout de même d'un visa de travail encore valable (même si bien court), j'ai réussi à trouver un emploi et à commencer assez rapidement. Le départ de mon "air-employeur" a été hallucinant de mauvaise foi et de violence, mais peu importe, et je travaille donc depuis.
D'un point de vue "convenable"... Dans l'échelle du topic, je dois être en train de creuser dans le sous-sol du topic. Avec la crise, mon statut et mon japonais loin, très loin, d'être fluent, je n'ai pas fait la fine bouche. Je me retrouve dans une sorte de "CDD" japonais, renouvelable, et payé à la minute. C'est assez courant ici, et objectivement, ça présente des avantages par rapport au CDI. Les heures sups sont payées à la minute près, on est dispensé de toute la "gravité du CDI à vie" (simple contrat, on vient pour travailler, on prend le salaire correspondant, ça continue tant que les 2 partis le souhaitent, et sinon on se sépare tranquillement). Comme je télétravaille en permanence, je peux faire de grosses journées sans souffrir, ce n'est pas désagréable.
Mais ça reste un contrat précaire, ce qui est tout de même loin du monde français que j'ai quitté, avec mon CDI dans un mastodonte. Avec un décor de crise mondiale, de covid, de visa à gérer, de frontières totalement fermées (pour faire simple, si je dois sortir du pays pour X raisons, je n'ai AUCUNE chance de pouvoir rentrer à nouveau), c'est tout de même terrifiant. Je vis avec l'impression d'être en équilibre sur une corde molle entre les 2 tours de la Mairie de Tokyo, les yeux pleins de larmes et un frelon qui me tourne autour. Question salaire, il est risible selon les standards du topic, je vais donc m'économiser l'humiliation et je le garde pour moi. Il me permet tout de même de vivre et il n'est pas déshonorant. Fun fact d'ailleurs. En brut de base, il est sensiblement équivalent au salaire que j'ai quitté en France (ça dépend un peu du taux de change). Mais sans les congés et les quelques petits avantages que j'avais. J'ai été très surpris en recevant ma première fiche de paie. Il n'y avait quasi rien dessus. 5 ou 6 lignes tout compris. Habitué des fiches de paie FR avec 30 lignes de prélèvement, des codes, des tranches, j'ai même cru à un bug ou à un fake ... Mais non, c'est réglo. L'autre surprise (qui est en lien direct), c'est qu'en partant d'un fixe équivalent, je me retrouve avec un net "net d'impôts" très supérieur à ce que j'avais en France. Je ne lance pas de débat ou de polémique ici, mais il est clair qu'il y a un monde entre la France, ses prélèvements obscurs et sa fiscalité sur le travail, et le Japon, avec ses fiches qui tiennent sur un postit et une part de prélèvements bien plus faible. Avec en plus mes heures sups, mon "net net" a pris au moins 40 à 50% de plus (ça dépend un peu du nombre de jours ouverts, etc), c'est colossal. Sur un mois complet, avec de bonnes journées, je double quasiment mon "net net". Du coup, je reste mal payé par rapport à mon profil au Japon, j'ai quitté la France "entre autres" parce que je m'estimais mal payé et déconsidéré, mais le ressenti est très différent d'ici (pourtant sur le même fixe...). La durée du travail est bien entendu bien plus élevée que ce que je faisais en France, mais la carotte du salaire à la minute aide très bien à cravacher un peu. Pour le contenu du travail, ce n'est pas désagréable, mais ce n'est pas passionnant non plus. Le sujet est intéressant, ça reste dans l'IT, c'est déjà ça. Sincèrement vis à vis de mon expérience pro, ce que je fais n'est pas haut de gamme du tout et aurait été typique de ce que j'aurais pu faire en France avec juste 3 ou 4 ans d'exp. Mais passons.
Convenabilité en générale: Pour le reste, que dire... Comme vous le savez peut-être, la situation est très compliquée au Japon. Frontières fermées, économie qui crache du sang, les indicateurs sont dans le rouge et il est très difficile de se projeter sereinement. Je suis un angoissé et ça n'a pas changé. Je continue de vouloir vivre mon aventure au maximum. Je me suis acheté un beau vélo pour explorer plus et me promener, prendre plus de photos. Objectivement, à mon âge, quand mes amis ont des enfants, bricolent leur maison (achetée), je continue de louer un tout petit studio, je suis en intérim, je fais du vélo et je lis ce que je peux pour entretenir le japonais. D'un point de vue convenable, je suis forcé de constater que l'échec complet n'est vraiment pas loin ahah. Pendant "ma" crise, sans pouvoir retourner à l'école de langue, mais sans emploi, j'ai envisagé de renoncer et de rentrer en France. Pas par envie, mais simplement parce qu'à un moment, je me disais que ça ne marchait pas, et qu'il était peut-être temps de limiter la casse. Ça a été très difficile à vivre et je pense que cette situation me hantera à l'avenir (dans le sens où elle aura été un moment clé de mon existence, et qu'y repenser donne un certain recul par rapport à bien des sujets). Je suis redevable à ma copine qui m'a soutenu et qui était là pour me donner envie de m'accrocher. Par exemple, aujourd'hui j'ai le sentiment d'avoir acquis une forme de détachement par rapport à l'inconnu. Je me dis que dans le passé, j'ai été bien idiot de pas partir plus vite, prendre plus de risque. Hélas, dans mon existence, j'ai toujours été pénalisé par mes pensées et mes craintes. Toujours en décalage avec ce qu'il aurait fallu penser au moment en question. De même, les 2 années passées m'ont appris à calmer mes prétentions vis à vis du travail et à faire la paix vis à vis de ma non réussite. Je rageais de ce que je faisais en France, ici alors que je fais moins "évolué", je suis sincèrement reconnaissant de pouvoir continuer mon rêve. Étrange. Après tout, ici, je ne suis qu'un étranger au japonais branlant à qui on ne doit littéralement rien à la base. Depuis peu, je regarde des locations avec ma copine. Soyons clairs, au fond de moi, je me demande toujours bien ce que je suis en train de foutre . Est ce bien le moment de déménager avec mes contrats de 3 mois, le déluge de frais à l'emménagement au Japon, alors que j'ai encore 18 mois de dépenses à éponger? Est ce bien le moment d'emménager avec ma copine, alors que mon visa se compte encore en mois? Cette contradiction permanente entre "la situation présente" et "le besoin de construire et d'avancer" est pénible à vivre. Pour autant, les 2 dernières années m'ont appris qu'il n'y a sans doute jamais de moment parfait, et que c'est en se poussant dans le dos qu'on finit "de gré ou de force" à construire quelque chose, même bancal. Notez bien que chaque appartement se traduit par une question de l'agence au proprio: "Un locataire étranger, c'est OK?". 1 fois sur 2, je prends un refus, malgré la copine japonaise . Je trouve amusant le fait que ce soit si clairement indiqué (c'est affiché avec une telle décontraction, une telle politesse ), je l'accepte sans souci (après tout il y a d'autres appartements, on y arrivera), mais là aussi, chaque visite est un peu l'occasion de ressentir cette précarité et ce flou artistique qui constituent ma vie depuis 2 ans. Bien entendu, je doute très fortement de l'avenir, mais sincèrement, rentrer en France ne me semble pas envisageable sereinement non plus. Tout ce qui me rendait fou en France est toujours là, et semble même prendre des proportions affolantes dans mon logiciel. Je suis l'actualité et ça me brise le cœur, sincèrement. Je pense souvent à mes parents, qui vieillissent, et je m'inquiète pour eux. L'équation me semble de plus en plus être "galérer au Japon mais dans un environnement qui te plaît, en suivant ton envie... ou rentrer en France, et vivre dans cette impression de navire qui coule et dans laquelle tu ne te retrouves pas". Je parle de ça car je pense sincèrement que la convenabilité, ce n'est pas qu'une histoire d'argent ou de retraite à 45 ans, mais aussi une adéquation entre soi-même et son environnement. Certes, aujourd'hui, d'un point de vue pro, je suis par terre, au bas de l'échelle, et la comparaison me fait parfois très mal. Mais j'aime mon environnement. Les villes japonaises sont moches, mais je me sens apaisé en vivant ici. Tout marche, c'est propre, poli, efficace. Il m'est difficile de le retranscrire avec des mots, mais je me sens plus en paix ici qu'en France où j'avais l'impression de devoir négocier, composer, vivre avec une infinité d'agressions, de ressentiments, de saleté, de nuisances et de désagréments. C'est tout à fait personnel, et donc à nouveau, n'y voyez pas une envie de polémiquer. Le week-end, je prends le vélo, l'appareil photo, et je pédale au hasard. Je m'arrête boire un thé au tapioca pour entretenir le diabète, je regarde un peu les gens, je prends une ou deux photos, je me ballade dans des rues que je connais par coeur, et je suis content. Le soir je lis un vieux manga acheté 1 euro ou quelques pages d'un roman en japonais, un peu de netflix ou un jeu sur le gros PC qui je me suis acheté pour fêter mon premier emploi ( merci l'instinct, mais il est là en attendant), dans mon clapier, et je trouve ça pas si mal. Peut être une forme de sagesse, ou de renoncement, je ne sais pas. Bref, voilà pour la mise à jour de la convenabilité. Je ne suis pas sûr de vous faire part des prochaines suites de mes aventures, je me sens en décalage avec le topic, mais si vous estimez que ça peut alimenter vos discussions, je ne me l'interdis pas. Merci pour votre bienveillance et à bientôt.
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