Profil supprimé | Lolo_hfr a écrit :
Salut Scipion, content que tu sois revenu.
J'en profite pour reposter une question un peu passée inaperçue :
Aurais-tu un avis sur ça :
J'ajouterais :
Peut être parce que les BC ont conscience qu'elles se comportent un peu en apprentis sorciers avec le QE, qui est un instrument non conventionnel nouveau dont on ne connaît pas les conséquences à long terme.
Même avec un instrument ancien et bien connu comme les taux, les BC ont vu qu'en les utilisant, elles pouvaient conduire à des conséquences très négatives : baisse des taux rapide et forte qui a permis (entre autres facteurs) la formation de la bulle des subprimes, puis hausse rapide et forte des taux qui a enclenché l'éclatement brutale de cette bulle, avec la crise mondiale qui a suivi.
Donc c'est assez prudent de vouloir dégonfler les bilans des BC, mais ama cela va bien trop lentement (surtout en europe où ça n'a même pas commencé, il me semble).
S'ils ne sont pas réduits suffisamment, je ne serais pas surpris qu'on aie un jour une crise liée aux trop gros bilans des BC, et ça pourrait être la mère de toutes les crises, puisque les états sont déjà surendettés et que les BC étaient le dernier rempart.
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1) Tu as raison sur la nature nouvelle du QE, dont les effets de long-terme restent mal compris / mal documentés (même si le Japon, avec sa longue expérience des taux zéro et du QE, donne quelques indications).
Néanmoins, le processus d’expansion puis de réduction du bilan de la banque centrale n’est pas quelque chose de nouveau : il peut s’effectuer par des opérations d’injection (prêts) et d’absorption (collecte de dépôts ou émissions de titres de la banque centrale) de liquidité, dans le cadre de la politique monétaire conventionnelle, ou par des achats / ventes d’actifs (QE). La différence est sur la maturité de l’injection de liquidité :
- Quand la banque centrale prête aux banques c’est en général sur des maturités courtes (jusqu’à 3 mois pour des opérations conventionnelles de la BCE, jusqu’à 4 ans pour des opérations non-conventionnelles comme les TLTRO).
- Quand la banque centrale achète une obligation d’Etat, l’injection de liquidité n’est pas définitive : elle est aussi temporaire, puisqu’à la maturité de l’obligation l’Etat va rembourser le principal à la banque centrale = absorption de liquidité. Donc quand on considère le portefeuille de QE de la Fed ou de la BCE, il ne faut pas simplement regarder le montant global, il faut aussi regarder la distribution des maturités des titres, qui correspond au profil de l’absorption « naturelle » de liquidité. La Fed et la BCE ont été très attentives à bien répartir leurs achats sur toute l’échelle des maturités, avec l’essentiel des achats sur des maturités 3-10 ans : donc il ne faut penser que leurs bilans sont pour toujours alourdis par leurs portefeuilles de QE. (Par ailleurs elles ont la possibilité de vendre leurs titres, donc d’accélérer la réduction de leurs bilans).
2) Le rythme de réduction du portefeuille de QE / du bilan de la banque centrale est une décision de politique monétaire. Tu peux trouver ce rythme trop lent, mais ce rythme n’est pas « subi » par la Fed et la BCE, il est choisi et maîtrisé. Il correspond à leur appréciation de la situation macroéconomique (elles peuvent se planter, bien sûr). Elles ont la capacité d’accélérer ce rythme si besoin, par exemple en cas de risque inflationniste – par exemple par des ventes de titres et/ou des non-renouvellement des tombées.
Pour l’instant, la Fed a un rythme progressif de décrue de son bilan (tapering), alors que la BCE renouvelle intégralement les tombées de son portefeuille de QE.
3) Il faut considérer la politique monétaire dans le contexte plus large des mesures macro-prudentielles et réglementaires. Une politique monétaire trop accommodante maintenue trop longtemps (des taux trop bas) peut être très dangereuse dans un cadre dérégulé : c’était le cas de la fin du règne de Greenspan à la Fed – on peut l’accuser d’avoir maintenu des taux trop bas, mais ce sont aussi les excès dans la dérégulation des marchés financiers (CDO etc.) et des banques (prêts subprimes sans aucun contrôle) qui ont largement contribué à la crise de 2007-2009 aux USA.
Depuis cette crise, la réglementation bancaire a été renforcée, et l’arsenal de mesures macro-prudentielles a été augmenté. Donc on peut penser que des taux bas sont moins périlleux pour la stabilité financière que par le passé. Toutefois, il y a une claire tentation de déréguler avec Trump, donc danger. Par ailleurs, la prise de risques excessifs s’est sans doute simplement déplacée en dehors du système bancaire, vers le shadow banking, les prêts à la consommation etc. Les cryptos ou le développement du crowdlending sont des indices que la prise de risques s’effectue désormais largement en dehors du système bancaire.
D’où un effort des banques centrales pour muscler la régulation de la finance non-bancaire (fonds, ETF, shadow banking, CLN…), pour laquelle elles sont moins outillées intellectuellement que pour des pures crises bancaires.
4) En gros il y a 3 principaux scénarios de crise systémique :
- Le scénario classique, ce serait que le QE / les taux trop bas + la tentation dérégulatrice aux USA vont entraîner une prise de risques excessifs, des bulles (bourse, immo etc.) qui vont éclater brutalement. Les marges de manœuvre budgétaires et monétaires pour y répondre seraient limitées, aggravant la crise. Ce scénario est possible mais perso je pense qu’on est outillé pour y répondre.
- Un scénario plus dangereux, ce serait que les responsables politiques compromettent l’indépendance des banques centrales et exigent des taux bas et/ou du QE ad infinitum afin de financer indirectement les déficits budgétaires. Le résultat serait une dépréciation de la monnaie et un choc inflationniste. Perso j’y crois moyennement, à la fois pour des raisons politiques et économiques (on est dans un monde fondamentalement déflationniste : internet + mondialisation + vieillissement).
- Perso le scénario qui m’inquiète le plus, surtout en Europe, c’est un scénario à la japonaise, un cercle vicieux entre pressions déflationnistes (affectant la psychologie collective) et une politique monétaire accommodante toujours moins efficace. Il n’y a pas de limite théorique à l’expansion du bilan de la banque centrale, mais on peut penser que l’efficacité marginale du QE diminue, alors que ses effets pervers (sur les marchés, sur les incitations pour l’Etat etc.) augmentent.
Donc mon scénario négatif principal (surtout pour l’Europe), c’est une lente dérive à la japonaise, plutôt qu’un choc systémique façon 2008. |