CR du Marathon de Stockholm
Quelques mots sur la prépa :
- Je me suis inscrit en rêvant de faire 3h15, ce qui semblait être en rapport avec mon temps sur semi à l'automne. Je comptais aussi progresser entre temps, de telle sorte que 3h15 soit pas si ambitieux.
- Durant l'hiver j'ai moins de temps que prévu, je ne cours pas tant que ça, mon niveau reste à peu près le même.
- Quand j'arrive à Stockholm, je commence ma prépa en gardant quand même l'objectif initial. J'augmente significativement le kilométrage mais je cours plus lentement pour compenser. Je croise les doigts pour que ça passe.
- Ça ne passe pas. Je me blesse au bout d'un premier mois de prépa qui s'était pourtant bien passé (FC marathon compliant à 4'30). Quand je retrouve l'entraînement rien ne va plus. Mon allure diminue pour des sensations plus mauvaises et un cardio plus haut.
- Je tombe dans la spirale du surentraînement et j'ai pas les cojones de couper pour l'inverser.
- Les dernières semaines, même en courant à 4'50 j'ai une FC à 177-178 (pour 204 de FCM). Lors de mon footing à J-6 avec 20' d'as42, je monte même à 190 dans une toute petite côte. La sérénité règne.
Sauf que partir à 5'20, ça me fait chier. Ça ne m'intéresse pas d'être finisher. Aujourd'hui tout le monde finit un marathon s'il en a vraiment envie, quitte à marcher 15 bornes.
Je me dis que déjà, partir à 4'50, ça me fait chier, mais je ne descendrai pas en dessous en termes d'objectif. Quitte à mourir à partir du 20ème. Je préfère finir mon marathon en 4h15 dans une souffrance inouïe en ayant essayé plutôt que de partir perdant et viser 3h45 dès le début (mais je m'en suis pas trop vanté non plus, c'est débile comme stratégie au fond
)
Donc aujourd'hui, je me lève tranquilou pilou à 8h, bol de pâtes + oeufs. Ce qui doit être fait est fait, et je me casse de chez moi en serrant fort mon chat comme si je partais à la guerre et que j'étais pas sûr de rentrer, elle s'en branle royalement
Il fait couvert et ni trop chaud ni trop froid : 12° (nan mais Stockholm un 30 mai...)
J'arrive assez en avance. L'ambiance dans le camp est assez cool. Beaucoup d'étrangers (pas mal de français). Il y a un mélange vraiment troublant entre des gens insouciants et confiants, des gens un peu tendus qui regardent partout (dont moi), des performers concentrés qui s'allongent sur le sol dans une sorte de méditation. Je regrette d'être seul, je vois tous ces gens qui s'encouragent et qui rient. Moi j'ai peur, j'ai vraiment peur, et j'ai pas envie de le gérer tout seul.
je rentre dans mon SAS (qui n'est pas nommé en fonction du temps mais par des lettres). Là je comprends que j'ai merdé quelque part : Les meneurs d'allure autour de moi, c'est 4h45 et 5h15. PUTAIN, j'ai pas du rentrer de temps en m'inscrivant et je me retrouve à l'arrière.
Je suis baisé pour aller tout devant : les SAS < 3h45 partent à 12h et sont nettement séparés des SAS à l'arrière. Les autres SAS sup 3h45 partent à 12h10, et moi je suis tout à l'arrière de ceux ci. Je négocie avec les organisateurs, qui acceptent facilement (un suédois c'est arrangeant en vrai). Je me poste donc tout à l'avant du tout premier SAS qui part à 12h10. Sauf que quand même : les plus rapides visent 3h45 au mieux.
C'est évidemment un fait majeur : je vais passer pas moins de 35km à slalomer entre des gens plus lents que moi (et beaucoup, entre 10000 et 15000 personnes je pense).
Allez, assez pleuré, il est temps de faire face à la mort comme un grand
DEPART
km 0-5
M'étant mis tout à l'avant de la 2e série de SAS, je fais l'expérience très étrange de débouler seul sur une immense avenue de Stockholm, avec (je pense) 5000 personnes sur mes talons, en courant à 4'40
Sur cette première partie de course, pas grand chose à dire. Je suis un peu vite, sauf qu'il y a 1,5km de descente donc je me dis que je peux. Et je me ralentis quand même pas mal.
Split : 23'40 (4'44/km)
km 5-10
Toujours à l'aise blaise, par contre je rattrape les plus lents des SAS de devant. Et là mes amis, c'est l'angoisse. Je slalome, je slalome, je slalome. Et ça durera presque toute la course...
Du coup le rythme descend un peu, et surtout je gère la seule difficulté de la course en terme de dénivelé : une grosse côte pour traverser un immense pont (un mot sur le dénivelé : parcours étonnamment plat pour une ville vallonnée comme Stockholm, la seule difficulté est cette grosse côte à grimper deux fois, aux km 7 et 33. Le dénivelé total de la course est de 210m, contrairement à ce que dit mon strava).
Split : 24'31 (4'55/km)
km 10-15
Pire période de slalom je pense. Je suis à 4'45 de moyenne et à l'aise, sauf qu'à chaque ravito c'est la foire, et je retombe à 4'55 sur le circuit à chaque fois, que j'améliore par la suite.
Sinon toujours bien, je m'ennuie. Il paraît que c'est normal. Je plaisante avec moi même en me disant que je suis sûr que j'ai une FC ridiculement haute à tous les coups, ça occupe. A posteriori en effet je suis pas loin de 180, mais ça va toujours
Ha oui parce qu'évidemment je ne regarde pas mon cardio pendant la course. Sinon je cours plus.
Split : 24'15 (4'52/km)
km 15-20
La première boucle se finit au km 17. La deuxième (25 donc
) commence par un détour par les endroits où je m'entraînais pour les sorties longues. Et ça c'est cool parce que je connais chaque bosse, chaque côte, presque chaque arbre. Je me sens chez moi. En plus on passe par une immense plaine où il est facile de doubler des gens. Mes sensations épousent le dénivelé : quand ça monte un peu c'est un peu plus dur, quand ça descend c'est fastoche. Toujours à l'aise.
La pluie s'installe, mais c'est pas grave. Pas de vent et des températures fraîches (11°), niquel chrome.
Split : 24'09 (4'50)
km 20-25
J'attendais avec impatience le passage au semi. Je fonctionne beaucoup au mental et j'ai besoin de passer le cap de la moitié pour me sentir bien. Le fait de me dire qu'il me reste moins que ce que j'ai parcouru c'est dopant pour moi. En plus je suis toujours bien. Je dirais pas que je suis frais non plus mais là ça me fait pas peur de me dire qu'il reste la moitié à faire.
je passe au semi en 1h41'54. Je ne pense pas raisonnablement à 3h24 quand même. Je m'attends à me prendre un mur, mais je me dis que c'est pas mal comme avance. J'ai pas de vrai objectif. J'avais une allure de départ mais que je m'attendais à pas tenir. Donc je me dis que si je fais sub3h30 ça serait pas mal vue ma prépa.
Bref je continue sur cette île que je connais bien et qui m'a temps donné à souffrir pendant les SL. Allez, on continue sereinement, on calculera à partir du 30ème.
Mais là.........
24,5km : un début de crampe au mollet pointe son nez, comme ça, sans signe annonciateur sans rien. Je cours quand même, en tendant les jambes, ça suffit à faire passer. A partir de là, je vais passer plus de 10kms à lutter contre des crampes.
Split : 24'20 (4'53/km)
km 25-30
Dans les faux plats montants, les crampes sont plus difficile à gérer, parce que je suis mécaniquement un peu plus obligé de plier les jambes. Je ne sais pas comment gérer ça, je n'ai eu des crampes qu'une seule et unique fois dans ma vie, quand j'avais 17 ans. En descente c'est plus facile, je peux facilement étirer les jambes en retombant.
Je suis inquiet mais au bout de 3/4km à gérer ça tous les 500m en réussissant à courir toujours à la même allure, je me dis que je vais peut-être réussir à m'en sortir comme ça. Je m'inquiète juste pour la seule côte du parcours, parce que ce sera 800m de grimpe et là ça va être l'enfer. Je talonne comme un bâtard pour tendre un max les jambes.
Au km 27 on récupère la boucle initiale, qui passe par les coins touristiques (et superbes) de Stockholm. Ça me fait du bien au moral parce que je me dis que maintenant et jusqu'à l'arrivée, ben je l'ai déjà fait, et fastoche en plus.
En plus le fait de me concentrer sur ma gestion des débuts de crampes fait que je ne note même pas que c'est un peu plus dur en terme de càp pure. J'en chie très raisonnablement, alors que je suis en train de dépasser la distance la plus longue que j'ai jamais courue : 29 bornes (et j'ai fini tellement mal que j'ai été malade pendant 48h et que j'en faisais des insomnies).
Il commence à flotter sévère. Mais comme il y a pas de vent c'est juste bien.
Split 24'27 (4'54)
km 30-35
Rien de nouveau niveau crampes. Je songe à donner des prénoms à mes mollets pour les insulter en suédois. Je passe le temps comme je peux hein.
Le km 31 sera le plus beau de ma course. Je n'ai pas prévenu beaucoup de gens à Stockholm que je courrais ce marathon parce que je ne veux pas qu'ils assistent à mon fail. Je cours pour moi et comme je sais que j'ai de fortes chances d'avoir honte de mon temps, je ne l'ai pas dit à beaucoup de potes. Juste aux 6/7 plus importants. Du coup je ne m'attendais pas à voir qui que ce soit sur le parcours. Ou à la limite au stade. Et là, à ce 31ème km, je les vois. Mes amis les plus chers ici. Des gens avec qui j'ai vécu des trucs dont je me souviendrai quand je serai vieux et que je raconterai à mes petits enfants. Et ben ils sont là, sous une pluie battante (là vraiment, c'est le déluge), et ils sont déchaînés, ils sautent et me hurlent dessus dans 3 langues. Je suis tellement pris par surprise que je ne dis rien, je lève mes bras et serre les poings. Je ferai ce km en 4'35, en me foutant de mes crampes et sans même sentir l'accélération.
Ce passage me fait un bien fou, et j'en ai besoin parce qu'au km 33, c'est la côte tant redoutée.
Comme prévu, les crampes sont un enfer. Je ne suis pas en difficulté respiratoire, mais mes jambes ne me portent plus. J'essaie de talonner sa race mais j'ai l'impression de courir assis. Je serre les dents à me les déchausser, j'ai des larmes qui perlent mais je tiens. Je perds du temps mais c'est pas grave, maintenant il faut tenir, il faut donner du sens à 4 mois de sacrifices. Arrivé au milieu de ce putain de pont, ça redescend enfin, et là c'est du gâteau. Je cours jambes tendues, pas de crampes, le paradis. Quand j'arrive au km 35, ben ça va. C'est la fin de la descente et je me sens toujours pas si mal pour un mec qui a couru 2h50. Je passe le portique du 35e, ma mort est imminente.
Split 25'04 (5'01/km)
km 35-40
Le portail du 35ème coïncide à 200m près avec la fin de la côte. Et de retour sur le plat, je paie les péchés de mes aïeux sur 12 générations. Je ne parviens même plus à tendre les jambes, la douleur est telle que je suis à deux doigts de tomber en arrière. En plus j'inaugure des crampes incroyables : crampes aux adducteurs par moments, ma jambe droite se rabat toute seule vers l'intérieure d'ailleurs, j'ai l'impression d'être une marionnette à fils et que le mec au dessus de moi est sous MDMA. Je me crie dessus, je me mets des claques. je me dis que ça va passer.
Ça ne passe pas. A 35,3 je décide de m'arrêter quelques secondes pour m'étirer sur une barrière. C'est terrible, mes deux mollets, mes deux ischios et un de mes quadriceps se contractent en même temps. Je suis à deux doigts de m'effondrer mais je réussis à m'accrocher à la barrière et à tendre les jambes. Les mollets sont la principale urgence. Je pousse comme un bâtard, je souffle profondément, je m'encourage. Je pense que je m'arrête une petite minute à ce moment ci. Je pense que je suis tiré d'affaire en repartant, en fait j'ai le plaisir de faire 400m avant d'être de nouveau perclus de crampes insupportables. Cette fois je suis fou de rage.
Je m'arrête encore une fois, et en poussant sur mes mollets je hurle de colère. Je pense qu'à ce moment là ma course est finie et que je vais courir 500m pour m'arrêter 1', et ce jusqu'à la fin, pour finir vaillamment en 3h50. 4 mois de sacrifices, 9 mois de rêve pour ça. J'enrage.
Je repars et les douleurs reviennent encore très vite. J'essaie de pousser 50m de plus avant de m'arrête, ou 100m. En fait je tiens 500m comme ça, puis 1km. Et finalement je ne m'arrête plus, je parviens de nouveau à gérer la douleur.
C'est enfin là que j'arrive à me rentrer dedans, ENFIN. Jusqu'ici je ne pouvais pas vraiment me mettre dans le mal, soit parce que c'était trop tôt, soit parce que mes muscles m'en empêchaient. Mais là ça y est, je suis au 38km, je suis à 12km/h, et j'en peux plus.
J'ai mal partout, j'ai l'impression d'accélérer et en fait je fais du sur place.
C'est là que je crois que je commence à préparer le calvaire de l'après course : Il pleut à grosses gouttes depuis 1h20, mais je n'arrive plus à accélérer donc je me refroidis. Le vent se lève juste ce qu'il ne faut pas, histoire de tout arranger.
Split 26'43 (5'21/km)
40-42,195
Il y a une petite côte avant de remonter vers le stade olympique, et elle fait mal. S'il me restait un tout petit d'énergie, là j'ai plus rien en stock. Je regarde ma montre et j'ai l'impression que je gagne 100m toutes les trois minutes. Je vois que le sub3h30 est normalement acquis, il faut juste ne pas décrocher. Je résiste, je suis en enfer. Je n'ai même plus l'énergie de taper dans les mains des gamins en k-way le long de la route, eux qui me crient "bra jobbat !" (good job) à tue-tête. A 500m du stade, mes amis sont de nouveau là, encore déchaînés. Je me rends compte qu'en fait ils ont dessiné des pancartes, et ils ont fait des chansons pour moi (je m'en rends compte parce que j'avance plus donc je peux entendre
).
Je rentre enfin dans le stade olympique, je n'y crois pas, je suis au bout. Le tour de piste me paraît être une éternité, alors que j'ai claqué des 400 à 17km/h ici. Je me prends la tête avec les mains, je lève les yeux, je suis au bout.
Split 11'29 (5'14/km)
Quand je passe la ligne, j'essaie de m'accrocher à la barrière sur le côté droit mais je me ramasse un peu. C'est franchement une piscine par terre, je suis comme un gamin dans une pataugeoire. Je suis au plus mal, mais je suis tellement soulagé. Je commence à avoir des espèces de sanglots bizarres. Dans un réflexe zemmourien je me me reprends et je me dis que je vais pas faire ma pleureuse pour avoir relié deux points.
Cela dit j'arrive toujours pas à me relever, enfin j'essaie pas. Un gars est par terre avec moi et a l'air à moitié conscient. A bout d'1' des mecs de l'infirmerie viennent nous relever et nous mettent des couvertures de survie dessus.
Je suis vraiment putain de mal, je sais pas si j'ai déjà été aussi mal en fait. En quittant le stade je regarde l'écran géant qui affiche les gars qui passent la ligne : je suis clairement le seul du second groupe de SAS à arriver maintenant. Tous les temps réels qui s'affichent ont pile 10' de plus que moi. La consigne est à 400m du stade, les plus longs de ma vie. Il pleut toujours à grosse goutte. Quand je récupère mes affaires je suis le premier de mon SAS à revenir (en même temps les mecs visaient apparemment entre 4h45 et 5h15
), les gamins qui gardent les affaires sont impressionnés. En me voyant tremblant et hagard, le stand des masseurs se prend de pitié pour moi et me demande si je veux un massage de pieds. Je dis oui mais ça me fait rien du tout, en vrai j'avais surtout besoin de m'asseoir. J'arrive même pas à enlever mes pompes ou mon tshirt pour mettre un truc sec, je suis vraiment à bout de forces, tremblotant et à peine capable d'aligner trois mots. Elles ont tellement pitié de moi qu'il y en a une qui me masse pendant qu'une autre me frictionne pour me réchauffer, je me fais vraiment materner.
La délivrance arrive quand mes potes me retrouvent et me portent jusqu'au métro, où au chaud je commence enfin à revivre un peu.
Voilà pour l'histoire de mon premier marathon. Si je pouvais résumer tout ça je dirais que :
- C'était un erreur stratégique de s'inscrire du point de vue de ma progression. J'ai couru 2km/h moins vite qu'à mon PR semi. Je n'étais pas prêt, je n'avais pas assez de maturité en càp pour le faire, et j'ai perdu 4 mois d'entraînement pour cette course.
- En revanche je pense que j'ai fait une grande course compte tenu de tout ça. Je me suis fait mal et pas qu'un peu. J'ai donné vraiment tout ce que j'avais, et c'est pas trop mal comme expérience.
- Je veux plus entendre parler de marathon route avant au moins 2/3 ans. Je veux acquérir un vrai niveau sur du court, et faire une vraie progression dans le kilométrage, pas comme ce que j'ai fait là.
- J'ai couru à 178 de moyenne, et même probablement plus parce que je pense que j'ai un bug cardio du 27ème au 29ème, je crois que j'ai remis ma ceinture cardio à un moment, ça a du être là. Je pense que je fais sup180 de moyenne. ça a de la gueule nan un marathon à 89% de FCM ?
mon strava : http://www.strava.com/activities/314845911/overview
Et merci, merci du fond du coeur pour vos félicitations, vos encouragements et vos messages. Ça fait un bien fou ! Bon courage à ceux qui courent demain, et féloches à dizzie
Moi demain le challenge c'est de marcher jusqu'à la cuisine
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Mon passeport est couvert d'encre comme le dos d'un Yakuza | Séraphin on tour | STRAVA