Reprise du message précédent :
cascayunga a écrit :
Tiens Scipion, bon retour ! , Je me demandais, la FED ne s'est-elle pas embourbée dans sa politique, à savoir, n'est-elle pas condamnée à imprimer sous peine de faire tomber les marchés ? Et ce à CT, MT voire LT ?
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La réponse va bcp dépendre du banquier central :
1) un banquier central "orthodoxe" (comme moi) voit la bourse comme un simple mécanisme redistributeur de richesses au sein d'une minorité privilégiée de la population : avec la bourse, les riches intelligents tendent à devenir plus riches ; les héritiers riches idiots tendent à devenir un peu moins riches. C'est un mécanisme darwinien qui facilite la circulation du capital et sa bonne allocation. Avec une bulle, ce mécanisme redistributeur s'accélère : les idiots vont se faire rincer (mais ce n'est pas très grave, d'une part parce qu'ils restent riches, d'autre part parce que c'est bien fait pour eux), les intelligents vont ramasser les morts et s'enrichir plus rapidement (exemple : Buffett). Est-ce le job d'une banque centrale de vouloir modérer, freiner ou empêcher ce mécanisme redistributeur entre participants essentiellement riches ? Non, de mon point de vue.
Le job de la banque centrale d'un point de vue d'orthodoxe, c'est uniquement de se préoccuper de la stabilité des prix (et du PIB et de l'emploi, qui ont un impact sur l'inflation). Il y a un principe important en politique économique : la règle de Tinbergen, selon laquelle il faut au moins autant d'instruments que d'objectifs. Car si tu utilise un seul instrument pour 2 objectifs distincts, alors tu ne vas atteindre ni l'un ni l'autre. De ce point de vue, il ne faut pas utiliser la politique monétaire pour "soutenir" les marchés boursiers (ou empêcher une bulle ou autre objectif lié à la bourse), car cela pourrait compromettre l'objectif de stabilité des prix. Il ne faut considérer que l'impact d'une bulle, ou d'un éclatement de bulle, sur l'inflation ; or, l'essoreuse à salade, dans la mesure où elle ne concerne qu'une petite fraction de la population (à l'aise), n'a pas un impact évident sur l'inflation.
2) un banquier central comme Jay Powell est manifestement plus sensible aux fluctuations de la bourse, pour des raisons économiques, peut-être parce que la détention de portefeuilles boursiers, notamment via les 401k, concerne une plus large part de la population qu'en Europe : il craint peut-être qu'un éclatement de bulle ait un impact très néfaste sur la confiance des consommateurs, avec un effet déflationniste. C'est ce qu'on a vu au Japon dans les années 1990 : un double éclatement de bulles (boursière et immobilière), contribuant à l'enracinement durable d'une mentalité déflationniste dans la population.
Je ne suis pas totalement en désaccord avec ce raisonnement, mais de mon point de vue, donner un petit coup d'essoreuse de temps en temps (du genre un petit -30%, je ne parle pas de "respiration" là), ça ne fait de mal à personne : ça permet à ceux qui se font rincer d'apprendre une chose ou 2 sur la gestion des risques, c'est très sain. Si on veut utiliser les instruments monétaires pour empêcher toute correction boursière, alors on offre un "put" implicite aux participants de marché, qui contribue à des comportements encore plus risqués. Il ne faut pas faire ça.
Je pense que ce raisonnement finira par s'imposer, donc je pense que beaucoup se font des illusions en pensant que la BCE et la Fed vont tout faire pour empêcher une correction. Elles sont surtout focalisées sur l'environnement macroéconomique : une baisse de 35% des bourses en mars 2020, dans un contexte de pandémie et de forte menace déflationniste, est bcp plus dangereuse pour l'économie que la même baisse dans un contexte économique plus stable, avec une inflation proche de sa cible. Donc quand on réfléchit, comme boursicoteur, aux actions des banques centrales, il faut bien regarder l'environnement macro, notamment les anticipations d'inflation, car c'est surtout cela qui va déterminer la réponse de la banque centrale.
Donc globalement, non, je ne crois pas que la bourse soit un obstacle à une normalisation de la politique monétaire de la Fed. En revanche, je pense que la Fed fera tout pour être la plus lisible/prévisible possible, pour éviter une grosse surprise (par exemple une remontée des taux plus précoce qu'attendu) qui aurait un gros impact sur le marché obligataire (comme en 1995), avec le potentiel, dans le contexte actuel tendu sur les valorisations, de conduire à un krach.
Non, ce n'est pas définitif. A un moment, la Fed rétablira sans doute les réserves obligatoires.
Il y a un débat technique entre experts sur la séquence des différentes actions de sortie de crise : (1) normalisation des réserves obligatoires, (2) stabilisation du portefeuille de QE (= simple renouvellement des tombées), (3) baisse du portefeuille de QE (= fin du renouvellement des tombées), (4) remontée des taux directeurs. Cette séquence n'est pas forcément fixée, ni la même entre les différentes banques centrales. Pour nous investisseurs boursiers, ce sont des indicateurs importants à regarder, car une remontée des réserves obligatoires pourrait éventuellement annoncer, à plus ou moins court-terme, une remontée du taux directeur de la Fed.