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Si, jusqu'à une date récente, les éléphants d'Afrique étaient en voie de disparition, c'est précisément parce qu'ils constituaient un « patrimoine de l'humanité », c'est-à-dire qu'ils n'appartenaient à personne parce qu'ils appartenaient à tout le monde. Dans ces conditions, c'est évidemment l'intérêt de chacun d'essayer de s'approprier les richesses correspondantes, mais pas de les reconstituer : les gains sont privés, mais les coûts sont collectifs, alors que une économie capitaliste, c'est-à- dire une économie de droits de propriété, les gains et les coûts correspondants sont privés. Lorsque les éléphants constituent un « bien collectif », chacun a intérêt à les tuer pour en utiliser l'ivoire ou la viande, mais personne n'a intérêt à les protéger. Certes, les États peuvent s'efforcer de réglementer, d'interdire et de sanctionner, mais ceux qui doivent respecter ces réglementations, ces interdictions ou ces sanctions, s'ils peuvent être de bonne volonté, peuvent aussi être indifférents, dans la mesure où ils n'ont aucun bénéfice particulier à tirer de leurs actions de protection, et ils risquent même de devenir complices des braconniers qui tuent les éléphants : comme toujours, la corruption est fille de la réglementation. La prise en charge de la réglementation par la « communauté internationale » (c'est-à-dire par ceux qui s'en proclament les représentants) n'arrange rien et induit au contraire ce que l'on appelle des « effets pervers » faute d'avoir compris que ces effets sont malheureusement « normaux » et prévisibles dès lors que l'on s'interroge sur les motivations effectives des actions humaines. Ainsi, la Convention internationale sur les espèces menacées a interdit le commerce de l'ivoire en pensant que cela conduirait à la diminution ou à la disparition des actes illégaux de braconnage, devenus non rentables. Mais, dans la mesure où la demande d'ivoire persiste, 448un marché noir s'instaure nécessairement. Le prix qui s'établit sur un tel marché est bien supérieur à ce qu'aurait été le prix sur un marché libre car il incorpore une prime de risque importante sans laquelle les braconniers hésiteraient à se lancer dans des actes illégaux. Le prix devient alors suffisamment rémunérateur pour inciter les plus aventureux à se lancer dans les activités illégales. Dans la mesure où ils s'approprient des ressources qui ne leur appartiennent pas, ils ne respectent évidemment pas les règles de base d'une véritable société libérale. Ils sont certes inspirés par l'esprit de lucre, mais celuici est la « chose du monde la mieux partagée » et il ne caractérise en rien le fonctionnement d'une économie libérale. Bien au contraire, celle-ci, dans la mesure où elle repose sur le respect des droits d'autrui, consiste essentiellement à établir des barrières devant l'exercice illimité de l'esprit de lucre. Comment, alors, protéger les éléphants et, avec eux, toutes les espèces menacées ? Tout simplement en les privatisant. A partir du moment où les éléphants appartiennent à des individus ou des groupes d'individus bien spécifiés, ces derniers ont intérêt non seulement à exploiter les éléphants, mais à les « créer », c'est-à-dire à favoriser les naissances et à protéger leur croissance, puisque la possession d'un droit de propriété permet d’exclure autrui de l'usage d'une ressource : le propriétaire d'un éléphant et lui seul peut décider de l'abattre, de vendre son ivoire et sa viande. Il a donc tout intérêt à empêcher les autres de tuer ses éléphants et à en faire apparaître de nouveaux. Il en va de l'éléphant comme de n'importe quelle autre ressource : si les vaches, les bœufs et les taureaux avaient été considérés comme des « biens collectifs », à l'instar des éléphants, il y a longtemps sans doute qu'ils auraient disparu ou qu'ils auraient été déclarés membres d'une espèce en voie de disparition... Et un quelconque « accord international sur l'interdiction du commerce de la viande de bœuf » n'aurait évidemment pas pu enrayer le processus. Or la privatisation des éléphants n'est pas qu'une vue de l'esprit. Si elle est en fait réalisée depuis longtemps, par 449exemple, dans les parcs nationaux, en particulier en Afrique du Sud, elle est devenue la pratique légale normale d'un pays comme le Zimbabwe depuis quelques années. À vrai dire, il ne s'agit pas exactement de la création de droits individuels, les éléphants étant plutôt devenus la propriété de communautés villageoises ou de familles élargies. Mais il n'en reste pas moins vrai que cette modification juridique a transformé le sort des éléphants. Désormais, les villageois, au lieu d'être des spectateurs indifférents ou des acteurs conscients des massacres d'éléphants, sont devenus les gestionnaires rationnels d'une exploitation optimale des troupeaux d'éléphants. Le capitalisme pastoral a remplacé le collectivisme, pour le plus grand bienfait des populations et des éléphants ... Dès lors, les villageois considèrent les éléphants comme des ressources non seulement renouvelables, mais à renouveler. Et si les troupeaux deviennent trop importants par rapport à ce que l'environnement permet de supporter, on adapte leur dimension en en tirant des ressources. Les résultats de cette privatisation sont tellement spectaculaires qu'en une quinzaine d'années, on est passé d'une situation où les éléphants étaient en voie d'extinction à une situation où ils sont au contraire surabondants, au point qu'il est nécessaire d'organiser régulièrement des ventes aux enchères au cours desquelles les résidents du pays ou d'autres pays voisins peuvent acheter des animaux – non seulement des éléphants, mais aussi des girafes, des buffles ou des impalas – qui permettront de reconstituer leurs propres troupeaux ou de se lancer à leur tour dans l'élevage. A titre d'exemple, les villages du district de Nyaminyami ont perçu 467 000 dollars en trois ans grâce à la vente de permis de chasse, à l'organisation de safaris-photos ou à la vente de viande. On constate simultanément une très forte diminution du braconnage. La privatisation des éléphants permet donc à la fois de fournir des ressources non négligeables à des populations pauvres et de sauvegarder des espèces que l'on croyait en danger. Le Zimbabwe compte maintenant parmi lespays qui réclament la fin de l'embargo sur le commerce de l'ivoire et on peut régulièrement lire dans la presse française des cris d'indignation unanimes contre cette horrible pression mercantiliste qui s'exercerait aux dépens de pauvres animaux innocents ' 186 . Mais la « communauté internationale » n'en a pas moins été forcée de battre en retraite et d'accepter une libéralisation limitée, puisque le commerce de l'ivoire en provenance d'un petit nombre de pays d'Afrique et – curieusement – uniquement à destination du Japon a été récemment autorisé. Les tortues marines n'ont pas eu la même chance que les éléphants. En effet, il existait il y a quelques années deux fermes à tortues, l'une aux îles Caïmans 187 , l'autre à Tahiti. L'intérêt de leurs propriétaires était évidemment de tout faire pour perpétuer l’espèce, en particulier en protégeant les oeufs contre les rapaces – qui suppriment environ 90 % de la ponte – ou contre les humains, et en assurant le développement régulier et le renouvellement des tortues. Mais, hélas, les écologistes sont passés par là et ils ont fait interdire le commerce de l'écaille de tortue. Les fermes à tortues ont donc dû fermer, faute de débouchés. Mais cela n'empêche évidemment pas la capture illégale des rares spécimens qui subsistent. Il est maintenant presque certain, grâce à la réglementation internationale sur la protection des tortues, que celles-ci vont disparaître. On peut multiplier les exemples 188 , ils aboutissent tous à la même conclusion : seules l'instauration du capitalisme, c'est-à- dire d'un régime de droits de propriété privés, et la suppressiondu collectivisme permettent de défendre les espèces animales menacées et l'environnement. Et ce que l'on constate pour les espèces animales est également vrai, bien évidemment, pour les espèces végétales. Ainsi, il est constant de dénoncer la destruction des forêts tropicales par les grandes sociétés multinationales, symboles d'un capitalisme apatride et destructeur. Uniquement mues par le souci de maximiser leurs propres profits, elles coupent des arbres centenaires, pratiquent de larges saignées dans les forêts et, ce faisant, portent atteinte à ce « poumon de l'humanité » que seraient les forêts tropicales, en particulier la forêt amazonienne. Dans la description de ce carnage, on oublie cependant de préciser une chose, à savoir que ces grandes sociétés ne sont pas propriétaires de la forêt, mais qu'elles bénéficient seulement d'une concession accordée par le véritable propriétaire, l'État. De là vient tout le mal. En effet, un régime de concession n'accorde au bénéficiaire que deux attributs du droit de propriété, l'usus et le fructus, mais pas l'élément essentiel, l’abusus, qui reste aux mains de l'État. Si des entreprises privées, véritablement capitalistes, pouvaient se porter acquéreurs de droits de propriété intégraux sur les forêts tropicales, les conséquences en seraient considérables. Elles seraient incitées à reconstituer et même à développer les plantations car la valeur de leurs terrains dépendrait évidemment de la valeur des arbres susceptibles d'y être coupés dans le futur. Il en irait ainsi même si les arbres mettent cent ans à pousser. En effet, le raisonnement rationnel d'un propriétaire – c'est-à-dire d'un titulaire de l'abusus – consiste à envisager la valeur de ses terres à différentes dates du futur. Or, la valeur des terrains dans trente ans, par exemple, est elle-même déterminée non pas seulement par la valeur des arbres que l'on pourra couper à cette époque (peut- être nulle), mais également par la valeur des arbres que l'on pourra couper soixante-dix ans plus tard. Autrement dit, même si l'on envisage de vendre dans trente ans un terrain dont on a coupé les arbres aujourd'hui et sur lequel les nouveaux arbresmettront cent ans à pousser, la valeur future de ce terrain sera d'autant plus grande que l'on aura planté plus d'arbres aujourd'hui et que l'on s'approchera plus de la date à laquelle la forêt deviendra exploitable. Le droit de propriété permet de capitaliser les actions futures, de transporter les valeurs dans le temps. Dans un régime de concession, au contraire, l'intérêt du concessionnaire consiste évidemment à exploiter la ressource au maximum, mais pas à la reconstituer, puisque le rendement futur des sacrifices effectués aujourd'hui ne sera pas perçu par lui. Il y a donc incitation à détruire et non à créer. Le véritable coupable de la destruction des forêts tropicales n'est donc pas le forestier – qui ne fait que s'adapter au régime juridique qu'on lui propose – mais l'État : utilisant son monopole de la contrainte légale, il a pris possession des forêts et, au lieu de les vendre, il n'accorde que des droits de concession. Ce faisant, il néglige par ailleurs allégrement les « droits de premiers occupants » des populations installées dans forêts. Bien entendu, on imagine facilement que cette particularité juridique conduise les entreprises bénéficiaires de concessions à se comporter en nomenklaturistes et non en entrepreneurs innovateurs. Et pour obtenir une concession, la corruption facilite bien les choses. Une insuffisance de droits de propriété privés conduit donc à la collusion entre le pouvoir étatique et les rentiers nomenklaturistes. Nous sommes aux antipodes du capitalisme. Si les écologistes du monde entier comprenaientes mécanismes institutionnels – ce qui ne devrait pas demander un effort intellectuel trop important – ils seraient les plus fervents défenseurs d'un véritable capitalisme mondial. Ainsi, seul le régime de la propriété privée – inhérent au capitalisme – permettrait à la fois de reconnaître les droits ancestraux des Indiens d'Amazonie et de renouveler les ressources forestières. Quand on regarde une carte de l'évolution des forêts au cours des décennies récentes, il est frappant de constater que leur superficie a augmenté de manière significative dans 453certaines zones du monde et diminué fortement dans d'autres. Or cette évolution est fortement corrélée au régime juridique : la forêt a progressé là où elle est majoritairement privée, par exemple en Europe ; elle a diminué là où elle fait l'objet d'une propriété étatique, par exemple en Afrique et en Asie. Et puisque nous parlons des forêts, pourquoi ne pas s'intéresser à des forêts plus proches de nous, par exemple les forêts méditerranéennes 189 ? Celles-ci sont régulièrement la proie des flammes et la réaction constante lors de ces événements consiste à réclamer la création d'un « conservatoire de la forêt » 190 , c'est-à-dire d’un patrimoine collectif. La nationalisation des terres serait donc considérée comme la solution au problème des incendies, comme si le feu avait la bonne habitude d'éviter les terres publiques, mais pas les terres privées. Pourquoi, en effet, les propriétaires privés de forêts seraientils plus indifférents au risque d'incendie que les propriétaires publics ? Existerait-il dans ce cas une exception au principe général selon lequel la propriété privée est le moyen le plus sûr de rendre les gestionnaires responsables ? Ne faut-il pas penser plutôt que, si le conservatoire des forêts méditerranéennes voyait le jour, on devrait affronter dans quelques années les risques nés du mauvais entretien de ses forêts, laissées à l'abandon faute de moyens, mais surtout faute de responsables ?
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