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Même s’il ne faut aucunement en minimiser la gravité, le Covid-19 n’est exceptionnel ni par son infectiosité ni par sa létalité. La rougeole, par exemple, est plus contagieuse et fut, avant la vaccination, plus mortelle. Le caractère unique de la situation actuelle ne tient donc pas tant à la maladie elle-même qu’à la réponse qui lui a été apportée. Pour freiner la propagation du virus, les États se sont en effet engagés – à de rares exceptions près, comme en Suède – dans des politiques souvent très contraignantes de confinement, de suspension des activités et de fermeture des frontières qui ont été d’autant plus dures que les gouvernements n’ont pas su se préparer à l’éventualité d’une pandémie ni réagir lorsqu’elle s’est produite.
Pour les populations concernées, ces mesures ont eu un coût considérable. D’abord, elles ont dû accepter une restriction de leurs libertés fondamentales, comme le droit de circuler ou de manifester, le droit d’avoir une fin de vie digne et d’honorer ses morts. Ensuite, elles ont vu se dessiner une crise économique avec des faillites d’entreprise, des licenciements, du chômage, de la précarité, que les aides décidées par les gouvernements ont plutôt repoussés qu’empêchés. Pourtant, la plupart des individus ont accepté ce double sacrifice.
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Les gouvernements ont expliqué que la raison d’être essentielle de la mise en place de cette « police sanitaire » était de protéger des vies humaines. Le président de la République a parlé d’un « principe intangible », car « rien n’est plus important que la vie humaine » (allocution du 28 octobre 2020, Ndlr). C’est là un argument qui fait presque l’unanimité. Cette protection concernait au premier chef les personnes âgées, qui présentaient les formes les plus graves. Il faut toutefois ajouter que, au moins au cours des premières semaines, les plus vulnérables et dépendantes parmi elles ont souvent fait l’objet d’une négligence tragique au point que les décès dans les établissements hospitaliers pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) n’étaient même pas comptabilisés dans les statistiques quotidiennement égrenées.
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Le ministère de la Justice a choisi de prioriser la logique sanitaire sur la logique sécuritaire. En moins de trois mois, le nombre de prisonniers a diminué de 20 % sous l’effet conjugué des sorties anticipées, pour les détenus en fin de peine, et du ralentissement de l’activité des tribunaux, qui a entraîné une baisse des condamnations. C’est une évolution historique qui a montré pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle qu’il était possible de se rapprocher de la norme légale de l’encellulement individuel. [...]
Le ministère de l’Intérieur a, lui, refusé de suivre les recommandations formulées par les autorités indépendantes. Il y a certes eu diminution très marquée de la population de ces centres, notamment grâce aux juges qui ont considéré que l’enfermement des étrangers n’avait plus de sens, aussi bien juridiquement que médicalement, mais plusieurs centaines d’entre eux ont été maintenus dans des conditions de protection bien moindres que celles des prisonniers, générant des réactions d’angoisse, des tentatives de suicide et des grèves de la faim.
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La crise sanitaire a permis de montrer de manière presque expérimentale cette simple vérité : toutes les vies n’ont pas la même valeur. C’est bien sûr vrai d’un pays à un autre, et ces inégalités sont plus grandes aux États-Unis qu’en France, mais aussi à l’intérieur d’un pays, où des hiérarchies s’établissent entre différentes catégories sociales, puisqu’on semble moins accorder de prix aux vies des étrangers dont la seule infraction est d’être en situation irrégulière qu’à celles des prisonniers auxquels on reproche des délits et des crimes. On le voit, cette réalité empirique contredit le principe affirmé haut et fort de la vie comme bien suprême, et par conséquent théoriquement de même valeur, quelle que soit la condition.
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En effet. Tout le monde s’accorde à souligner, à juste titre, l’importance de protéger la vie. Mais de quelle vie parle-t-on ? C’est de la vie dans sa dimension biologique. Or, la vie a aussi ce qu’on peut appeler une dimension biographique qui se manifeste dans ce que nous vivons, comment nous le vivons et avec qui nous le vivons, ce que la philosophe Hannah Arendt (1906-1975, Ndlr) qualifiait de vie en tant qu’elle peut être racontée. La prise en compte de cette dimension ne s’apprécie pas en termes de mortalité mais de dignité. Il ne suffit pas d’être en vie, il faut encore qu’on puisse penser que cette vie vaut la peine d’être vécue.
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Il faut tenir compte à la fois des vies perdues, invisibles et des vies abîmées, ignorées. Les vies perdues, ce sont celles qui s’éteindront sans bruit parmi les victimes de la crise. Elles n’apparaîtront que bien plus tard dans les excédents de statistiques de mortalité. On a chaque jour le décompte des décès dus au Covid-19 dans les hôpitaux.
On n’entendra guère plus parler des données publiées par les démographes qu’il n’est question aux États-Unis des dizaines de milliers de morts en excès par suicide, overdose et maladies cardiovasculaires, qui ont été mesurées une décennie après la crise financière de 2008. Quant aux vies abîmées par le chômage, la précarité, la dévalorisation de soi, la disqualification sociale, elles laisseront encore moins de traces dans les annales de la pandémie. Elles mériteraient certainement que des programmes de recherche leur soient consacrés.
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J’ai souligné deux éléments qui, presque partout, ont conduit à la fois à un nombre élevé de décès évitables et à des mesures restrictives aux conséquences inquiétantes : le manque de préparation à une épidémie dont les chercheurs annonçaient pourtant le risque de survenue et l’inadaptation de la réaction qui est allée jusqu’à la dissimulation des impérities des gouvernements. Il est nécessaire de faire une évaluation rigoureuse et sincère de ces déficiences afin d’éviter que les mêmes erreurs ne soient reproduites. Cette évaluation doit être rendue publique et donner lieu à débat.
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