Did_you_find_my_way a écrit :
Pourquoi parler de surcrise et de décompensation ?
Pour cela il faut revenir à des principes fondamentaux quand on évoque la gestion de crise et de risque. Petit cours très succinct crise 101 qui est l’un de mes domaines de compétence. Et qui je l’espère ne sera pas trop barbant avant que j’en vienne à la surcrise et à la décompensation.
Nous avons tous une perception et une sensibilité au risque différente (si je demande de sauter en para et que tu ne l’as jamais fait tu auras peur, si tu as l’habitude ta façon de te comporter aura intégré des principes, un modus operandi, des automatismes et une résilience). Au-delà de nos peur le soucis est que le risque ou la notion de crise avec laquelle nous vivons généralement ont été vidés de leur substance. Les médias n’arrêtent pas de jouer sur le sensationnel pour faire vendre (en temps normal) en adoptant une perception non nuancée de la réalité. Cela nous le connaissons à toutes les sauces : crise de l’emploi, de l’immobilier, crise de foi, crise des subprimes, crise sociale, identitaire, par ci par là etc. Du coup souvent cela ne veut plus rien dire. On baigne dedans depuis qu’on est gosses.
Sauf qu’avant la crise il y a la notion de risque et de sa gestion. Un risque potentiel c’est un risque qui peut se réaliser en théorie, un risque avéré est un risque dont l’existence est démontrée ou connue empiriquement sans qu’on puisse en estimer la fréquence. Pour le premier on raisonnera en précaution (manière prudente d’agir, traçabilité, etc. un défaut générant une responsabilité juridique) pour le second on raisonnera en prévention (d’où les autorisations administratives, les règles de l’art, les incitations). Si la prévention tend à éviter des risques avérés, la précaution tend à ne pas créer des risques potentiels.
De façon basique qu’est ce qu’un risque ? Nous vivons avec. Pour faire simple et court : c’est une menace x une fréquence x une vulnérabilité (ou exposition à ce risque). Divisée par des contre-mesures ou notre capacité de réaction. Le tout démultiplié par un impact potentiel. On peut aussi représenter cela de façon bien plus simplifiée par une probabilité d’une part et un impact d’autre part… si tu démultiplies les deux tu te retrouves face à un niveau de criticité (ça va aller de la basse intensité, à la catastrophe le tout en passant par des menaces avérées), certains passages de criticité en termes de moyens et de dégradations étant considérés comme des effets de seuil (c’est ce qui fait que des moyens humains/techniques/matériels dans un tps donné ne sont plus adaptés si un certain seuil est franchi). C’est pour cela que quand on évoque le risque on parlera d’effets de scénarios et de gradation (ou d’effet domino si une crise s’aggrave et s’étend).
Un scénario donné c’est ce qu’on redoute en termes de situation et d’occurrence. On va s’intéresser à des incidents similaires, possibles, selon des survenances probables vis-à-vis d’un domaine analysé avec des possibles conséquences (internes, externes, pertes, dommages environnementaux, collatéraux, économiques, conséquences légales, effets dominaux). Sur cette base, entre autres, il va être possible de définir en termes de risques ce qu’on considère comme acceptable vs ce qui est contrôlable et ce qui est intolérable sans oublier le facteur humain. On s’intéressera aux signaux d’alerte qui peuvent être forts ou faibles, aux parties prenantes (éco, socio, institutions), ainsi qu’aux mesures à prendre et à l’organisation à mettre en place car on ne dirige pas en temps normal comme en période de crise pour faire très simple. Le tout avec une communication claire et adaptée envers toutes les parties prenantes (le discours peut ne pas être le même cependant une cohérence est nécessaire).
Une crise virale relève de la sécurité (à ne pas confondre avec la sureté). Si un risque survient : pourquoi une crise peut-elle dériver, s’aggraver ou produire de la décompensation ? (Au-delà de la nature des décisions prises s’entend).
Tout organisme vivant, toute entreprise ou pays possède une dynamique propre régie par une homéostasie (de homois similaire, et stasis stabilité/station debout). Pour un être humain ce sera : respiration, immunité, température corporelle, métabolisme etc. Pour une organisation : sa hierarchie, ses ressources (financières, humaines, matérielles dans une fenêtre temporelle donnée etc.), de schéma d’acteurs et de son système de régulation. Ce qui va maintenir l’homéostasie d’une organisation / d’une situation / d’un pays c’est la capacité à maîtriser les écarts. Plus les écarts, le non-respect des règles, plus les incidents se multiplient (vs. la norme et le niveau requis/défini)… plus une organisation, un gouvernement reportent des mesures préventives, correctives et curatives et plus la situation va devenir tendue et critique. Et appellera donc une réponse particulière et adaptée (cf. graduation et effets de seuils). La crise, elle, va survenir pas forcément immédiatement lorsque le risque se matérialise. Elle survient réellement lorsque les mécanismes de réaction habituels deviennent inadaptés ou menacent de l’être. Une nouvelle homéostasie transitoire peut s’installer par paliers au sein d’une crise. Lorsqu’un système a pris la pleine mesure de la réaction celle-ci peut être maintenue dans un nouveau périmètre de contrôle. Mais il suffit qu’un ou plusieurs paramètres dérapent pour provoquer une décompensation et une rupture de cet équilibre. Le fameux grain de sable. Ici cela pourra être par exemple : un niveau de contamination parmi le personnel soignant, un % de personnel indisponible (arrêts de travail), un manque de respirateurs, la saturation des capacités (par exemple ton système pourra fonctionner encore en mode dégradé à 101% de sa capacité mais peut être plus à 102% car il franchira un seuil), des cas qui se démultiplient dans une région etc. Et c’est cela qui pourrait provoquer une surcrise car le nouvel emballement sera alors de nature à provoquer une dérive à laquelle les mesures prises jusqu’alors ou potentiellement possibles ne seraient alors plus adaptés. Pour l’instant on est dans la gradation et dans un entre-deux qui mise sans doute sur un traitement efficace à CT, un vaccin à MT et peut être une immunité acquise en parallèle.
C’est pourquoi j’évoquais le risque de surcrise et de décompensation compte tenu des hypothèses de l’article mises en avant sur lesquelles tu as réagi. Ce au vu du contexte et des mesures prises actuellement. Il y aura beaucoup à dire le moment venu quand viendra le temps du retex. En tout état de cause nous payons un manque de précaution et de discernement qui nous aura rendu plus vulnérable (rien que sur les stocks de masques sans même parler des lits). Les leçons de H1N1 et du SRAS auront été ignorées. Un manque pour lequel ce gouvernement n’est pas seul responsable, je serais en revanche bien plus sévère avec l’appareil d’Etat lui-même qui n’est pas visionnaire ou anticipateur mais gestionnaire dans le sens péjoratif du terme (on privilégie le moindre coût et le mieux disant pas le meilleur service rendu). A économiser sur tout on réduit notre résilience et on s'enlève des degrés de liberté d'action et des moyens de réaction le moment venu.
Pour ce qui est de la gestion de crise en elle-même... le temps n’est pas encore à la critique de fond structurée. Nous pouvons néanmoins affirmer sans trop de risque que la communication est brouillonne : elle aura oscillé entre évitement, reconnaissance partielle ou totale avec des mesures dont le timing - quoique dans la gradation – et les incohérences – 1er tour maintenu – reflètent cette hésitation et ce manque de ligne claire en matière de com. Le louvoiement dans ces circonstances, ce fameux « en même temps » n’aura jamais été aussi brouillon et facteur de comorbidité…
My 2 cts suite à ton questionnement.
Ps edit : Mme D. vient de repartir en taxi cette fois pour sa 5ème urgence du jour…
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