simon123 a écrit :
Ya un truc qui me semble un point important chez Soral et que j'ai du mal à cerner, il affirme (en s'inspirant de Clouscard et Michea apparemment) que le libéralisme sociétal et économique sont forcément liés et que l'un ne va pas sans l'autre. J'ai du mal à voir le pourquoi du comment, si c'est un raisonnement fondé sur quelque chose de viable ou si c'est juste pour justifier une révolution conservatrice.
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L’idée que le libéralisme économique et le libéralisme culturel (ou social) vont ensemble est en effet défendue par Michéa. Il y a une unité de la logique libérale telle qu’elle se déploie depuis trois siècles environ, et avec des excès de plus en plus marqués, selon Michéa. Mais cette unité du libéralisme, dont l’idée de base est que chaque individu a le droit de mener sa vie comme il l’entend tant qu’il n’enfreint pas les libertés d’autrui, n’est pas aperçue, occasionnant des illusions de part et d’autre du spectre politique. De ce fait, il y a une fausse conscience de gauche chez ceux qui défendent le libéralisme social et culturel, tout en combattant le libéralisme économique. Ils voudraient l’un sans l’autre. Comme le dit un auteur cité par Michéa : « ils flétrissent sous le nom de bourgeois ce monde qu’ils adorent sous le nom de moderne ». Comme si les deux étaient séparables, alors que la modernité, c’est la bourgeoisie, et réciproquement. C’est elle qui est historiquement porteuse de l’idée moderne de progrès, de changement, de rupture avec les traditions etc. Aujourd’hui, ils lisent Libération, militent pour les mouvements LBGT, le droit à chacun de vivre selon ses normes, ses transgressions, mais ne supportent pas cette société individualiste qui ne pense qu’à l’argent…
Symétriquement, on peut repérer une fausse conscience de droite : conscience de ceux qui veulent amoindrir le droit du travail et les acquis sociaux, au nom de la liberté des « marchés », tout en ne supportant pas le mariage pour tous. En réalité, l’un ne peut aller sans l’autre, car le libéralisme abat les anciens moyens de régulation sociale (la religion, la tradition, la morale, les coutumes…) pour les remplacer par un mode de régulation uniquement par le Marché d’un côté, et le Droit de l’autre. C’est donc schématiquement une société de commerçants et de juriste. Une société voltairienne… Les gens de droite se battront pour l’extension du marché, les gens de gauche pour une régulation de l’économie par le droit. Mais l’un ne peut pas progresser sans l’autre en réalité, malgré ce que les uns et les autres croient. C’est le règne de ce que Marx appelle l’économie politique, que Michéa appelle aussi la Théologie libérale.
Ce libéralisme repose en bonne partie sur une anthropologie, c'est-à-dire une vision philosophique de l’homme, et cette anthropogie peut être dite pessimiste : l’homme est un être de désir et de passion. Il ne cherche qu’à satisfaire ces désirs bien compris, c'est-à-dire en fait son intérêt. C’est le motif de toutes ses actions : l’intérêt. Le libéralisme se confond donc avec une certaine forme d’utilitarisme (ce serait à préciser, mais l’idée est là) : il faut maximiser les plaisirs, minimiser la douleur. Cette vision est pessimiste parce que l’homme n’est pas considéré comme capable de véritable générosité, d’altruisme, de dévouement, sinon par intérêt dissimulé. J’aide les pauvres, mais c’est pour me flatter de ma bonté. Je fais l’éloge de la vertu mais c’est pour être bien vu etc. Le libéralisme se veut ainsi une philosophie désenchantée et sans illusion sur la nature humaine, incapable d’aller vers le Bien, uniquement portée vers sa satisfaction matérielle plus ou moins avouée.
C’est pourquoi le libéralisme, comme un acide, ronge la morale commune, les normes, les coutumes traditionnelles, pour aboutir à l’individualisation des valeurs. L’individu consommateur contemporain se voit offrir une vaste palette de modes de vie parmi lesquels il peut choisir, comme au supermarché. La société propose de moins en moins un modèle de vertus à suivre et de normes à respecter. Elle renonce à former une image philosophique d’une existence humaine digne de ce nom. C’est à chacun de décider pour lui-même. Le libéralisme suppose donc une mort de la philosophie. Au vingtième siècle, on ne compte plus les penseurs qui n’ont cessé de vouloir déconstruire les traditions, déconstruire la raison, déconstruire le langage et les normes, toutes dénoncées comme historiquement situées, arbitraires, conventionnelles et sources de répression, de normalisation.
L’unité fondamentale du libéralisme repose sur un choix quant à la nature de l’homme et de sa vie en société : l'homme n'est pas un animal politique (Aristote), il est un être de désirs illimités qui doit chercher ce qui est bon pour lui. Imposer des normes collectives est donc désormais considéré comme potentiellement répressif, voire totalitaire. Cela mène à la guerre, qui est le pire des maux. A la place, il faut envisager une société où les gens s’occupent d’abord de leurs intérêts privés et n’entrent en relation les uns avec les autres que pour leur intérêt bien compris. Pour Michéa, cela représente à terme une catastrophe pour l’humanité, qui ne peut pas se satisfaire que de la poursuite de son égoïsme rationnel. Le contre-modèle lui vient de l’anthropologie de Mauss : c’est la triple obligation, au fondement de tout lien social, de donner, recevoir et rendre. La socialisation primaire (chez l’enfant) se fait par l’apprentissage de cette obligation fondamentale, quelles que soient les formes historiques très variées qu’elle puisse prendre. Le libéralisme finit par rendre impossible cette triple obligation, la remplaçant par le droit de revendiquer, prendre et marchander…
Michéa estime qu’une société qui aboutirait à un libéralisme complet ne serait plus à proprement parler une société humaine. Tout s’y réglerait par contrats renégociables. Tout serait possible dès lors que ce serait conforme aux droits. En Allemagne, des ouvrières au chômage se sont ainsi vu proposer de se reconvertir en hôtesses d’accueil de clubs de charmes. On en revient finalement à ce que décrivait Zola : les femmes du peuple qui s’épuisent au travail avant de finir sur le trottoir. Mais en quoi est-ce un mal, si la prostitution est un métier comme un autre ?...
De même, l’idée récente de compter les diverses activités illégales dans le calcul du PIB pour regonfler les chiffres de l’économie, est une idée typiquement libérale. Au nom de quoi séparerait-on les activités vertueuses des vicieuses, si le trafic de drogue et la prostitution génèrent de la richesse tout autant que l’agriculture ou la construction automobile ?... Face au calcul rationnel et à la froideur des chiffres, les considérations morales ne peuvent apparaître que comme des résidus de vieilles valeurs, qui brouillent la clarté de l’analyse économique de pointe.
Je me demande personnellement si Michéa n'amalgame pas sous le nom de "libéralisme" des choses assez différentes, quoique toutes caractéristiques de la modernité. A force d'employer ce nom pour tout, il y fait rentrer tellement de choses que cela finit par devenir très flou. Mais sa critique des dérives de nos sociétés me paraît néanmoins très forte et m'a mis les idées au clair sur pas mal de sujets.
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