Citation :
Israël n’est pas une terre aride, affirme Clemens Messerschmidt, un hydrogéologue allemand qui fait un sort à plusieurs mythes et agace Israéliens et Palestiniens aussi bien. A Jérusalem, tombent davantage de précipitations qu’à Berlin, et à Ramallah plus qu’à Paris. Le problème, c‘est le gaspillage. Par exemple, lorsqu’on utilise l’eau pour cultiver des fleurs qu’on exporte vers l’Europe.
...
« Personne ne dit qu’Israël/Palestine est riche en eau. Mais ce n’est pas un désert comme la Jordanie », explique Messerschmidt. « Et s’il y a des endroits au Proche-Orient qui ont assez d’eau, ce sont le Liban, la Galilée, la Cisjordanie et des parties du Yémen. Les principales zones habitées ici relèvent du climat sub-humide – c’est le cas du nord et de la zone côtière centrale, en particulier les collines de Cisjordanie. Les zones sèches du sud sont de toute façon moins peuplées. »
...
Durant des années, Messerschmidt a accepté un mythe israélien largement répandu jusque dans la « communauté de l’eau » – comme il surnomme ses confrères – à l’étranger, le mythe d’une procédure développée et rationnelle de l’économie israélienne de l’eau. Mais il a changé d’avis quand il a commencé à comprendre comment, après chaque hiver sec, le pompage dans les puits augmentait afin de maintenir les niveaux élevés de gaspillage de l’eau dans l’agriculture. « Le style de la gestion israélienne de l’économie de l’eau est celui du parieur. On mise toujours sur l’hiver à venir, sur le fait qu’il sera pluvieux. »
...
En outre, dit-il, Israël n’utilise pas les meilleures méthodes permettant d’économiser l’eau : on trouve aujourd’hui encore, dans le Golan et la Vallée du Jourdain, des systèmes d’arrosage fonctionnant en été, au beau milieu de la journée, quand le taux d’évaporation est de 90% ; dans la plaine côtière, on utilise, certes, des eaux usées traitées, mais à l’aide d’arroseurs ; le faible coût de l’eau pour l’agriculture encourage le gaspillage ; de grandes quantités d’eaux d’égouts et de déchets industriels sont encore déversés dans la mer, ce qui fait d’Israël un des plus grand pollueur de la mer Méditerranée. Israël se vante de ses installations d’épuration des eaux d’égouts mais il est à la traîne derrière les pays occidentaux. Jérusalem-Ouest ne bénéficie d’une installation d’épuration moderne que depuis mars 2001. A Jérusalem-Est, il n’y a tout simplement pas d’installation.
Messerschmidt n’est pas seul : des conclusions semblables aux siennes, sur la gestion de l’économie de l’eau, il en a trouvé dans le rapport de la commission parlementaire de l’eau, dirigée par le député David Magen, rapport présenté au Parlement en juin 2002, et qu’il pourrait presque citer par cœur : « La multiplication des autorités chargées de s’occuper de la question de l’eau, sans qu’il y ait partage clair des attributions et des pouvoirs… et souvent, des divergences d’opinion fondamentales… donnant naissance à des conflits d’intérêt ; bien que depuis les années 60, divers rapports du Contrôleur de l’Etat aient mis en garde sur les manquements et l’esprit de courte vue de la gestion de l’économie de l’eau, on n’en a tiré ni les conclusions ni les leçons… L’échec retentissant est essentiellement dû à l’homme. »
...
D’un côté, dit Messerschmidt, le rapport détaillé confirme ce qu’on dit à propos d’Israël : une démocratie où la critique interne s’exprime ouvertement et courageusement. Mais ce n’est vrai que tant qu’on ne touche pas à la suprématie des valeurs sionistes. Parce que cette même commission parlementaire repoussait, dans le même souffle, la plainte que l’agriculture était « gaspilleuse » : « Aux yeux de la commission, l’agriculture a une valeur politico-stratégico-sioniste au-delà de sa contribution économique », peut-on lire dans le rapport. Et c’est comme ça, se plaint Messerschmidt, qu’elle écarte la mesure urgente et essentielle à une solution. Le résultat, c’est qu’Israël, où on se plaint d’une crise de l’eau, exporte non seulement des produits agricoles, mais aussi de l’eau. Avec ses fleurs, il exporte de l’eau vers la Suisse et la Hollande.
Où est le désert qu’on a fait fleurir ?
A partir de là, le chemin est court qui mène au quatrième mythe, celui du « désert qu’on a fait fleurir ». Messerschmidt convient que c’est là un mythe qui n’est déjà plus si répandu en Israël. « Israël s’adapte au discours mondial sur les questions liées à l’eau qui, après l’enthousiasme de la révolution "bleue", hydrologique, de l’introduction de pompes, du développement de l’accessibilité aux eaux souterraines et de l’annulation de la dépendance à l’égard des pluies, est passé à un débat sur l’excès de pompage et sur la pollution. » Pourtant, le mythe subsiste et se donne à entendre à des fins idéologiques. A l’étranger, témoigne Messerschmidt, il y en a qui y croient – y compris dans la communauté de l’eau.
Et les faits ? « La majeure partie de l’espace cultivé, en Israël, était cultivée bien avant 48, par des Palestiniens. C’est vrai que c’était une agriculture beaucoup moins intensive ; on commençait seulement à creuser des puits à l’époque – si les Britanniques en donnaient l’autorisation. Mais les Palestiniens exploitaient la moindre parcelle de terre qu’ils pouvaient et perpétuaient la technique ancienne de la culture en terrasse, respectueuse de l’environnement et qui constitue un facteur important pour assurer la reconstitution des réserves d’eaux souterraines et parer aux inondations. Les territoires sur lesquels Israël a étendu l’exploitation agricole et qui n’étaient pas cultivés avant 48, sont marginaux : ils s’étendent sur un espace entre Kiryat Gat et Beer Sheva, de la ligne des 450 mm de pluie par an à celle des 250 mm.
« Des délégations d’étudiants et de professeurs viennent d’Europe en Israël, et on les emmène à Sde Boker, comme illustration d’une ferme ultramoderne. Ils s’en retournent impressionnés par la manière dont Israël fait pousser des cactus et des cultures spéciales en accord avec les conditions de lieu et d’eau. Mais c’est l’exception : le style répandu en Israël n’est ni économe ni d’avant-garde, mais gaspilleur et sans considération pour l’environnement. Leur voyage se poursuit par la visite du kibboutz Yotvata, noyé dans la végétation, et ils se retrouvent impressionnés par ce désert que l’on a fait verdoyer. C’est un exemple caractéristique du gaspillage de l’eau, mais si on prend en considération la localisation géographique, c’est aussi l’exception qui confirme la règle : le Néguev, dans sa toute grande majorité, reste ce qu’il est. »
Le mythe du désert qu’on a fait fleurir – comme mythe colonial éculé qui présente la terre comme étant dépourvue de valeur pour la population locale, jusqu’à ce qu’arrive l’homme blanc et qu’il la « sauve » – agace particulièrement Messerschmidt, parce que ce mythe a continué à se métamorphoser en un autre, le cinquième de sa liste : du point de vue de l’économie de l’eau, « les Palestiniens n’existent pas », dit-il. « Toutes les grandes réalisations israéliennes dans l’économie de l’eau et le développement de l’agriculture sont, dans le discours israélien, totalement coupées du fait tout simple qu’elles sont fondées sur une terre et une eau qui ont été prises aux Palestiniens en 1948 et qui étaient utilisées par les Palestiniens. Et il en est ainsi aujourd’hui encore : pour qu’Israël puisse consommer l’eau qu’il consomme, il lui faut l’ôter à ses voisins et au peuple qu’il occupe : Golan, Liban, Jordanie et Territoires occupés. Israël exploite l’eau du Golan, la Jordanie sort perdante de l’accord sur l’usage des eaux du Yarmouk, le Liban n’a pas été autorisé à utiliser des quantités raisonnables des eaux du Hatzbani. »
- Mais même en Allemagne, 60% seulement des sources d’approvisionnement en eau dérivent des précipitations à l’intérieur de son territoire, le reste venant d’en dehors de ses frontières. Quelle est alors la différence ?
« Partout où Israël se trouve sur le cours d’une rivière, il emploie la force militaire pour s’assurer que la plus grande partie des quantités d’eau coulant dans cette rivière parviendra en Israël. Israël occupe le Golan, fait peser la menace de guerres et, en Cisjordanie, il recourt à des décrets militaires pour interdire le creusement de puits. Il ne s’agit pas ici de coopération : il s’agit d’imposer un partage inégal. Imaginez la Hollande qui contraindrait l’Allemagne à ne pas utiliser les eaux du Rhin. »
Si, dans le discours israélien, l’eau d’Israël même est déconnectée du passé d’une présence palestinienne et d’une agriculture palestinienne, par ailleurs, quand il s’agit de l’eau en Cisjordanie, Israël se comporte aujourd’hui encore comme s’il n’y avait pas de Palestiniens, déclare Messerschmidt. « Le fait le plus fort, c’est que depuis 67, le nombre de puits qui ont été creusés dans l’aquifère occidental, pour les besoins des Palestiniens, est de zéro. » Israël a, de cette manière, stoppé le processus de développement de l’accès aux eaux souterraines et au creusement de puits que la Jordanie avait lancé, là, à la veille de la guerre de 67. Par la suite, Israël a forgé le mantra du « statu quo de sa consommation » qui a pérennisé le partage inéquitable de l’eau entre les Israéliens et les Palestiniens, et que les accords d’Oslo préservent quasi intégralement.
Contrairement à Israël, les Palestiniens de Cisjordanie ne disposent pas d’autres sources : « Le Jourdain est un fleuve au passé, un mythe de fleuve » – il n’en reste rien depuis qu’Israël pompe et pompe dans le lac de Tibériade. Les accords d’Oslo reconnaissaient le besoin des Palestiniens d’un supplément d’eau (entre 70 et 80 millions de m³ par an), qui pour partie serait vendu par Israël et pour le reste, serait obtenu par un développement palestinien de sources d’eau convenues entre les deux parties. Jusqu’à présent, il s’est agi de l’aquifère de la montagne est. Aujourd’hui, 13 ans après l’accord d’Oslo II, le développement de puits dans cet aquifère, moins abondant qu’on ne l’avait évalué initialement, ne produit que les quantités insuffisantes de 12,3 millions de m³, environ. Et il est toujours interdit aux Palestiniens de creuser des puits pour atteindre les eaux de l’aquifère de la montagne ouest.
|