Profil supprimé | Pzu a écrit :
@scipion8 Et sinon, tu penses quoi de l'action de certaines banques centrales qui achètent directement des actions/ETF ? Je pense à la BoJ, BNS, etc
C'est quelque chose qui m'a toujours paru contre nature et qui devrait être interdit, mais bon, visiblement tout le monde s'en tape
Il y a forcément une utilité et une motivation de faire ça, mais laquelle ? Pour une banque centrale, j'entends.
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1) Dans le cas de la BoJ, les achats d’actions (REIT) et d’ETF se fait dans le contexte de son QE. La BoJ a un objectif quantitatif d’expansion de la masse monétaire : la BoJ doit par tous les moyens remplacer des actifs (quels qu’ils soient) par du cash afin d’empêcher la déflation : il s’agit de ramener progressivement l’inflation vers sa cible.
Habituellement, les QE sont centrés sur les obligations souveraines, car elles sont (i) liquides et (ii) peu risquées (en tout cas du point de vue de la banque centrale), et (iii) les rendements obligataires souverains servent de références aux agents économiques, notamment pour certains prêts bancaires. Donc en faisant baisser les rendements obligataires, le QE abaisse le coût de la liquidité aussi sur des maturités longues, ce qui contribue aussi à combattre la déflation. En outre acheter des obligations souveraines permet de « déplacer » de force les investisseurs vers des segments de marché plus risqués (actions, par exemple) (effet d’éviction du QE).
Mais le problème avec un QE 100% obligations souveraines, c’est :
(1) Ça peut affaiblir la « discipline de marché » du souverain (quoi que l’Etat fasse, il va profiter de taux faibles pour refinancer sa dette) et donc conduire à une politique budgétaire irresponsable (aléa moral).
(2) Le marché de la dette souveraine n’est pas illimité. Quand la banque centrale achète massivement des obligations souveraines pendant des années, à un moment elle atteint une limite. Il faut quand même que le marché obligataire garde son rôle d’alerte sur la politique budgétaire ! En zone euro, il faut aussi considérer les seuils de blocage pour les Collective Actions Clauses (CACs) des obligations souveraines : si la BCE franchissait ces seuils, elle se retrouverait dans la situation inconfortable de pouvoir légalement bloquer une restructuration de la dette souveraine, même en s’abstenant. (Légalement, la BCE ne peut accepter volontairement un haircut comme sur la Grèce, car cela serait du financement monétaire d’un Etat = prohibé.)
Après des années de QE, la BoJ a fait face à ces problèmes et, afin d’atteindre ses objectifs quantitatifs, a dû étendre son QE à d’autres marchés que le marché obligataire souverain. La banque centrale peut en théorie acheter n’importe quoi (des immeubles, des actions…) : l’important est d’injecter du cash.
En pratique, la banque centrale va restreindre son QE à des marchés suffisamment (i) liquides, (ii) sûrs, et (iii) qui ne l’exposent pas à des dilemmes compliqués du type acheter Toyota mais pas Honda, etc. De ce point de vue, les ETF sont intéressants pour une banque centrale qui doit élargir son QE, car les ETF délèguent la sélection des actions à un agent spécialisé (c’est le seul cas, où j’achèterais un ETF ).
Donc à mon sens, l’achat d’ETF et de REIT par la BoJ est totalement justifié (mais bon je suis biaisé, ils m’ont formé). Il faut voir que ne pas le faire aurait eu pour effet (i) une destruction du mécanisme de prix sur les obligations souveraines et/ou (ii) une prolongation indéterminée de la déflation – catastrophique pour la population. Tout ça est bien plus important que les distorsions sur les marchés actions nippons.
2) Dans le cas de la BNS, le contexte est différent. Pour empêcher une appréciation incontrôlée du CHF (qui aurait conduit l’économie suisse en récession), la BNS a dû intervenir agressivement sur le marché des changes, en accumulant des devises (principalement USD et EUR). Les réserves de change de la BNS ont donc atteint des montants énormes.
Typiquement, pour la gestion de ses réserves de change, une banque centrale considère 3 critères, par ordre décroissant d’importance : (i) liquidité, (ii) sécurité, (iii) rendement.
L’essentiel c’est la liquidité : la banque centrale doit pouvoir rapidement liquider ses actifs étrangers pour intervenir rapidement sur le marché des changes pour défendre sa monnaie en cas de besoin.
La sécurité aussi c’est important, il faut préserver les deniers publics.
Donc typiquement les obligations souveraines, liquides et sûres, constituent l’essentiel des réserves de change.
Mais dans le cas de la BNS, les réserves de change sont tellement énormes que la BNS a largement assez d’actifs liquides. Il faut qu’elle se préoccupe aussi du rendement (particulièrement dans un contexte de QE par la Fed, la BCE et la BoJ, qui ont abaissé massivement les rendements obligataires souverains de ces pays).
Donc en allouant aux actions une petite partie (autour de 20% je crois) de ses réserves de change, la BNS se montre un bon gestionnaire des fonds publics suisses.
3) Donc dans les 2 cas, l’achat d’actions par la banque centrale est justifié. Il faut bien voir qu’aucune banque centrale n’achète des actions pour le plaisir, hein : c’est très chiant pour elle en termes opérationnels, de gestion des risques, de réputation / communication. Donc si tu vois une banque centrale qui détient beaucoup d’actions, c’est souvent qu’elle n’avait pas le choix. Il y a quelques exceptions comme la Finlande, mais c’est rare.
Désolé pour le pavé. |