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Débat sur la motion de censure Discours de François Bayrou - 16.05.06 (Seul le prononcé fait foi) Monsieur le Président, Mes chers collègues, Je voudrais commencer en citant à cette tribune les propos dun dangereux révolutionnaire, un de ceux dont lordre public a tout à redouter, qui sappelle Edouard Balladur. Le 11 mai, il déclare à lAFP : « Nous ne vivons pas seulement une crise politique, cest plus grave que cela, cest une crise morale. Et cette crise ne peut pas durer plus longtemps sans dommages. » Et y ajouter une anecdote. Hier, dans une salle du Parlement européen à Strasbourg il y avait un débat sur ladhésion de la Roumanie. Les questions étaient sévères, faisant au représentant roumain des reproches sur létat de Droit, sur des soupçons de corruption. Alors le représentant roumain sest levé et a dit : « que me diriez-vous sil se passait en Roumanie ce qui se passe en France ? » Crise morale, atteinte à limage et à la réputation de notre pays. Nous avons à répondre à une seule question : est-ce quil est bon pour la France que tout cela, cette décomposition, qui empêche toute action réelle, sur quelque sujet que ce soit, et désespère les Français, est-ce quil est bon pour la France que tout cela dure encore une année ? Comment mettre un terme à cette crise ? Les Français, écoeurés par ce spectacle, et par ce que le spectacle révèle, baissent les bras en disant : « on ny peut rien ». Eh bien si, on y peut quelque chose. Il y a deux autorités dans la République qui peuvent quelque chose, qui ont le pouvoir, la responsabilité et même le devoir dintervenir lorsque le délitement atteint un seuil intolérable. La première de ces autorités, celle dont on attendait la réaction, cest le Président de la République. Cest vers lui que se tournaient les regards. Il a le pouvoir de rompre le cercle vicieux. Il peut démissionner. Il peut dissoudre. Il peut changer le gouvernement. Il peut demander à son gouvernement dengager sa responsabilité devant lAssemblée. Il a décidé de ne rien faire. Et la deuxième autorité, cest lAssemblée nationale. Ce sont les députés du peuple qui ont le pouvoir, comme dit la constitution, de « mettre en cause la responsabilité du gouvernement par ladoption dune motion de censure. » Quelle est la responsabilité du gouvernement ? La responsabilité du gouvernement cest davoir été acteur de la décomposition civique à laquelle nous assistons. Ce gouvernement a été bâti autour dune rivalité haineuse. Lun soupçonne lautre davoir créé laffaire pour lanéantir. Lautre soupçonne lun de lavoir fait exploser pour le déstabiliser. Cette rivalité haineuse, elle a tout pourri, comme cétait prévisible. Ah, aujourdhui, sil y avait une censure des uns contre les autres, avec quelle ardeur elle serait votée ! Et avec quelle ardeur en réalité, elle sexprime ! Entendez-vous ce qui se dit dans les couloirs, ce qui se dit dans les journaux, non pas de la part des citoyens, mais de la part des élus de lUMP, de ceux, responsables de premier plan, qui annoncent officiellement quils voteront la censure avec leurs pieds, en étant absents de cet hémicycle, pour manifester leur réprobation. La censure, elle est dans tous les esprits. La censure elle est sur tous les bancs. La censure rentrée, la censure discrète, la censure chuchotée, la censure sournoise. Eh bien, à cette censure sournoise, je préfère une censure franche. Mais la mise en cause du gouvernement, elle ne sadresse pas seulement à ce climat de rivalité haineuse. Elle sadresse à lutilisation de lEtat dans cette guerre de clans. Les services secrets de notre pays, dans leur dimension intérieure et extérieure, la DST, la DGSE, lofficier général chargé des opérations spéciales, sans que personne puisse savoir qui vise qui, qui utilise qui, qui manipule qui. La Ve République vit avec cette pratique depuis trop longtemps. Et cette pratique est une tare de la République. Comme si lEtat, le plus enivrant dans lEtat, cétait cela, les secrets de police, les notes blanches, les petits secrets que lon savoure et dont, à loccasion, on se sert. Et cela devient, ouvertement, un objet de pouvoir. Et on peut entendre, au moment de la formation du gouvernement, un ministre de lIntérieur dire quil revient au pouvoir pour « reprendre en main les services secrets ». Et on annonce triomphalement quil la fait. Tout cela sur fond de terribles affaires financières, dont on prononce le nom en baissant la voix, les frégates de Taiwan, les avions de combat, parce quelles ont entraîné des détournements dargent inouïs, et un chapelet dassassinats, affaires dont un ancien ministre de la défense, Alain Richard, vient de parler en termes non voilés. Les Français ne veulent plus de cette République noire. Cest donc en apparence une affaire dEtat, à laquelle on ne comprend rien. Mais en réalité, cest bel et bien une crise de régime. Car la vraie question est : comment la France, républicaine depuis deux siècles, a-t-elle laissé se développer de telles dérives ? Nos institutions auraient dû les détecter et les réprimer. Car les institutions de la démocratie ne sadressent pas à des hommes vertueux. Elles sadressent aux hommes comme ils sont, tous, cest à dire plus ou moins fragiles et sujets à la faiblesse. Et les institutions sont là pour poser les garde-fous qui empêchent ces faiblesses de sinstaller et de tout corrompre. Les penseurs de la démocratie libérale lont pensée précisément pour écarter ces dérives banales que sont la corruption, labus de pouvoir, lappropriation de lEtat, lopacité des comportements. Nous avons un virus dans notre démocratie, qui empêche la démocratie de se défendre : cest labsolutisme. Et la démocratie est incompatible avec labsolutisme. Il y avait de labsolutisme chez de Gaulle. Parfois même un absolutisme ébouriffant, comme une nostalgie de la monarchie de droit divin. Il y a ce discours fameux de 1964 : « il nest aucune autorité dans la République, ni civile, ni militaire qui ne soit conférée et maintenue par le Président de la République »
Mais cétait un absolutisme tempéré par le référendum. On le vit bien en 1969. Le pouvoir nétait pas un chèque en blanc, puisque le peuple était appelé, à intervalles réguliers, à valider sa signature. Si la confiance manquait, le président sen allait. Aujourdhui, et depuis des décennies, nous avons le pire des absolutismes : labsolutisme dissimulé, sans contrôle, labsolutisme dautant plus pernicieux quil est caché. Absolutisme et dissimulation. Apparemment, la séparation des pouvoirs existe. Apparemment, lautorité judiciaire est indépendante. Apparemment, les autorités de contrôle sont libres. Apparemment, cest le Parlement qui vote les lois et contrôle lexécutif. Apparemment
Mais la réalité est tout autre. Le pouvoir exécutif nest pas le pouvoir exécutif. Il est à la fois le pouvoir exécutif, le pouvoir législatif, il vit dans lintimité avec les autorités de contrôle quil nomme souverainement, il multiplie les manuvres pour contrôler le judiciaire (il faudra expliquer par exemple ce que signifie dans les carnets du Général Rondeau cette phrase sibylline à propos du juge Van Ruymbecke en juillet 2004 faire le passé de son père). Qui contrôle lElysée, dans cette République absolutiste, contrôle la majorité, surtout lorsquelle a pris lengagement écrit dobéir et nomme à tous les emplois de lEtat. Et quand il advient pour porter labsolutisme à son comble que toutes les majorités, dans toutes les Assemblées, appartiennent à un seul parti, il ny a plus aucun contre-pouvoir. Les gouvernants nont plus aucune obligation de discuter, de consulter, dentendre, de convaincre. Ils pensent pouvoir agir à leur guise. Et vous avez le CPE ! Dans la République absolutiste, il ny a plus quun but politique : contrôler le quartier général. À partir de quoi, on installera ses hommes partout, ses réseaux partout. Tout le pouvoir pour un clan et qui nest pas avec moi est contre moi. Doù létat de guerre intestine, la guerre des clans pour contrôler lEtat. Cela, pour des députés du peuple, des députés républicains du peuple républicain français, cela devrait être réprouvé et banni. Ce régime, regardez le bien, ce régime sous la gauche et sous la droite, regardez ses échecs perpétuels, répétés, ce régime, cest un ancien régime. Et il faut que la vigueur et la rigueur du peuple français en fasse réellement un ancien régime. Et cest nous, parlement, élus du peuple, non pas élus de lUMP, ou élus du PS, pas plus quélus de lUDF, pas élus de partis, mais élus des citoyens, élus des citoyens écoeurés, cest nous élus sans mandat impératif, nayant à obéir à aucune consigne autre que notre conscience, qui avons, personnellement, le moyen de sortir de cette crise, de cette crise qui dure depuis des mois et en vérité depuis des décennies. Je sais bien quil y a la discipline de parti. Je sais bien quil y a les habitudes. Et je connais bien cette idée : « nous nallons pas mélanger les voix avec le Parti socialiste et les communistes
» Parlons en ! À gauche, interdiction formelle de parler avec la droite, interdiction écrite de travailler avec le centre. À droite, interdiction formelle de fréquenter la gauche. Entre les deux le mur de Berlin ! Puis-je rappeler à cet hémicycle que le mur de Berlin est tombé en 1989, il y a bientôt vingt ans. Et quil est tombé à Berlin où la droite allemande et la gauche allemande ont choisi, obéissant aux électeurs allemands, non seulement de parler ensemble, mais de gouverner ensemble. Et quand il y avait le mur de Berlin, cétait justifié. Il y avait ceux qui acceptaient de partager les valeurs de la dictature soviétique, et ceux qui ne lacceptaient pas. Mais il ny a plus de dictature soviétique. De ce bloc, reste la Chine vers laquelle courent les multinationales. Je suis en désaccord, et souvent en opposition avec le PS. Je nexonère ce parti daucune responsabilité dans la crise que nous vivons. Je nai pas oublié la fin de François Mitterrand, je nai pas oublié les écoutes téléphoniques, ou sur oukase on écouta des centaines de Français qui avaient déplu au Prince offensé. Comme aujourdhui, cétait officines et compagnie. Je nai pas oublié que les frégates de Taiwan, cétait sous un gouvernement socialiste. Je ne me dissimule rien ni de leur passé, ni des différences que jai avec eux. Mais je ne considère pas les socialistes comme des ennemis, comme des intouchables . De même je suis souvent en opposition avec lUMP. Je suis en désaccord radical avec lidée dun parti unique. Je sais pourtant que beaucoup de Français que jestime ont cru à ce choix. Je suis en désaccord, mais ce désaccord ne fait nullement pour moi de ce parti un ennemi. Ce que je considère comme ennemie, cest la malédiction qui interdit de se parler en France, même quand on est daccord, sous prétexte quon na pas la même étiquette. Dans la société du XXI° siècle, le pluralisme gagne partout, dans les familles, dans les genres de vie, dans lentreprise. Le pluralisme et le respect réciproque. Le seul endroit où le pluralisme nest pas accepté, cest dans le lieu même du pluralisme, à lAssemblée nationale où pourtant la France, dans sa diversité, est censée être représentée, se représenter ! Eh bien, en effet, je franchis un pas : jaccepte de voter, dans des circonstances nationales graves, avec des gens qui sont différents de moi. Je ne renie rien de ces différences, mais je les fais passer après lintérêt national. Et même, jenvisage dans lavenir, lorsque viendra le moment de reconstruire notre pays, de travailler avec des gens différents de moi, dun bord et de lautre, non pas pour sanctionner, mais pour construire. Ma conviction est en effet que nous sommes descendus si bas, nous sommes allés si loin dans la décomposition quil faudra rassembler, pas seulement du centre, mais de droite, de gauche, pour garantir aux Français que la République nouvelle sera la République de tous et non pas la République des amis. Et on croit que cest une révolution ? On hurle quand on entend ces mots ! Mais sur les 36 000 communes de France, combien sont gouvernées ainsi en rassemblant les différences, et non pas en les accusant ! Et cela a été le choix de notre histoire. Ce fut le choix du général de Gaulle. Et ceci fut le choix de Robert Schumann. Et ceci était le choix de Pierre Mendès-France. Cétait le choix de Chaban. Et cétait le choix de Valéry Giscard dEstaing, avant quon ne le contraigne à se replier sur un camp, et donc à perdre. Et ceci était le choix de Michel Rocard, nous le savons bien. Et cétait le choix de Jacques Delors. Et cest le choix de millions de Français, choix quils ne peuvent imposer, parce quon ne leur propose que simplismes et haines de camp. Et quand en 2002, Jacques Chirac a été élu à la présidence de la République, avec -faut-il le rappeler ?-plus de voix de gauche que de voix de droite, personne nest allé le traiter de « petit supplétif de la gauche » ! Parce quil y a une idée de la France et de la République qui dépasse les idéologies. Il y a des principes sur lesquels on doit saccorder, surtout quand ça va mal, à condition quon se respecte pour ce quon est. On ne gouverne pas un pays avec une minorité, pour une minorité. On gouverne un pays avec une base large et pour obtenir une base large il faut rassembler des courants différents ! Mais quelle est la condition du rassemblement ? Ce sont des projets et des principes clairs. Il ny a pas de rassemblement qui tienne sur du flou ! Il faut tourner la page sur ce dévoiement de la Ve République. Un président responsable. Un gouvernement qui soit obligé de convaincre et nait plus la facilité du passage en force. Un parlement qui représente fidèlement la nation, dans ses principales composantes, même celles qui ne me plaisent pas. Des corps de contrôle dont la nomination soit non partisane. Une justice indépendante. Une société civile représentée par des corps intermédiaires respectés. Et il faut une société de liberté. Il faut léconomie libre avec un contrat social. Et il faut lEtat impartial. Et il faut un projet européen clair, volontaire, non subi, non contraint, démocratique. Tout le reste, on discute, on négocie. Parfois on est daccord, parfois on est en désaccord. On débat, on vote, sans majorités automatiques, avec des leaders qui sengagent et un peuple qui sintéresse. Car il y a un peuple qui savance vers cette démocratie ouverte, alors que lAssemblée en reste aux hurlements bihebdomadaires. Il y a un peuple de citoyens dont internet, par exemple, est devenu le terrain de débats, de passions, dinformations parfois insuffisantes, de création partagée. On ne gouverne pas ce peuple comme un peuple de sujets, soumis à un Etat contrôlé. Plus vous essaierez de le faire, plus vous connaîtrez de déconvenues. Et de ce peuple qui veut que lon sorte de cette décomposition, nous sommes ici les élus. Car nous ne sommes pas élus pour laisser notre pays dans cette crise, morale, démocratique, pour continuer avec limage destructrice que ces affaires et ces échecs portent dans le monde. Nous sommes élus, tous, pour sortir de cet effondrement. Nous avons le pouvoir de le faire, simplement par un bulletin de vote dans quelques minutes. Nous avons le pouvoir, et selon moi, nous avons le devoir de le faire. Cest pourquoi, pour exercer ce devoir, je voterai la motion de censure.
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