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LE FIGARO
Selon la police israélienne, le noyau dur des colons radicaux compte plusieurs centaines de personnes
Les agressions contre les Palestiniens se multiplient en Cisjordanie
Kiryat Arba, Hébron, Nahlin : de notre envoyé spécial Patrick Saint-Paul
[01 avril 2005]
Les murs parlent dans les ruelles désertes de la vieille ville d'Hébron. Ils racontent la haine que vouent les colons juifs d'extrême droite à leurs voisins palestiniens. Depuis le début de la seconde intifada en septembre 2000, les colons d'Hébron ont peu à peu réussi à chasser les habitants palestiniens du centre de la vieille ville, sous des prétextes sécuritaires et avec l'aide d'Ariel Sharon, qu'ils accusent aujourd'hui de trahison. La montée de ce climat délétère et la multiplication des agressions contre les Palestiniens inquiètent les autorités israéliennes. Alors que les colons ont perdu la bataille politique visant à torpiller le plan de retrait de la bande de Gaza, les services de sécurité israéliens redoutent que l'extrême droite radicale n'utilise désormais la violence pour parvenir à ses fins.
Dans la vieille ville d'Hébron, les rues pavées offrent toujours le même spectacle : les volets des maisons palestiniennes sont fermés, les portes cadenassées, les rideaux métalliques des boutiques baissés. Et les mêmes inscriptions taguées partout par les colons : «Mort aux Arabes», «Arabes = égouts», «Sharon traître», «Sharon, Rabin t'attend.» Les colons d'extrême droite affichent les posters de leurs deux héros. L'un s'appelle Yigal Amir, l'assassin de Yitzhak Rabin, qu'il a abattu en 1995 après que le premier ministre eut signé les accords d'Oslo donnant l'autonomie aux Palestiniens. L'autre se nomme Baruch Goldstein, un extrémiste israélien, qui a tué 29 Palestiniens et en a blessé 125 dans la mosquée jouxtant le tombeau des patriarches à Hébron en 1994, avant d'être abattu par les survivants avec son arme.
Ce soir Hébron et Kiryat Arba, la colonie voisine où il est enterré, fêtent Baruch Goldstein. La commémoration de sa mort coïncide avec la fête juive de Pourim, qui célèbre la délivrance des juifs de Perse, sauvés grâce à la reine Esther, marquée par un carnaval. Aux abords de la tombe de Goldstein, transformée en lieu de pèlerinage de l'extrême droite, le costume le plus populaire est celui du célèbre assassin : toge blanche et M 16. «Le docteur Goldstein était un juste, notre sauveur», explique Gilad Shohat 18 ans, revêtu de l'accoutrement de Goldstein.
Ce jeune d'extrême droite est bien connu des services de police. Il doit bientôt passer en jugement pour avoir agressé un policier pendant l'évacuation d'une colonie sauvage en Cisjordanie. Gilad fait partie du noyau dur des colons radicaux de la tendance kahaniste, du nom du rabbi Meir Kahané, assassiné à New York en 1990. Selon la police, ce noyau dur ne compte pas plus de quelques centaines d'activistes. Mais la mouvance du rabbi Kahané, qui prêchait la «déportation forcée» des Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie, les accusant de vouloir perpétrer un génocide contre les Juifs d'Israël, revendique plusieurs milliers d'adeptes.
Dans la même veine, Gilad Shohat juge «dévastateur» le plan Sharon de retrait de la bande de Gaza. «Il va provoquer un nouvel holocauste pour les Juifs, estime-t-il. On ne peut pas partager cette terre avec les Arabes. Il est écrit dans la Torah que nous devons les expulser, sinon ils vont nous tuer.»
Sa solution pour régler le conflit israélo-palestinien est d'expulser les Palestiniens vers un pays arabe voisin en leur offrant des compensations. «Les indemnités, c'est seulement pour ceux qui ont acheté leur terre auprès de l'Etat hébreu, précise-t-il. Il faut leur donner un ultimatum parce qu'ils ne partiront pas volontairement : 48 heures pour rassembler leurs affaires.» Et s'ils ne partent pas ? Epié par la police, qui le filme, il refuse d'aller plus loin. «Il faut les tuer», répond à sa place un jeune homme masqué.
La fête bat son plein. Comme le veut la tradition, on boit en lisant la Torah. A chaque fois que le nom de Haman, le roi qui tenta de massacrer les Juifs de Perse et qui fut pendu, est prononcé, les jeunes tirent des coups de feu avec leurs pistolets à pétards en dansant. Avant de s'exclamer «Srak, srak» (balle à blanc, balle à blanc) en éclatant de rire. Les gardes du corps de Yitzhak Rabin avaient prononcé ces mots en entendant les coups de feu et avant de réaliser que le premier ministre était mortellement touché, le soir de son assassinat. Puis on chante «Arik traître», «Mort aux traîtres».
Les jeunes chantent aussi à la gloire de Goldstein. «Ce que le docteur Goldstein a fait pour nous donne de l'espoir dans le combat contre les Arabes, explique Itamar Ben Gvir, l'un des organisateurs de la soirée. Il a mené une mission sacrée pour protéger les Juifs contre les Arabes.» Michaël Benorim, «président de l'Etat de Judée» et l'un des fondateurs du mouvement d'extrême droite Kach (lire notre encadré ci-contre), compare Ariel Sharon à Haman et regrette que le premier ministre soit juif, car «cela complique les choses». «Sharon fait des lois contre les Juifs et je souhaite qu'il meure le plus vite possible, par la main de Dieu, dit Michaël Benorim, qui a cousu une étoile orange sur sa chemise, pour assimiler l'évacuation de Gaza à la Shoah. Le tout-puissant empêchera la déportation de Gaza.»
Les colons d'extrême droite disent avoir un plan pour faire échouer l'évacuation de Gaza. «Le génie juif est avec nous», se contente d'indiquer Gilad Shohat. Les services de sécurité disent craindre une tentative d'assassinat du premier ministre, un attentat sur l'esplanade des Mosquées ou une multiplication des attaques contre les Palestiniens en Cisjordanie, pour relancer les violences et détourner l'attention de l'armée et de la police.
Depuis plusieurs semaines, les colons multiplient les agressions contre les Palestiniens en Cisjordanie. Début mars, les colons d'Hébron ont donné l'assaut à une maison palestinienne dans la vieille ville, défonçant le toit. Quelques jours plus tard, ceux de Maon ont empoisonné les troupeaux de moutons de leurs voisins. Plus récemment, une trentaine d'étudiants d'une yeshiva ultraorthodoxe a passé à tabac des ouvriers palestiniens à Nahlin, une colonie située à proximité de Ramallah. La police estime que l'opération a été soigneusement préparée et qu'il s'agit d'une tentative de lynchage.
Recrutés par un entrepreneur, les ouvriers se rendaient sur leur chantier, comme chaque jour depuis une semaine, lorsque la trentaine de jeunes a surgi de la yeshiva. «Les étudiants étaient armés de bâtons et de barres à mine, raconte Mohaldin Shkarneh, l'un des ouvriers hospitalisé pour un traumatisme et crânien et de multiples fractures. Ils ont accouru vers nous en hurlant «Mort aux Arabes» alors que nous étions à l'entrée de Nahliel. Ni l'armée ni les gardes de la colonie ne sont intervenus. Les jeunes se sont enfuis, me laissant pour mort.» Il dénonce le racisme grandissant des colons et l'impunité dont ils bénéficient, selon de nombreux Palestiniens qui estiment qu'ils sont «au-dessus des lois».
Le maire de Nahlin, David Rosenbaum, qui dit regretter l'incident, explique que les ouvriers palestiniens sont interdits dans sa colonie depuis le début de la seconde intifada. «On ne peut pas leur donner à manger la journée pour qu'ils nous tirent dessus le soir, explique-t-il. Il y a eu des blessés dans toutes les colonies. Nous ne sommes pas les seuls à leur interdire l'entrée.» Le maire juge qu'il s'agit d'un incident isolé dû à l'exacerbation des tensions avec le gouvernement à propos du retrait de Gaza ces dernières semaines. Le maire affirme qu'il ira participer à la «résistance» à Gaza, comme de nombreux colons de Cisjordanie. Mais il assure aussi que les adultes ont parlé aux jeunes agresseurs pour leur expliquer qu'ils «ont mal agi».
Assis entre les mobile homes de la yeshiva, qui servent de salles de classe et de dortoirs, les étudiants scrutent avec méfiance les visiteurs étrangers. Il y a un mois, le directeur a entraîné ses étudiants pour manifester contre le plan de retrait en bloquant une route. «Les policiers ont arrêté quelques étudiants et ont manqué de respect au rabbin, explique le rabbi Shlomo Perel, directeur adjoint de la yeshiva. Nos élèves ont été choqués. Ils ne sont pas déconnectés du monde. Ils regardent la télévision, écoutent la radio et sentent la tension monter. Le jour de l'agression il n'y avait pas de professeur pour les encadrer.» Le rabbi Perel avoue que les jeunes sont de plus en plus excités et dit avoir de plus en plus de difficultés à les tenir.
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