Citation :
Les opérations qui nécessitent une réanimation sont déprogrammées, si elles ne sont pas jugées urgentes par un conseil des médecins de l’hôpital. Cette semaine, l’AP-HM s’est fixée un objectif de déprogrammation de 25 %. Cette situation est anormale, insiste le professeur Lionel Velly, numéro deux du service de réanimation polyvalente de la Timone : “Cela fait vingt-cinq ans que je fais de la réanimation, je n’avais jamais vu une unité entièrement occupée par une seule maladie.”
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Et il transmet le “message d’alerte de la direction. Hier, il n’y avait plus de places disponibles pour les malades du Covid en hospitalisation conventionnelle. On est déjà dans un goulot d’étranglement, très peu de places se libèrent en réanimation, il va falloir ouvrir plus de lits de réanimation éphémère”.
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Dans le département, il n’y a pas de réserves de lits cachées : les cliniques privées du département sont d’ores et déjà sollicitées pour prendre elles aussi en charge des malades du Covid. Lionel Velly montre les tableaux d’occupation des lits, partagés entre les établissements publics et privés : à Marseille, la moitié des lits de réanimation de l’Hôpital européen sont occupés par ces malades, les trois-quarts à l’hôpital Saint-Joseph, établissements privés à but non lucratif.
En région Provence-Alpes-Côte-d’Azur, la 2e vague, moins haute mais plus longue, n’a toujours pas atteint son pic. Elle s’annonce plus dure que la première. Il y a eu 210 morts en réanimation au printemps, déjà 105 depuis la fin de l’été.
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Il a attrapé le Covid dans sa petite entreprise, probablement contaminé par un de ses salariés. Il vient de son domicile, où son niveau de saturation en oxygène mesuré par le Samu a justifié une admission directe en réanimation. Le scanner des poumons confirme le diagnostic, ainsi que le test PCR. Comme la plupart des malades du Covid-19, il ne réalise pas la gravité de son état. Chacun dans leur chambre, comme dans une bulle, ils ne savent rien des drames qui se jouent tout près d’eux.
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Elle est, ce jour-là, sur le ventre, en position de decubitus ventral, son corps inerte et nu, caché par un simple drap. Sa tête repose sur un coussin, elle est sédatée, curarisée, sous oxygénation par membrane extra-corporelle, l’ECMO, le dernier recours pour ces malades, qui n’est accessible que dans quelques services de réanimation. “C’est une thérapeutique de l’extrême, généralement utilisée pour les insuffisants cardiaques dans l’attente d’une greffe, explique le professeur de réanimation Lionel Velly.
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La plupart de ces patients ont des facteurs de risque – souvent un diabète, une hypertension, une maladie grave –, mais pas tous. Ils sont en surpoids, mais parfois très légèrement. Ils ont entre 50 et 74 ans, “70 % ont moins de 65 ans, ils sont plus jeunes que lors de la première vague. On a toujours autant d’hommes, à 80 %”, détaille Lionel Velly.
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Si certains soignants du service ont contracté le virus, c’est pendant leurs vacances ou leur repos, pas à l’intérieur du service, assure Lionel Velly. Les agents de service hospitaliers (ASH), qui ont en charge l’hygiène du service, en témoignent : “Nous n’avons pas eu le Covid. Nous sommes très pointilleuses, car nous sommes en première ligne, dans la chambre du patient : nous ramassons les poubelles, nettoyons les urines, les selles. Nous ne quittons pas notre masque, nous nous lavons les mains sans arrêt. Nous sommes beaucoup moins angoissées que lors de la première vague”, témoignent Myriam Ricard, Lila Bouchara et Samantha Brunel. À leurs proches, elles recommandent ces “gestes barrières” dans lesquels elles ont une grande confiance.
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Leurs hospitalisations sont très longues. L’un d’eux est en réanimation depuis trente-cinq jours, toujours intubé. Ces malades-là sont décharnés par la réanimation, marqués au visage par le decubitus ventral : le frottement des coussins a irrité leur peau, ils ont des croutes au front, au menton, autour de la bouche. Ils souffrent de neuropathie de réanimation : leurs nerfs, leurs muscles sont atteints, ils ont les plus grandes difficultés à bouger. Ils ont devant eux des mois de rééducation.
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“Il n’y pas de traitement miracle. Lors de la première vague, un patient sur deux était intubé, explique Lionel Velly. Actuellement, même si on fait mieux, 35 % des patients nécessitent encore une intubation. Une fois intubés, ces patients vont occuper, comme pendant la première vague, des lits de réanimation pendant plusieurs semaines. C’est très long pour les sevrer du respirateur.”
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Cette épidémie nous impose de faire des choix de société, en tant que citoyens : est-on prêts à faire des efforts collectivement, ou à assumer les morts ?
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Le professeur de réanimation prévient : “Nous ne voulons pas à avoir à choisir entre les malades ou les prendre en charge dans des couloirs. C’est d’autant plus problématique que tout cela serait évitable avec les gestes barrières.”
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Le discours de l’IHU casse le message qu’on cherche à faire passer. Cela me désespère que les gens mettent en doute la réalité de cette maladie : on a des tests fiables, une imagerie caractéristique. Je ne veux même pas parler avec eux. Je travaille presque tous les jours, de 8 heures à 20 heures, je fais une garde de 24 heures par semaine. La semaine dernière, j’ai travaillé 97 heures.”
La réanimation est l’une des spécialités hospitalières les plus exigeantes. Avec le Covid-19, des limites sont franchies : Lionel Velly fait trois gardes de 24 heures dans la semaine et des journées en plus. On commence la journée avec lui à 8 heures du matin, on le quitte à 23 heures et on le retrouve le lendemain matin à 8 heures. Il ne quittera l’hôpital qu’en milieu de matinée. Pendant les deux mois et demi de la première vague, il n’a pas vu ses deux filles.
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