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La police de proximité reste un objectif prioritaire
L'analyse de Jean-Marc Leclerc (grand reporter, spécialiste de la police au service Société du Figaro)
Débats Opinions 28 novembre 2005
L'abandon de la police de proximité aurait donc précipité la crise des banlieues. La gauche l'affirme sans rougir. Et la droite est bien en peine de lui répondre. « Au fond, la proximité, c'est comme l'écologie : difficile d'aller contre », ironisait un député de la majorité au sortir des émeutes.
L'idée n'est pourtant ni de droite ni de gauche. En France, elle remonte au XIXe siècle, quand la police municipale parisienne adopte, en 1854, les méthodes d'îlotage de la police de Londres. Les fonctionnaires, fidélisés au quartier, sont ainsi invités à aller au contact de la population. « Les gardiens de la paix doivent concilier les exigences de leur service avec la protection due à chaque citoyen. Ils ne doivent ni trop défendre, ni trop permettre, mais toujours veiller », rappelle une photo d'époque encore présente dans la loge de l'hôtel de Beauvau.
C'est ce même souci d'équilibre entre répression et prévention qui conduit Michel Poniatowski à généraliser, en 1974, le recours aux îlotiers. Les regards se tourneront ensuite vers l'Amérique du Nord et sa police communautaire (community policing) qui accorde une place importante aux minorités ethniques. L'Institut des hautes études de la sécurité intérieure (Ihesi), à Paris, travaillera à la transposition du modèle. Et il va même convaincre Charles Pasqua. L'expression «police de proximité» apparaît, en tout cas, pour la première fois dans la loi du 21 janvier 1995. Un texte sans ambiguïté: «L'extension à l'ensemble du territoire d'une police de proximité répondant aux attentes et aux besoins des personnes en matière de sécurité» constitue une «orientation permanente», affirme déjà le gouvernement Balladur.
La gauche, qui revendique aujourd'hui la paternité de la «pol prox», n'aura fait que s'emparer d'un concept. En 1997, lors du congrès de Villepinte, elle fait sa conversion sécuritaire. Son credo: «passer d'une police d'ordre au service de l'Etat à une police de sécurité au service du citoyen». Elle voulait «révolutionner» la police. Mais pour quel bilan !
Entre 1997 et 2002, la délinquance explose, passant la barre des quatre millions de crimes et délits (+ 17 %), avec une hausse exponentielle des violences (+ 50 %) et un taux d'efficacité policière en chute libre (à peine une affaire sur quatre élucidée). Daniel Vaillant, alors ministre de l'Intérieur, avance une explication: si les faits enregistrés ont grimpé, c'est parce que la population, mise en confiance, n'hésite plus à déposer plainte. La « pol prox » aurait été en quelque sorte victime de son succès.
Malheureusement, là où la situation se dégradait le plus vite, en zone gendarmerie, avec des hausses annuelles à deux chiffres, la police de proximité n'était pas en vigueur.
Un rapport va faire l'effet d'une bombe. Au printemps 2001, l'Inspection générale de la police nationale analyse l'écart entre le discours officiel et la réalité du terrain. Verdict sans appel. Les policiers censés rassurer la population « sont eux-mêmes insécurisés », affirment les « buf-carottes », à commencer par les adjoints de sécurité que l'administration peine à recruter. Les moins expérimentés sont envoyés dans les secteurs les plus sensibles. L'objectif de polyvalence fixé à chacun n'est qu'un vu pieux. Pour la police des polices, l'affaire est entendue: la police des années Jospin s'affiche globalement le jour, alors que les délinquants les plus durs se manifestent surtout la nuit. Elle a raté son objectif.
La « pol prox » n'avait pas la baraka. Consommatrice en effectif, elle a voulu se développer à marche forcée au moment même où la police française connaissait une hémorragie sans précédent: de 3000 à 5000 départs à la retraite par an. Un papy-boom qui se doublait des effets de la loi Aubry sur les 35 heures, dont le sociologue Sebastian Roché rappelle, dans un livre remarqué, La Police de proximité (édition du Seuil), qu'elle se solde par une perte estimée à 5543 emplois à temps plein dans la police et 4400 dans la gendarmerie. La loi Guigou et ses exigences procédurales auront ajouté aux difficultés en contribuant à enfermer davantage les policiers dans leurs commissariats. Aux antipodes de la doctrine de Villepinte.
Certes, il y a Paris. La police urbaine de proximité s'y développe depuis 1999. Avec des résultats encourageants, dus notamment au choix de la spécialisation des unités, comme les Bac, les Sarij (experts en procédure) ou la police des transports.
Mais Paris, siège des institutions, reste un cas à part, tant les moyens dont elle dispose sont importants par rapport à ceux des autres grandes métropoles. Pour doper sa police du quotidien, la préfecture de police aura également dépecé la PJ d'un tiers de ses effectifs, déshabillant Paul pour habiller Jacques.
Avec seulement quelques dizaines de voitures brûlées lors des dernières émeutes, la capitale apporte néanmoins la démonstration éclatante que la police française est une excellente police de centre-ville. Ce bilan rassurant en apparence témoigne aussi que les enjeux de la police de proximité sont ailleurs: en banlieue, là où les véhicules brûlaient par centaines, par milliers.
Depuis 2002, Nicolas Sarkozy s'est efforcé de lever un par un les obstacles qui faisaient barrage à cette police si chère à ses prédécesseurs. Il a comblé les effectifs, valorisé par des primes les agents les plus exposés et exhorté sans relâche ses troupes à reconquérir le terrain.
La proximité n'est pas morte. Elle commence tout juste à retrouver un contenu.
Mais elle ne pourra se développer au même rythme sur tout le territoire. La police n'en a pas les moyens. Il faudra choisir des sites prioritaires, fixer des objectifs, s'y tenir. Et réduire, sans attendre, les déséquilibres les plus criants. A Clichy-sous-Bois, là où les troubles ont commencé, il n'y a pas de commissariat. Tout juste un bureau de police qui couvre aussi Montfermeil. Et il ferme à 18 heures...
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