Mon avis ne va pas plaire à tout le monde, mais on est là pour en parler.
D'abord je dirais que Paris est une ville splendide... mais que la beauté était un capital de départ qui est en train de se dilapider. Par exemple, il y a un siècle, beaucoup de choses étaient belles : les batiments en pierre, monsieur tout-le-monde sur son 31, les voitures et divers véhicules. Exemples, respectivement en 1900 et 1929:
À cette époque, une photo prise à n'importe quel moment de la journée donnait un cliché de charme. Désormais, quand on veut photographier la place de l'Opéra, il faut lutter pour éviter d'avoir le type en short et en tongs avec le slip (Calvin Klein ) qui dépasse de 10 cm et les lunettes de soleil "yeux de mouche". Ce n'est que mon avis, d'autres trouveront peut-être que ça ne jure en aucun cas avec l'image de l'Opéra Garnier et que ça pourrait faire une excellente carte postale à envoyer à ses amis au pays. D'ailleurs, quand on cherche des photos d'avant et de maintenant, on voit qu'avant le photographe ne cherchait pas particulièrement à éviter la foule sur sa composition, alors que maintenant, quand foule il y a, elle est soit prise de loin, soit choisie pour ne pas laisser apparaître le fashion-victim de base (bien que je n'ai pas extensivement cherché).
Quant aux véhicules, ils étaient sobres et harmonieux, un peu moins "m'as-tu-vu" que les esthétiques futuristes qu'on essaie de nous vendre. Quant aux gens, les images parlent d'elles-mêmes, ils étaient soignés à l'extrème.
Une "anectode" un peu morbide est le fameux "syndrome de Paris" qu'on peut observer chez certains Japonais venus vivre en France. Le site japundit.com nous dit:
Citation :
Les japonais sont des amoureux de Paris de longue date, abreuvés d'images de manières sophistiquées associées à l'élégance physique, une nourriture exquise et des sacs à main Louis Vuitton à foison
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Eh bien il paraît que chez certaines personnalités fragiles de ces japonais, le choc entre l'image supposée avant le départ et la réalité à l'arrivée peut provoquer de sévères pathologies mentales, conduisant jusqu'au suicide. Que ce phénomène soit rarissime ou même une pure invention (dans ce cas nombreuses sont les sources à l'avoir inventé et les psys interviewés à s'être fait menés en bateau, voir sur le web) importe peu. Ce que je retiens, c'est que cette image d'une ville où tout est élégance et manières sophistiquées n'a pas été inventée par les japonais. Leur vision un peu idéaliste est fondée sur le vrai visage de Paris, mais il y a plusieurs décennies. Ils n'ont simplement pas su adapter leur vision à une réalité qui a changé à toute allure après des siècles de plus ou moins grande cohérence (peut-être volontairement d'ailleurs, pour des raisons commerciales autour des produits de luxe français, et puis il est difficile de chasser une belle image par une autre un peu moins charmante). En tout cas j'aime à me dire, pour plaisanter bien sûr, que l'étranger qui croit que Paris c'est comme dans les films des années 50, il se suicide en arrivant quand il constate que beauferie et société de consommation ont pris du terrain aux manières sophistiquées et à la beauté.
C'est bien gentil de prétendre que la société de consommation à fait du mal à la ville, encore me dois-je de donner des arguments pour ne pas rester sur une affirmation gratuite. Pour ça, j'ai la théorie de la parc d'attractionisation. Eh oui, Paris est en train de devenir un véritable parc à thème, avec tout de même le "fun" en thème principal. Voici quelques attractions :
- Le restaurant où l'on peut manger dans le noir (rue Quincampoix)
- Le bar avec des chaises balancoires (rue du Quatre Septembre)
- Nuit Blanche (chaque année un peu partout)
- Paris Plage (chaque années au bord de la Seine)
- Vélib, la dernière en date
Je précise que je suis à la recherche de la liste complète des attractions, si quelqu'un en connaît d'autres, je les veux bien. En général, le temps d'attente est raisonnable, surtout pour Vélib, bien que parfois la foule vous empêche de profiter de l'attraction.
Mais qu'est-ce que j'entends par "attraction" ? Eh bien disons un produit de la société de consommation où on nous vend du "fun" afin de satisfaire tous les bobos avides de fun (oui ils sont rarement préoccupés par des problèmes d'ordre alimentaire) qui vivent dans leur monde et qui remplissent peu à peu la capitale qui devient leur jouet et leur permet de développer la personnalité des héros des séries télé modernes (Friends, c'est trop fun, non ?).
Mais par opposition à quoi ? Eh bien prenons par exemple un bar que j'aurais pu inclure dans ma liste d'attractions : le Kong. C'est un bar un peu spécial, qui se veut "tendance". Le design est conçu par Philippe Starck (un des designers les plus célèbres au monde). Bien entendu, c'est absolument hideux. Excepté le batîment (construit il y a bien longtemps) dont le bar hérite et qui est beau, l'intérieur est rempli d'objets en plastique rose fluo sur lesquels sont collées des images d'inspiration japonaise (mais rien à voir avec l'esthétique Japonaise observable au Japon depuis des siècles, seulement des images futuristes aux couleurs criardes). Comme le nom de Philippe Starck ne suffisait pas, le bar a eu la bonne idée de créer une bande sonore sélectionnée par Béatrice Ardisson. Eh, la musique a été choisie par Béatrice Ardisson, ça en jète ça, non ?
La première chose qu'on voit à l'entrée, c'est des étagères avec les CD contenant la musique qui passe dans le bar, avec écrit dessus "Sélectionné par Béatrice Ardisson" (sans doute sélectionné par un inconnu avant de proposer à l'intéressée de mettre son nom dessus en échange d'une partie du chiffre d'affaire, et même si c'est elle, quelle étiquette pathétique et commerciale). Il y a aussi quelques objets inutiles et hors de prix. C'est un bar, mais on se croit dans un magasin, et on vous sert des noms "tendance" et une esthétique "qui se voit de loin". Il faut bien que ce soit original, sinon le bobo n'a pas l'impression d'être original, or il n'aime pas se savoir conformiste, car le conformisme c'est pas fun. Bien entendu en faisant ça, il devient hyper-conformiste puisqu'il suit le mouvement, mais bon quand la pub lave le cerveau, elle prend soin d'enlever la logique, sinon y'aurait pas des dessous hyper-élégant Calvin Klein qu'on ne voit pas sous des pantacourts portés avec des tongs qu'on voit.
En plus de tout ça, vous imaginez bien qu'il y a quelques chose qu'on ne trouvera certainement pas dans ce bar. Non, vous ne voyez pas ? Allez, faites donc un effort. Eh bien tout simplement des gens lambda. Le caissier du franprix en bas, il va pas dans ce bar quand il sort du boulot parce que le verre il est cher tout de même. Philippe Starck, ça coûte cher même quand c'est laid. L'ouvrier qui a bossé toute la journée dans l'immeuble pour refaire la peinture, pareil. Avec ses tâches de peinture, il ferait tâche, tout le monde le regarderait bizarrement.
Vous me direz que des établissements de luxe ça a toujours existé, et qu'y rentrer en bleu de travail crade ça a toujours fait tâche. Je vous répondrai que ces établissements étaient peu nombreux, ne vendaient pas de CD (même s'ils avaient existé) et surtout pas avec le nom de la femme d'un présentateur télé, n'utilisaient pas de rose fluo, et qu'on y rentrait certainement pas en tongs comme peut le faire le bobo au Kong sans le moindre problème. Aussi, et peut-être surtout, ces établissements étaient fréquentés par des gens vraiment particulièrement aisés, alors que le Kong compte parmis sa clientèle beaucoup de pauvres (moi j'y suis allé et je suis dans la classe moyenne, je l'ai découvert via un ami de la même classe, et à l'intérieur il est clair qu'il n'y pas pas vraiment de riche). La clientèle des établissements de luxe d'autrefois existe toujours, mais déteste le Kong, elle préfère le vrai luxe avec de la vraie élégance (bars feutrés des palaces, clubs privés, restos chics et étoilés, etc.) et plutôt sobre/feutré que criard/bruyant.
En gros, le Kong et les innombrables établissements du même genre, c'est pour le gamin qui a passé 2h18 par jour devant la télé quand il avait 5 ans (moyenne réelle à cet âge là) et qui s'est bien lavé le cerveau avec tout le fun qu'on essayait de vendre à ses parents. Un fois grand, il croit dur comme fer que la classe c'est de s'habiller Hugo Boss (il est intéressant de constater que le crédo des pubs Hugo Boss est de ne pas faire comme tout le monde... ben voyons) et d'aller boire un cocktail au Kong.
C'est tellement plus fun que tous ces établissements banals, les brasseries parisiennes avec une clientèle quelconque. Le petit vieux qui prend son verre de rouge, le travailleur de chantier qui avale un sandwitch à midi, l'avocat qui prend un café et un oeuf dur avant de commencer sa journée. Dans ce genre d'endroit, les classes sociales étaient mélangées et personne ne trouvait incongrue la présence de l'autre. Il n'y a qu'à regarder les films anciens pour le constater. On ne cherchait pas à exciter son cerveau à coup de néon rose rétro-éclairant des images bariolées, comme si la société de consommation nous avait drogué à ce genre de stimuli sur-faits et qui prennent la place de la simplicité et du bon sens.
J'en sais quelque chose, j'étais comme ça il y a pas si longtemps. Désormais, je m'amuse à régresser. Une fois, avec un ami, on cherchait un bar, et je fais exprès de lui montrer une brasserie parisienne toute bête. Il me répond "c'est un truc de vieux ça". Je me doutais que ça allait pas l'enthousiasmer, et ça en dit long sur les aspirations du jeune parisien. Tiens mais d'ailleurs, c'est lui qui m'a emmené au Kong. Aujourd'hui, il commence à penser comme moi (et en plus j'y suis pour rien, on était pas amis pour rien et il se trouve qu'on a évolué pareil avec le temps). Bref.
On pourrait aussi parler de la personnalité du citoyen urbain moyen à Paris, même sur une échelle aussi réduite que les 6 ou 7 dernières années, on peut constater des changements évidents, qui vont tous dans la même direction. La forfanterie et le m'as-tu-vu sont erigés en style de vie. On veut paraître cool, relax. Je citerai cet exemple très révélateur et qui relève de la Mémétique : il n'est plus possible (littéralement) de passer dans une rue fréquentée sans entendre plusieurs personnes siffloter relativement fort, ce qui était extrèmement rare il y a seulement 5 ans (il se trouve que je suis sensible à ce genre de détails). Une fois que la barrière de la retenue est tombée, il est devenu cool de s'afficher aux oreilles des autres, c'est devenu un véritable mème, permettant d'étendre le rayon de son image cool. Des barrières, il en tombe régulièrement, et au fur et à mesure on devient de plus en plus individualistes.
Quand on grandi avec tout ça autour de soi, c'est difficile de prendre du recul. On s'y sent forcément bien, tout comme le parisien moyen des années 1950 se sentait sans doute bien à Paris, alors qu'il s'y sentirais très mal aujourd'hui (trop de laxisme et de vulgarité pour lui). De même, notre bobo typique de 2007 se sentirait extrêmement mal en 1950 (puisque rejeté par tous).
N'oublions pas que tout ce fun attire du monde, mais que y'a pas assez de place pour tout le monde. Du coup, une sélection par l'argent se fait, une sorte d'épuration sociétale par la force des choses. De plus en plus de bobos. Et si le PDG de cette ville (une fonction que l'on appelait autrefois Maire), Bertrand Delanöé, réussi à concevoir une attraction vraiment fun au début 2008, il devrait ne pas être viré par les actionnaires (qu'on appelait autrefois habitants). Ça va commencer à être dur d'inover pour entretenir l'excitation cérébrale de nos bobos.
Bon, je suis loin d'avoir peint l'image que je souhaitais, mais j'ai pas fait de brouillon, j'ai fait comme ça m'est venu (traduction pour les bobos: j'ai fait au feeling). Maintenant il va falloir que je lise toutes ces insultes : "vieux réac" (je précise, je suis jeune), "anti-modernité" (je précise que je suis un scientifique dans l'âme, que j'aime pas les religions, que j'ai une passion pour tout ce qui est électronique), "empêcheur de consommer des merdes en rond" (là j'avoue, je suis coupable), etc. etc. C'est normal, on est sur HFR, mais je suis prêt à revoir mon point de vue si j'ai pas l'impression que c'est un lobotomisé de la société qui s'adresse à moi (conseil pour ça : moins de fanfaronnade sur la forme, je capitule tout de suite j'en ai une plus petite que la votre, ok, et plus de raisonnement, d'exemples concrets, enfin de dialogue quoi).
Message édité par frednoob le 19-09-2007 à 03:00:07