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Aujourd'hui il y a une figure intellectuelle possédant une grande renommée, Alain Soral, qui s'affirme marxiste et soutient le Front National.
A une autre époque, une telle orientation n'aurait pas attiré une quelconque attention tellement elle peut paraître délirante.
Mais aujourd'hui la connaissance du marxisme est si faible et les orientations politiques de l'extrême-gauche tellement chaotiques, qu'Alain Soral attire à lui une attention certaine. Pour preuve, le succès de l'université d'été de son association nommée "Egalité & Réconciliation", où ont pu passer des figures culturelles ou politiques comme Le Pen, Dieudonné ou l'ancien leader des cogneurs d'extrême-droite Batskin.
Afin d'aider à comprendre en quoi Alain Soral est "marxiste", c'est-à-dire en fait en quoi il ne l'est pas, voici une série de réponses aux questions essentielles à ce sujet.
Quel est le rapport d'Alain Soral avec le P"C"F?
Alain Soral a été fugitivement adhérent du PCF au début des années 90. Iil se revendique d'ailleurs d'une tradition issue du PCF des années 1960-1970.
A cette époque, le PCF mettait en avant un marxisme considéré comme une "méthode" permettant un "humanisme" (et subissait alors les critiques acerbes de la part des maoïstes et des trotskystes).
Alain Soral se revendique explicitement de cette conception et d'auteurs liés organiquement au PCF et combattant la conception d'un marxisme considéré comme "totalitaire".
Il a comme référence Henri Lefebvre (1901-1991), philosophe et sociologue issu du PCF, auteur de notamment de travaux sur la vie quotidienne et farouche opposant au "stalinisme", tout comme le philosophe et sociologue Lucien Goldmann (1913-1970).
A cela s'ajoute Georges Lukacs (1885-1971), philosophe hongrois quasi officiel de la philosophie pro-soviétique des années 1960-1970 et auteur dans sa jeunesse de "Histoire et conscience de classe", classique "gauchiste" faisant du marxisme un mélange de philosophie et de sociologie.
On trouve également Lucien Sève (né en 1926), membre du Comité central du P"C"F pendant trente ans et l'un de ses principaux philosophes durant les années 1970-80; Michel Clouscard (né en 1928), sociologue très proche du PCF qui considère que le libéralisme forme un néo-fascisme et méprise "l'idéologie du désir" de Mai 1968 (« mouvement parisien, estudiantin, libertaire, culturel, gauchiste »); ou encore Jean-Claude Michéa (né en 1950) passé par le PCF et qui, se fondant sur les thèses de George Orwell, critique la « culture de la consommation » (« de N.T.M. à "Hélène et les garçons", de la "Loveparade" à la Gay Pride »), expliquant que les professeurs « tremblent » devant les représentants des élèves et des parents aux conseils de classe!
Comme on le voit, Alain Soral se situe dans la tradition du "marxisme" tel que le PCF l'a conçu durant les années 1960-1970, le "marxisme" comme outil d'analyse. Alain Soral dit d'ailleurs clairement à ce sujet:
« Les gens un peu instruits savent que le marxisme, loin de se réduire à l'expérience soviétique, est d'abord un outil d'analyse. Un outil d'analyse qui conçoit la réalité comme une totalité historique en cours, et dont les performances sont bien supérieures à ce que peut produire l'idéalisme, qu'il soit ontologiste ou subjectif. Le marxisme, dit aussi matérialisme historique et dialectique, donne à quiconque s'intéresse à la complexité du réel, une telle leçon de virilité intellectuelle » (Interview à « Elements »).
Alain Soral se pose d'ailleurs comme nostalgique du P"C"F des années 1960-1970:
« Le PCF vivait de son encadrement et de sa défense historique de la classe ouvrière, anciennement majoritaire en banlieue. Le but du regroupement familial a donc été clairement, entre autres, de casser ce pouvoir en important massivement dans les banlieues, des Africains issus de la paysannerie pauvre du tiers monde et du bled, sans culture ouvrière, syndicale. Ainsi, on a cassé une organisation et une conscience de classe, comme on a cassé à la même période les forteresses ouvrières et syndicales, type Billancourt.
Aujourd'hui, les gosses qui brûlent des bagnoles ne sont pas des enfants d'ouvriers qui se battent pour préserver des acquis de classe, mais des paumés violents, issus le plus souvent de familles sans pères et forcément nihilistes, puisque n'ayant aucune culture solide, aucun exemple valorisant auquel se raccrocher. Ces jeunes ne sont pas des opprimé s en lutte, ce sont des névrosés sociaux. » (Interview à poivrerouge.ouvaton.org).
Le premier point qu'il faut comprendre pour saisir la démarche d'Alain Soral consiste en cette filiation historique: Alain Soral a la même vision du marxisme que le P"C"F des années 1960-1970, une conception rejetée alors par les trotskystes comme étant du "réformisme" et par les maoïstes comme étant du "révisionnisme".
En quoi consiste précisément le "marxisme" d'Alain Soral?
Alain Soral est très clair: le marxisme ce n'est pas une pratique révolutionnaire, mais un outil, un moyen de comprendre l'histoire et la société.
Voilà pourquoi ce que met Alain Soral en avant lorsqu'il se réclame du "marxisme", c'est simplement l'aspect sociologique, « la sociologie marxiste [qui] s'oppose à la sociologie bourgeoise - ou positiviste - sur la question de l'identité du sujet et de l'objet en sciences humaines. » (Tribune libre en réponse à celle de monsieur Cuculuella parue dans le Choc du Mois).
Voilà pourquoi ses références sont également le plus souvent des sociologues.
Pour Alain Soral, le marxisme se résume à une compréhension du rapport entre l'objet et le sujet dans la société, ou comme il le dit, "la question de l'identité du sujet et de l'objet en sciences humaines".
Pour comprendre ce que cela signifie, il faut se rappeler qu'Alain Soral ne se considère pas comme novateur, il dit ainsi: « Je ne suis sans doute pas le plus grand intellectuel marxiste de tous les temps, je ne l'ai jamais prétendu, j'ai seulement consacré des années d'études et de lecture à ce sujet. » (Tribune libre en réponse à celle de monsieur Cuculuella)
Donc, sur quoi se fonde la "sociologie marxiste" d'Alain Soral?
Elle se fonde très précisément sur l'analyse de Georg Lukacs dans "Histoire et conscience de classe".
Pour Lukacs, la société capitaliste est marquée par un phénomène qu'il appelle la « réification », c'est-à-dire le fait que tous les rapports entre les gens deviennent des « choses »; les gens deviennent des marchandises les uns pour les autres.
C'est très exactement le fondement des oeuvres d'Alain Soral.
Lukacs parle de la société comme d'une « totalité concrète », selon lui absolument toutes les relations et toutes les pensées dans le capitalisme sont des rapports marchands. Il dit : « on peut découvrir dans la structure du rapport marchand le prototype de toutes les formes d'objectivité et de toutes les formes correspondantes de subjectivité dans la société bourgeoise » (Histoire et conscience de classe).
Alain Soral ne fait que reprendre cette conception pour l'appliquer au monde d'aujourd'hui tel qu'il le voit, c'est-à-dire comme un « enfer où règne désormais en maître l'individualisme pulsionnel et consumériste » (Interview à « Elements »)
Alain Soral s'est ainsi fait connaître comme auteur à « polémiques » critiquant certaines fractions de la société qu'il considère comme étant l'expression de la société de consommation, notamment les gays, les féministes et les « z'y-vas ».
La technique d'Alain Soral est de prendre un seul aspect de la contradiction et de dire: voilà le seul aspect qui existe et qui compte!
La thèse de Soral, niant la dialectique, le fait que que chaque chose a deux aspects en contradiction, est similaire dans le fond à celle de Lukacs: les consciences sont corrompues par la société de consommation, les véritables valeurs humaines se sont absolument et totalement perdues et il faut donc une « révolution » pour rétablir ces valeurs et sauver les consciences de la soumission absolue et complète à la « consommation. »
Si Lukacs affirme dans « Histoire et conscience de classe » que « le développement de la bourgeoisie confère d'une part à l'individualité une importance toute nouvelle et, par ailleurs, supprime toute individualité par les conditions économiques de cet individualisme, par la réification que crée la société marchande », Soral ne dit pas autre chose au sujet des « libéraux libertaires » dont la figure reste pour lui Daniel Cohn-Bendit.
Alain Soral considère que nous vivons dans un monde totalitaire et il se fonde pour affirmer cela sur la conception de Lukacs.
Comme on le voit, le "marxisme" d'Alain Soral ne se fonde aucunement sur les analyses du capitalisme comme celles faite dans "Le Capital"; il ne traite jamais de l'exploitation ni du rôle central de la classe ouvrière.
Pareillement, Alain Soral n'aborde à aucun moment la question du pouvoir ni les thèses de Karl Marx sur la nécessité de la dictature du prolétariat.
Le "marxisme" d'Alain Soral ne consiste purement et simplement qu'en une généralisation absolue du principe du "fétichisme" développé par Karl Marx. Dans la conception d'Alain Soral, la Star Academy domine totalement l'individu, sauf si celui-ci "choisit" autre chose.
Cause et conséquence: quelle est la conséquence de la conception d'Alain Soral?
A partir du moment où Alain Soral développe cette conception comme quoi nous vivons dans un monde totalitaire, la lutte de classe n'a plus de sens, puisque les classes sont toutes intégrées dans le système.
Alain Soral parle ainsi de : « montée du " psy-cul " au détriment de la conscience politique et des luttes sociales sérieuses, communautarismes sexuel, gay, féministe... contre la solidarité de classe, affaiblissement de la vision du père et dévalorisation de la morale-travail au profit de la séduction, moteur de l'idéologie du désir, avec comme réactions en chaîne : sur-valorisation du groupisme, de la consommation et du people, dévalorisation des sciences dures et du réalisme au profit de l'onirisme de pacotille et de la pensée magique, astrologie, homéopathie, sectes... » (Interview à « Elements »).
Toutes les consciences sont donc corrompues par la société de consommation, les véritables valeurs humaines se sont perdues et il faut donc un sursaut, une « révolution » pour rétablir ces valeurs et sauver les consciences de la soumission absolue et complète à la « consommation. »
Il va y avoir alors deux conséquences essentielles. La première c'est la mise en avant de la subjectivité, du "sursaut", de la "volonté". Alain Soral est très clair à ce sujet: le nouveau protagoniste n'est pas le prolétariat, mais ceux qui parviennent à se choisir comme opposant au système.
A la question : « Quel sens donnez-vous à l'incontournable notion de " peuple " ? », il répond: « Un sens à la fois chrétien et marxiste, la communauté nationale, culturelle ou linguistique ne suffit pas à définir un peuple. Etre du peuple, c'est être conscient et fier d'appartenir à l'humanité souffrante, à la communauté de ceux qui assument ensemble le " principe de réalité", la production et la reproduction du monde.
Ainsi, selon cette définition, que n'aurait sans doute pas renié le commissaire Maigret, un patron de PME, un gendarme font tout autant parti du peuple qu'un ouvrier, un paysan, tandis qu'un petit parasite pontifiant, qu'il soit étudiant trotskiste, ex-président de la république méprisant " la Marseillaise " ou rentier philosophe cosmopolite au Point, n'en feront jamais partie, ce qu'avait parfaitement compris le Général de Gaulle ! » (Interview à « Elements »).
Cette conception est très proche de celle de Lukacs et de son "prolétariat" messianique: « Cela signifie subjectivement, pour la conscience de classe du prolétariat, que la dialectique entre l'intérêt immédiat et l'influence objective sur la totalité est transférée dans la conscience du prolétariat même, au lieu d'être - comme pour toutes les classes antérieures - un processus purement objectif, se déroulant hors de la conscience (adjugée) » (Histoire et conscience de classe).
Ce que dit Lukacs, c'est que le prolétariat est automatiquement révolutionnaire dès qu'il revendique quelque chose, d'où l'idée "géniale" d'Alain Soral: par une ruse de l'histoire, les gens qui travaillent, de par leur intérêt immédiat contre la mondialisation et s'ils le veulent vraiment, auraient une influence essentielle sur l'histoire, et serait révolutionnaire même si en apparence cela aurait l'air "réactionnaire".
Tel est le coeur de la thèse d'Alain Soral, et voilà pourquoi il dit qu'il faut s'allier tactiquement au Front National et qu'aujourd'hui, Karl Marx voterait Le Pen.
Puisque les classes n'existent soit disant plus en tant que moteur du changement, puisqu'il faut un nouveau sujet révolutionnaire et que le phénomène dominant SEMBLE être la mondialisation, tout ce qui CHOISIT de s'opposer à ce phénomène relevant de la société de consommation est, selon Alain Soral, révolutionnaire.
Cause et conséquence: sur quoi se fonde le caractère erroné de la conception d'Alain Soral?
L'erreur d'Alain Soral est typique: elle consiste à croire en la "totalité". La conception d'Alain Soral est totalement métaphysique et opposé à la dialectique.
Selon les principes de la dialectique, la contradiction est le moteur de toute chose. Chaque chose a deux aspects en lutte, toujours. Ainsi dans le capitalisme, la contradiction est entre la bourgeoisie et le prolétariat.
Alain Soral nie cela.
Dans le Manifeste Communiste, il est dit que « le caractère distinctif de notre époque, de l'ère de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les oppositions de classes. De plus en plus, l'ensemble de la société se divise en deux grands camps ennemis, en deux grandes classes directement opposées: la bourgeoisie et le prolétariat. »
Alain Soral dit explicitement le contraire en prônant l'alliance nationale.
En fait, on peut voir que des pans entiers du marxisme n'intéressent pas Alain Soral, qui ne parle jamais de l'exploitation du prolétariat, de l'inévitable crise finale du capitalisme ou bien de la dictature du prolétariat, qui sont pourtant des analyses essentielles de la pensée de Karl Marx.
Il faut bien voir qu'il existe deux traditions se revendiquant du marxisme.
La première considère que les oeuvres de Friedrich Engels sont inséparables des oeuvres de Karl Marx, la seconde rejette Friedrich Engels.
La tradition considérant que Marx et Engels sont inséparables aboutit à Mao Zedong, qui a résumé la dialectique en disant que "un se divise en deux". L'univers entier consiste en une lutte des contraires, tout est contradiction.
Cette tradition considère également que le capitalisme aboutit nécessairement à une crise finale, en raison de la surproduction de capital et de marchandises.
Tel n'est pas le cas de la seconde tradition. Celle-ci considère que les oeuvres de Karl Marx concernant l'économie ne forment qu'une piste; elle rejette l'idée d'une crise finale obligatoire du capitalisme et considère que le capitalisme peut être « équilibré ».
De la même manière, elle s'oppose aux thèses de Friedrich Engels sur le principe de "la dialectique dans la nature"; selon elle le marxisme n'explique que l'histoire et la société.
Alain Soral est très clairement fidèle à cette seconde tradition, comme le démontrent les auteurs auxquels il fait référence ou encore sa définition "sociologique" du marxisme.
Alain Soral peut alors se revendiquer du "marxisme" dans la mesure où il pioche dans ce qu'il considère comme une "méthode", mais il ne se revendique en rien des analyses faites sur le capitalisme et la dialectique.
Alain Soral fait très clairement partie de la seconde tradition, qui est la tradition social-démocrate, à laquelle appartiennent également les trotskystes mais aussi le P"C"F et tous ceux qui ont "révisé" le marxisme.
Comment Alain Soral a-t-il pu se dire "marxiste"?
Le marxisme est en effet devenu une notion floue qui a perdue sa nature politique pour devenir une simple « méthode d'analyse » dont on se revendique - ou pas.
Aujourd'hui le marxisme a le plus souvent disparu en tant que référence à l'extrême-gauche, seules restent quelques thèses de Marx, ou qui lui sont attribuées. Et ces thèses particulières de Marx sont justement présentées comme... étant le marxisme dans son ensemble, ceux s'en revendiquant comme étant « marxistes. »
Cela ne provient pas du hasard, mais de l'inlassable lutte de la petite-bourgeoisie pour dénier au marxisme la prétention d'être un système de pensée cohérent. Lutte dont l'un des exemples les plus connus est la mise en avant de la citation de Karl Marx « Tout ce que je sais, c'est que moi je ne suis pas marxiste. »
Cette citation est en fait coupée de son contexte, bien précis: « Moritzchen est un ami dangereux. La conception matérialiste de l'Histoire a maintenant, elle aussi, quantité d'amis de ce genre, à qui elle sert de prétexte pour ne pas étudier l'histoire. C'est ainsi que Marx a dit des "marxistes" français de la fin des années 1870 : "Tout ce que je sais, c'est que je ne suis pas marxiste." », (Lettre d'Engels à C. Schmidt, 5 août 1890).
Mais, présentée de manière tronquée, elle permet d'éviter toute pensée « systématique », c'est-à-dire « bolchevique », « totalitaire », « soviétique. »
Cette mise en avant systématique d'un Karl Marx non « marxiste » a été, entre autre, l'oeuvre de Maximilien Rubel (1905-1996). Pour cet intellectuel au service de la bourgeoisie française au sein du CNRS et des éditions de luxe de La Pléiade, la révolution de 1917 est le début d'une « mystification du marxisme. »
Les années 1970 ont sacralisé l'existence en France de gens se réclamant à divers degrés de Karl Marx, mais en rejetant toute discipline vis-à-vis de sa pensée.
La petite-bourgeoisie estudiantine a largement soutenu la conception d'un capitalisme « totalitaire » et dominant totalement les individus à part une petite minorité - elle-même! - qui réussit à faire son "insurrection" individuelle.
Ce sont les thèses de Herbert Marcuse sur « L'homme unidimmensionnel », celles de Wilhelm Reich sur la « révolution sexuelle » ou bien sûr en France avec Guy debord et sa critique de la « société du spectacle ».
La version français actuelle de l'altermondialisme n'est qu'un avatar de cette vision du monde. Elle a profité des philosophes soit disant « contestataires » mais en fait totalement reconnus par la bourgeoisie qui n'a cessée de les financer, les publier, les mettre en avant et même de leur « donner » l'université de Paris 8 - Vincennes: Michel Foucault, Gilles Deleuze, Alain Badiou, ou encore le théoricien de la LCR Daniel Bensaïd qui n'a cessé dans les années 2000 de publier des articles et des ouvrages expliquant que le marxisme n'a pas de caractère scientifique.
Dans ce contexte, il est ainsi parfaitement logique que quelqu'un comme Alain Soral puisse se dire « marxiste », puisque le terme n'est plus du tout présentée comme une référence politique, mais comme une simple référence « théorique », de « méthode ».
Il a d'ailleurs le point commun avec ces intellectuels de rejeter en bloc le « bolchevisme. »
D'ailleurs, si Alain Soral explique avec tant d'acharnement que le monde a changé depuis Marx, c'est parce qu'il suit la citation connue de Lukacs : « si l'on supposait, même sans l'admettre, que la recherche contemporaine ait prouvé l'inexactitude 'de fait' de toutes les affirmations particulières de Marx, un marxiste orthodoxe sérieux pourrait reconnaître sans condition tous ces nouveaux résultats, rejeter toutes les thèses particulières de Marx, sans pour autant, un seul instant, être contraint de renoncer à son orthodoxie marxiste (...). L'orthodoxie en matière de marxisme se réfère bien au contraire et exclusivement à la méthode » (Histoire et conscience de classe).
Il suffit donc à Soral d'expliquer que les thèses économiques de Marx sur la crise se sont avérées inexactes et de fermer la porte à cette question en rejetant Engels et la dialectique de la nature, le bolchevisme, Lénine et l'analyse de l'impérialisme, la Chine de Mao Zedong, etc. pour pouvoir se revendiquer « marxiste » sur le plan de la méthode.
Quelle est la nature de la conception erronée d'Alain Soral?
La conception d'Alain Soral est essentiellement idéaliste: dans son raisonnement, face au monde totalitaire, tout repose sur le « vouloir », le « devoir ».
Selon lui, le monde est totalitaire mais l'individu, lui, existe en tant qu'être prenant des décisions et devant sciemment entrer en rupture avec le système.
Au fond il ne fait que reprendre la vieille thèse idéaliste de Kant selon laquelle il est impossible d'aller au fond des choses, que les choses existent d'une certaine manière pour nous, mais ont une valeur « personnelle » inaccessible: c'est la vieille thèse comme quoi on ne pourra jamais vraiment comprendre une table parce qu'on ne peut pas la faire concrètement rentrer dans notre cerveau.
Il mythifie la figure du "rebelle", de l'être (« mâle » évidemment) comme « conscience malheureuse » qui erre dans le monde, tentant d'éviter les écueils du « consumérisme pulsionnel » dans un monde qu'on ne comprendra jamais vraiment totalement.
Et c'est là que la nature de la position sociale d'Alain Soral se révèle. Cette manière de voir le monde est propre à la petite-bourgeoisie, classe sociale qui se fait dépasser par la crise capitaliste et tente de "bloquer" le temps qui passe afin de se maintenir en vie, de ne pas se prolétariser.
Alain Soral a un horizon borné de par sa position de classe: il ne voit pas que tout a deux aspects, et il ne peut voir les choses que de manière unilatérale. Voilà pourquoi Alain Soral idéalise les rapports passés, met en avant une douce nostalgie.
Voilà aussi pourquoi il a une vision non dialectique des masses. Par exemple, au sujet de la rébellion de novembre 2005, Alain Soral affirme: « ces émeutes n'expriment aucune vision fondée sur une conscience acquise par la praxis, le travail, la relation aux autres groupes de la société. Niveau conscience politique c'est zéro » et [qu']il qualifie les jeunes prolétaires avec des qualificatifs tels que « incultes », « individualistes », « néo-tribaux », etc.
Par le terme de "praxis" (c'est-à-dire de "pratique" ), Alain Soral fait ici directement référence à Georges Lukacs et son oeuvre "Histoire et conscience de classe". Ce qu'il veut dire c'est que seul un processus "choisi" peut aboutir à quelque chose, et comme il ne comprend pas la dialectique il ne voit pas dans quelle mesure ces émeutes ont été à la fois choisi par les révoltés, et à la fois imposé aux révoltés.
C'est une conception totalement erronée, que l'extrême-gauche en France a d'ailleurs largement partagée, de par son incapacité à comprendre la dialectique.
A l'opposé, les communistes authentiques partent toujours du principe que le peuple fait l'Histoire.
« Depuis des millénaires les masses vivent victimes de l'oppression et de l'exploitation et toujours elles se sont révoltées; c'est une longue et inépuisable histoire... Depuis toujours, depuis qu'elles combattent, les masses ont réclamé l'organisation de la rébellion, qu'on l'arme, qu'on la soulève, qu'on la dirige, qu'on la conduise." (Gonzalo).
Que signifie la conception d'Alain Soral?
Alain Soral propage le pessimisme au sujet des masses. Sa conception d'un monde totalitaire est typique, et propre à la petite-bourgeoisie.
Bien entendu, il existe un fétichisme de la marchandise, que Karl Marx a parfaitement analysé; mais Alain Soral a comme vision des masses celle de "névrosés" collectionant frénétiquement les timbres-poste ou hystériques à l'idée d'avoir un autographe de Michael Jackson.
Là où il y a oppression, il y a résistance. Parce qu'ils ne la voient pas ou ne veulent pas la voir, les petits-bourgeois disent que le peuple est totalement abruti et que seule la petite-bourgeoisie, en fin de compte, est à même de bien comprendre et changer le monde.
Face à la conception d'Alain Soral, nous affirmons que "le peuple, le peuple seul est le créateur de l'histoire universelle."
Alain Soral diffuse une conception anti-dialectique.
Là où Karl Marx explique que le prolétariat doit abolir le capitalisme dont il est lui-même une composante, qu'il n'y a pas de prolétariat sans bourgeoisie et vice-versa; Alain Soral explique que le règne de la marchandise est absolument et totalement étranger au prolétariat et qu'il doit rompre avec lui, en s'alliant à la bourgeoisie pour renverser les « valeurs » du « système ».
Alain Soral n'est en effet pas un novateur, puisque cette conception a déjà existé ... dans les années 1930 et correspond aux variantes de l'idéologie fasciste, comme le "national-syndicalisme", le "socialisme national" de Barrès, etc.
D'ailleurs, qu'on ne s'y trompe pas, Soral le sait! C'est pour ça qu'il fait d'ailleurs régulièrement la comparaison entre son association « Egalité Réconciliation » et le « Cercle Proudhon ».
Ce cercle, sous l'égide de Charles Maurras, a servi à faire travailler ensemble des intellectuels venus de la gauche anti-marxiste et syndicaliste révolutionnaire et de la droite nationaliste (l'anti-sémitisme servant de ciment premier à cet alliage comme pour ER). Voilà ce qui a été la vraie usine à gaz intellectuelle du fascisme français et de l'Action Française.
Aujourd'hui les masses sont de plus en plus exploitées, subissent une misère toujours plus grande, et les fascistes et les petits-bourgeois disent que la "consommation" et sa "culture" est le problème principal!
Tel est le rôle du fascisme: nier le caractère révolutionnaire de la lutte pour la socialisation des moyens de production qui permet l'accès à la consommation et le contrôle de la production par les masses.
Alain Soral a ici un point de vue ouvertement bourgeois et fascisant; là où les maoïstes voient la misère grandir, Alain Soral ne voit que les ipods, les écrans plats et les téléphones portables dernier modèle.
Alain Soral constate la décadence de la société capitaliste et veut rétablir l'ordre. Pour nous, maoïstes, la décadence provient de cet ordre lui-même, n'est qu'une facette de cet ordre, n'est qu'un aspect de la faillite de toutes les institutions bourgeoises, de l'école à la famille, un produit de la crise inhérente à l'économie capitaliste.
A ce niveau, il faut souligner la dimension indéniablement sexiste de la conception d'Alain Soral, qui s'oppose au féminisme, et donc à la conception marxiste comme quoi a existé le communisme primitif, fondé sur le matriarcat.
Là aussi il faut souligner son aspect anti-communiste, son travail visant à empêcher l'émergence de la théorie prolétarienne de notre époque, à empêcher que le prolétariat prenne conscience de son identité de CLASSE REVOLUTIONNAIRE en le ramenant dans le giron de la Nation.
La pensée d'Alain Soral s'insère dans le courant historique de « critique » intellectuelle et pessimiste de la société capitaliste, dans la critique conservatrice de la société, dans l'élitisme et l'idéalisme.
Une vision opposée au marxisme-léninisme-maoïsme pour qui « Les masses sont la lumière même du monde... Elles sont la fibre, la palpitation inépuisable de l'histoire... Quand elles parlent tout tremble, l'ordre chancelle, les cimes les plus hautes s'abaissent, les étoiles prennent une autre direction, parce que les masses font et peuvent tout. » (Gonzalo)
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