Un très très bon post sur les enjeux de cette affaire Dieudonné, récupéré sur un autre forum que je suis :
"Ce que je trouve dangereux, et dangereux aussi pour les juifs d'ici et d'ailleurs, dans cette affaire Dieudonné et dans certains épisodes qui l'ont précédée, c'est qu'il ne soit plus possible de penser l'antisémitisme, ou plutôt les antisémitismes, et ce par la faute, aussi, de certains gardiens négligents de la mémoire historique.
Pour un Pierre Vidal-Naquet, on se retrouve avec cent Bernard-Henri Lévy, quand on cherche à voir et à comprendre de quoi il s'agit. Alors il n'y a rien d'étonnant à ce que des jeunes aussi mal informés et aussi sottement endoctrinés se raccrochent à n'importe quel délire, incapables de retrouver dans un fatras de mensonges, de simplifications ébouriffantes et d'impostures intellectuelles la réalité des crimes racistes, des génocides, des délires qui prétendent justifier l'injustifiable.
Il aurait fallu mieux comprendre Freud, par exemple, qui distingue soigneusement refoulement, répression et jugement de condamnation. Tout ce que savent essayer de faire les tenanciers du fast-food antiraciste, c'est de bricoler une répression sommaire, aboutissant à un refoulement forcément imparfait et fragile. Là où il faudrait une analyse fine de toutes les identifications et contre-identifications, y compris l'identification à l'adversaire, prenant en compte toutes les nuances des terreurs infantiles, des angoisses adolescentes et de la haine de soi, la propagande simpliste n'a cessé de résister à une telle analyse, au lieu de l'entreprendre patiemment.
Le racisme, c'est caca, l'antisémitisme, c'est nazi. Il faut en avoir honte, et puis c'est tout. Le soin éducatif a été aussi peu subtil en la matière que l'était le traitement des pulsions sexuelles chez l'enfant au temps de Freud : ça n'est pas bien, c'est sale, il ne faut pas y mettre les doigts. Freud disait en substance que c'était là l'origine des névroses, et même de la folie paranoïaque, dans le cas du Président Schreber.
Citation :
"Peu d’hommes ont été élevés dans des principes moraux plus sévères que je ne le fus, et peu se seront imposés autant que je le fis, je peux le dire, et notamment dans leur vie sexuelle, une retenue aussi conforme à ces mêmes principes. " Daniel Paul Schreber, Mémoires d’un névropathe, Paris,...
Pour beaucoup de gens, le racisme et l'antisémitisme sont devenus un principe moral sévère, et rien d'autre. Le plus terrible, avec ce genre de privations de pensée qu'une certaine éducation incite à s'imposer, c'est qu'elle est inévitablement vouée à l'échec : ou bien la répression des pulsions devient un carcan de troubles obsessionnels tous plus compulsifs les uns que les autres, ou bien le refoulement des pulsions échoue, et les pulsions font un retour catastrophique, ou bien encore les deux processus alternent ou se combinent, avec des délires, des passages à l'acte violents.
Freud était bien conscient, à la différence de certains "libérateurs" new age de la sexualité dans les années 1970, que le choix n'est pas entre le refoulement et la répression d'un côté, et une absence totale d'éducation, de contrôle et de restrictions de l'autre. La cure analytique, par exemple, n'a pas pour finalité (quelques formules ambiguës qu'ait pu dire Lacan à ce sujet) de donner le dernier mot au "désir". Freud a même donné des indications assez intéressantes à ce sujet, en parlant du "jugement de condamnation" que l'analysant serait amené à prononcer, en fin d'analyse, sur des pensées que l'analyse aura, par ailleurs, fait émerger du refoulement et de la répression. Ce qui veut bien dire, par exemple, que la psychanalyse a pour objet de faire prendre conscience de certaines pensées et pulsions, incestueuses, par exemple, ou sadiques, ou scatologiques, etc... mais que pour autant les actes qu'évoquent ces désirs refoulés (coucher avec sa mère, assassiner son père, couvrir les murs de merde ou remplir ses poches d'argent...) ne sont pas pour autant devenus des actes licites, que donc la psychanalyse a aussi pour objet, une fois ces idées, images, pensées revenues à la conscience, de permettre au sujet de porter sur elles un "jugement de condamnation", de s'en libérer au contraire d'y céder.
Il y a une énorme différence entre la condamnation, a priori de représentations ou de pulsions, par le "discours de l'autre" plus ou moins complètement intériorisé, par des "principes" plus ou moins sévères énoncées par un "surmoi" plus ou moins exigeant, par des "interdits" constitutifs de la répression des pulsions, moteurs de leur refoulement dans l'inconscient, et ce jugement porté après coup sur des pulsions enfin reconnues pour ce qu'elles sont. Ce qu'elles sont : possibles, en partie "naturelles", voire hormonales, et cependant en tout ou partie condamnables.
Le refoulement de l'antisémitisme et du racisme ont pris des formes aussi grossières que le refoulement de la sexualité, interdisant de montrer du doigt dans la rue le monsieur tout noir (variante : habillé tout en noir), et encore plus de poser des questions à son sujet, exactement comme pour la dame sur le trottoir avec son sac à main et sa jupe trop courte en hiver. Et ce refoulement n'est pas plus efficace que l'autre : tout ce qu'on peut en attendre, c'est du silence gêné sur des choses gênantes, et qu'après cela débouche sur des conduites pathologiques dont les sujets ne comprennent même pas pourquoi ça les prend, ou sur des méfaits ignobles plus forts qu'eux.
La répression des pulsions et le refoulement des désirs prend aussi des formes culturelles plus subtiles, et au total plus efficaces pour construire des personnalités équilibrées : le conte Peau d'Âne évoque peut-être beaucoup mieux l'interdit de l'inceste que les campagnes d'endoctrinement "mon corps est à moi", du moins si l'on en juge par la multiplication des cas d'inceste paternel depuis que la société prétend s'en protéger par la propagande.
Le Petit Poucet parle sans ambages de tentatives d'infanticide sous l'effet de la misère (les enfants abandonnés dans la forêt) et d'agressions sadiques (l'ogre), ainsi que de vengeance (le sort tragique des filles de l'ogre). (Soit dit en passant, les ogres sont une sale race, cruelle par essence... Fort heureusement, passé un certain âge, on ne croira plus ni aux ogres ni aux bonnes fées, ce qui n'est pas aussi évident dans le cas des dogmes religieux... ) La "morale de l'histoire" n'implique pourtant aucune espèce d'encouragement à ces comportements abominables, sans proférer pour autant de réprobation explicite.
En revanche, plus on parle de légiférer pour interdire les fessées, plus on ramasse aussi, au bord des plages, des enfants noyés par leur propre mère. La loi, auparavant, assurait l'anonymat à la mère abandonnant son enfant, ce qui pouvait assez efficacement la dissuader du meurtre. La Loi ne faisait pas non plus grief aux parents d'une "bonne" fessée ni d'une paire de claques "méritée". C'était peut-être plus sage que de poser maladroitement des prohibitions, ou d'inventer des "violences" imaginaires, comme celle que subirait, dit-on, un jeune sujet de ne pas "savoir" qui est sa mère.
Il vaudrait bien mieux accepter cette idée que, quoi que les parents fassent, un fils ou une fille ne "connaît" jamais sa famille (même après des années de psychanalyse, soit dit en passant). Cela ne donne aucun avantage particulier aux orphelins, bien évidemment. Mais on ne voit pas non plus en quoi il serait plus juste qu'un enfant abandonné ait le droit de tout savoir de celle qui l'a abandonné, quand tant d'orphelins ne savent même pas dans quelles circonstances exactement ils ont perdu leurs parents.
Ces considérations nous éloignent de l'antisémitisme et de Dieudonné ? Pas tant que ça. Car la question, pour ou contre Dieudonné, est quand même de se demander pourquoi le racisme et l'antisémitisme (ou leur corollaire le fanatisme et le communautarisme) ont survécu malgré tout le soin que les éducateurs et les législateurs ont cru mettre à les prohiber en vue de les éradiquer.
Pour revenir aux contes pour enfants, cela fait des années que le Crif et la Licra crient "au loup !" en voyant de l'antisémitisme partout, même là où il n'y en a pas. Là aussi, l'excuse est explicitement de faire respecter la Loi avec un grand L. Mais finalement, là aussi, ce rappel obsessionnel des limites a ouvert la voie qu'emprunte à présent Dieudonné, qui lui fait franchir dans un grand éclat de rire ces limites entre les relations de mauvais voisinage, les rivalités professionnelles, les réflexes de solidarité ou le copinage, d'un côté, et de l'autre les offensives du racisme et/ou l'ignominie des arrangements mafieux. Et il renvoie la balle à ceux qui l'ont toujours lancée du même côté : à ceux qui "se plaignent tout le temps" d'être vilipendés et diabolisés en tant que minorité par la majorité, il fait remarquer, non sans raison, que les juifs sont à présent protégés par les lois et qu'ils ont un accès total aux postes de responsabilité, que ce sont à présent d'autres minorités qui sont diabolisées, vilipendées, et marginalisées.
Dieudonné aurait pu s'arrêter à temps, laisser délirer Soral dans son coin, et s'abstenir de se réconcilier bruyamment avec le Font National. Mais il l'a franchie, la limite. Sans retour. Il ne se cache même pas d'être "passé du côté obscur", tout en prétendant s'opposer à "l'Empire". En rigolant, mais puisqu'il est comique professionnel, normalement ce n'est pas à lui de rire de ses blagues. Il a spectaculairement tort, bien sûr, quand il sort Faurisson de sa poubelle ou fait des risettes à Gollnisch. Mais la question n'est pas tant de savoir jusqu'où il va déconner comme ça, plutôt jusqu'où et par qui il sera suivi. Car le succès, par ailleurs indéniable, de Dieudonné est aussi, peut être même surtout, le signe de l'impuissance des journalistes prédicateurs et des militants bien intentionnés à se faire entendre d'un certain public."