Profil supprimé | frankie_flowers a écrit :
Vraie question en fait.
J'ai encore des lacunes sur les QE et la création monétaire.
1/ Pourquoi les BC ne rachètent-elles pas les dettes publiques pour tout simplement les effacer ensuite ?
Quels sont les risques ? Perte de confiance dans la monnaie ? inflation ? difficulté à trouver à trouver des modalités équitables pour tous les états ?
2/ Lorsqu'une BC rachète des actifs peu risqués (essentiellement des obligations souveraines il me semble) aux acteurs financiers, ceux-ci se retrouvent avec des montagnes de cash à placer.
Comment ces acteurs sont-ils censés ré-allouer ce cash, SANS augmenter radicalement le risque (en augmentant la part d'actions par exemple) ?
Je veux dire, si quelqu'un me rachète d'un coup tous mes fonds €, déjà je m'en tape parce que j'aurais pu faire tout seul cette conversion en cash, mais en plus je ne saurai pas quoi faire avec ce cash, vu que j'ai atteint ma dose cible de risque action !
|
1) a) Dans la zone euro, tout allègement ou effacement de la dette souveraine zone euro détenue par l'Eurosystème (BCE + Banques Centrales Nationales) serait illégale : ce serait une violation de l'Article 123 du Traité interdisant tout financement monétaire (= par la banque centrale) des Etats de la zone euro.
C'est pour cela que l'Eurosystème n'a pas participé au PSI (Private Sector Involvement) grec en 2012 (la restructuration partielle de la dette publique grecque) : cela aurait été illégal. Afin d'échapper à cette opération, la BCE, en accord avec l'emprunteur (la Grèce) a opéré juste avant le PSI un swap de ses obligations souveraines grecques par de nouvelles obligations avec les mêmes échéanciers, mais qui sortaient du champ du PSI.
b) Plus généralement et en dehors du cadre légal de la zone euro, la monétisation de la dette publique (= son transfert massif vers le bilan de la banque centrale) puis son effacement aurait un coût financier massif pour la banque centrale. Cela conduirait le plus souvent à une sous-capitalisation, voire un capital négatif. Ce n'est pas forcément un problème majeur : tout dépend de la perception par les agents économiques de cette opération et de la position de capital de la banque centrale :
- empiriquement, il n'y a pas de lien établi entre le niveau de capital d'une banque centrale et sa capacité à maintenir la stabilité des prix / sa crédibilité : une banque centrale peut fonctionner indéfiniment à capital négatif et bien faire son travail
- cela dit, si la monétisation de la dette publique se fait à l'instigation d'un Etat ayant manifestement des problèmes de soutenabilité de la dette, alors les agents économiques pourraient penser que cette opération se fait dans le seul objectif de rendre cette dette publique soutenable - et donc dans le cadre légitime des missions de la banque centrale : la conséquence serait une perte de crédibilité de la banque centrale, une perception d'une indépendance purement théorique, conduisant tôt ou tard à une perte de crédibilité de la monnaie, donc à une inflation excessive
- par ailleurs, l'indépendance financière de la banque centrale est importante : ce n'est pas tant son niveau de capital qui est important, que la couverture par ses revenus financiers (notamment les coupons sur les obligations souveraines qu'elle détient) de ses frais de fonctionnement : donc un allègement ou effacement de la dette publique détenue par la banque centrale pourrait compromettre l'indépendance financière de la banque centrale, donc sa crédibilité
c) On peut néanmoins, dans un cadre légal et sans remettre en cause l'indépendance ou la crédibilité de la banque centrale, trouver des solutions pour que la banque centrale contribue à l'allègement de la dette publique (c'est l'une de mes spécialités ) : par exemple, s'agissant de la dette publique grecque, l'Eurosystème a mis en place un système de reversement des intérêts à l'emprunteur (la Grèce), via les Etats auxquels les Banques Centrales Nationales versent des dividendes chaque année. (C'est public, hein.)
2) C'est précisément l'un des objectifs du QE de forcer les agents économiques (y compris chacun d'entre nous ici) à investir plus significativement dans des classes d'actifs plus risquées, comme les actions (ou bien à consommer davantage, ou encore à investir dans l'économie réelle) ! La technique est peu ou prou celle du gavage d'oie. Il y a en gros 2 mécanismes :
- le QE modifie le risk/reward des différentes classes d'actifs, au profit des classes d'actifs plus risquées : par exemple, le QE abaisse significativement le taux sans risque, ce qui conduit, toutes choses égales par ailleurs, à une augmentation de la prime de risque actions (= une meilleure rémunération du risque pris par l'investisseur boursier) et une augmentation des valorisations intrinsèques (DCF). A contrario, les classes d'actifs peu risquées (par exemple le cash et autres placements monétaires, les obligations souveraines) deviennent de moins en moins attractives : il est probable à mon sens que les rendements des fonds € continuent à baisser. S'agissant du cash, certaines banques ont commencé à pénaliser par un taux négatif la détention excessive de liquidités par leurs clients.
- le QE a un effet d'éviction des investisseurs sur les classes d'actifs peu risqués : l'offre d'obligations souveraines (par exemple) n'est pas indéfiniment extensible et les centaines de milliards € que la BCE va acheter dans ce marché ne pourront pas l'être par les investisseurs privés. Ils seront mécaniquement poussés vers les classes d'actifs plus risqués, comme les actions.
Ces effets prennent un peu de temps pour se mettre en place (notamment dans un contexte de forte aversion au risque), mais ils sont très puissants. C'est pour ça que je suis aussi bullish sur les actions, hein. C'est inéluctable.
Donc les banques centrales souhaitent vraiment que les agents économiques prennent davantage de risques - mais de façon évidemment contrôlée et en leur laissant le choix des risques : il peut s'agit d'investissement dans l'économie réelle, de HY, d'actions etc.
On déplace le troupeau des moutons du champ "actifs sans risques", où ils s'étaient précipités par crainte du coronavirus, et on les conduit peu à peu vers le champ "actifs risqués", en les poussant un peu (= effet d'éviction du QE), en leur montrant que l'herbe est plus verte dans l'autre champ (= le QE rend le risk/reward plus attractif sur les actifs risqués), voire en envoyant le chien de berger leur mordre un peu les mollets (= taux négatifs). C'est une transhumance, c'est graduel mais ça marche. |